Le royaume face à la guerre d'Iran de 2026
Base de la Ve flotte américaine, allié de Washington et Riyad, à majorité chiite : Bahreïn s'est retrouvé en première ligne de la guerre d'Iran de 2026.

À retenir
- Le 28 février 2026, l'ouverture de la guerre américano-israélienne contre l'Iran a placé Bahreïn, hôte de la Ve flotte américaine, parmi les cibles immédiates des représailles iraniennes.
- Le quartier général naval de Manama a été frappé par drones et missiles, et l'archipel a continué d'être visé jusqu'au cessez-le-feu du 8 avril, puis lors de reprises de combats début juin.
- Adossée à l'accord de sécurité C-SIPA de 2023 et aux accords d'Abraham, la dynastie Al Khalifa a fait bloc avec Washington et Riyad.
- La proximité confessionnelle d'une population à majorité chiite avec l'Iran a nourri une vague d'arrestations et de déchéances de nationalité dénoncée par les défenseurs des droits humains.
- Sans alternative au détroit d'Ormuz, Bahreïn cumule vulnérabilité militaire, économique et interne, et reste exposé tant que la trêve demeure fragile.
Quelques heures après le déclenchement des frappes américano-israéliennes sur l’Iran, le 28 février 2026, un drone Shahed est venu percuter une tour proche d’un quartier d’affaires de Manama, l’embrasant en pleine nuit. À quelques centaines de mètres, deux dômes radar et plusieurs bâtiments du quartier général de la Ve flotte américaine étaient pulvérisés. Pour la première fois depuis des décennies, la guerre faisait irruption sur le sol du plus petit État du Golfe — un archipel d’à peine 780 km² qui héberge, depuis 1995, le poste de commandement naval avancé des États-Unis dans la région.1 La « guerre d’Iran de 2026 » n’était pas, pour Bahreïn, un conflit lointain. Elle s’invitait dans son ciel dès la première nuit.
Une guerre bien réelle, ouverte le 28 février 2026
Le cadrage n’a rien d’hypothétique : un conflit régional ouvert a bel et bien éclaté au tournant de l’année. Le 28 février 2026, Israël et les États-Unis ont lancé une série de frappes visant le programme nucléaire et balistique iranien ainsi qu’un changement de régime ; la première salve a tué le Guide suprême Ali Khamenei et déclenché des centaines de missiles et des milliers de drones iraniens à travers la région.2 En riposte, Téhéran a frappé Israël, les bases américaines et plusieurs États arabes hôtes de forces américaines. Après une quarantaine de jours de combats, un cessez-le-feu est entré en vigueur le 8 avril 2026, sans pour autant clore la crise : début juin, de nouveaux échanges de tirs sur le Golfe menaçaient encore la trêve.2
Bahreïn figure parmi les États arabes les plus exposés. Dès le 28 février, l’Iran a confirmé avoir visé, outre l’archipel, le Koweït, le Qatar et les Émirats arabes unis, là où sont stationnés des moyens américains.2 Les Gardiens de la révolution (CGRI) ont revendiqué des tirs de missiles et de drones contre la base de la Ve flotte à Mina Salman, ainsi que contre la base aérienne de Cheikh Issa.3 Manama, qui a parlé d’« attaque perfide » et de « violation flagrante de sa souveraineté », a d’abord dû évacuer une partie des personnels américains, le commandement naval jugeant la zone « plus sûre ».1
Manama, point d’appui de la puissance américaine dans le Golfe
Si l’archipel s’est retrouvé en première ligne, c’est d’abord par sa fonction. Bahreïn abrite le quartier général de la Ve flotte et du commandement naval central américain (NAVCENT), pivot des opérations des États-Unis du canal de Suez aux abords du Pakistan. Cette dépendance stratégique s’est doublée, ces dernières années, d’un arrimage juridique inédit. Le 13 septembre 2023, Manama et Washington ont signé le Comprehensive Security Integration and Prosperity Agreement (C-SIPA), entré en vigueur le 20 octobre suivant.4
L’accord, présenté par le Washington Institute comme le cadre de sécurité le plus abouti jamais conclu par les États-Unis avec un partenaire du Golfe, comporte une clause surnommée « article 4.5 » — clin d’œil à l’article 5 de l’OTAN. Elle engage les deux capitales à se concerter « immédiatement, au plus haut niveau », pour définir une réponse en cas d’agression extérieure.4 Ce n’est pas une garantie de défense automatique, mais un signal politique fort, que la guerre de 2026 est venue tester grandeur nature. Manama s’est par ailleurs tourné vers ses alliés : Londres a confirmé l’envoi d’avions pour renforcer la défense de l’archipel, tandis que la coordination antimissile régionale s’est intensifiée depuis le Qatar voisin.5
À cet ancrage sécuritaire s’ajoute un choix diplomatique assumé : le 15 septembre 2020, Bahreïn a normalisé ses relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham, devenant l’un des rares États arabes à maintenir des liens officiels avec l’État hébreu pendant la guerre de Gaza puis les deux confrontations avec l’Iran.6 Pour Téhéran, ce triptyque — base américaine, traité de défense, reconnaissance d’Israël — fait de l’archipel une cible légitime ; pour Manama, une assurance-vie.
Le pari de l’alignement sur Washington et Riyad
Face à l’orage, la dynastie Al Khalifa n’a pas hésité. Le roi Hamad ben Issa Al Khalifa a dénoncé, via l’agence officielle BNA, une « agression iranienne odieuse » visant la sécurité et la stabilité du royaume, sommant Téhéran de « cesser d’interférer dans les affaires intérieures de Bahreïn et des États du Golfe ».7 Selon le bilan diffusé par Manama, les défenses bahreïniennes, appuyées par les États-Unis, ont intercepté 194 missiles et 523 drones avant le cessez-le-feu du 8 avril — un volume qui illustre la portée du programme balistique iranien sur l’équilibre régional.7
L’archipel s’est inscrit dans le sillage de son grand voisin saoudien. Le 3 juin 2026, Riyad a condamné de « flagrantes agressions iraniennes » et une « violation de la souveraineté du royaume frère de Bahreïn », le prince héritier saoudien réitérant son soutien au roi Hamad lors d’un entretien téléphonique.8 La proximité n’est pas neuve : le 14 mars 2011, environ 2 000 soldats saoudiens et émiratis étaient entrés dans Manama, sous bannière du Bouclier de la péninsule, pour aider à étouffer le soulèvement.9 Quinze ans plus tard, l’analyse des centres de recherche occidentaux situe toujours Bahreïn dans le camp des États « suiveurs » de la politique saoudienne, alignant ses appels à la désescalade sur ceux de Riyad tout en partageant la rhétorique émiratie qui impute à l’Iran l’instabilité régionale.10
Ce positionnement n’efface pas une vulnérabilité majeure. Le 4 mars 2026, l’Iran a déclaré le détroit d’Ormuz « fermé » et mené des attaques contre les navires tentant de le franchir.11 Or ce goulet achemine près de 20 % du pétrole mondial — et, à la différence de l’Arabie saoudite ou des Émirats qui disposent d’oléoducs de contournement, Bahreïn et le Koweït n’ont aucune route de substitution, comme le souligne le Carnegie Endowment.10 L’archipel cumule ainsi exposition militaire et asphyxie potentielle de ses approvisionnements.
La hantise d’une déstabilisation par l’intérieur
C’est peut-être sur son flanc interne que Bahreïn se sent le plus fragile. Le royaume présente une singularité explosive : une dynastie sunnite, au pouvoir depuis 1783, gouverne une population de citoyens à majorité chiite — estimée autour de 70 % avant 2011 — dont une partie partage des références religieuses avec l’Iran, dans le sillage de l’influence culturelle iranienne au sein du monde chiite.9 La mort d’Ali Khamenei, guide spirituel pour de nombreux chiites, a suscité de la colère dans l’archipel, et des protestations ont resurgi dans les villages chiites après des années de répression.10
Les autorités ont réagi par le tour de vis. Selon le Bahrain Institute for Rights and Democracy (BIRD) et le centre Al-Amal, plus de 200 personnes — en majorité chiites — ont été arrêtées depuis le 28 février, certains décomptes avançant le chiffre de 350.12 Les chefs d’accusation vont de l’espionnage à la « trahison », en passant par la diffusion d’images des frappes ou la « glorification » de la campagne iranienne. Au moins 69 personnes ont été déchues de leur nationalité sur décision royale.13 La mort en détention de Mohamed al-Moussaoui, 32 ans, après une disparition forcée, a ravivé la contestation, des manifestants reprenant le slogan « À bas le roi ».13 Pour Manama, il s’agit de prévenir l’activation de cellules liées aux Gardiens de la révolution — Téhéran ayant fait de l’usage de mandataires un mode de projection de puissance ; pour les ONG, d’une instrumentalisation de la guerre pour « démanteler le tissu social chiite ».12
Cette lecture rejoint le souvenir de 2011 : depuis le soulèvement, le principal parti d’opposition chiite, Al-Wefaq, a été dissous, et son guide spirituel, l’ayatollah Issa Qassem, vit en exil… en Iran.9 La guerre de 2026 réactive ainsi une faille jamais refermée, que Téhéran sait pouvoir exploiter rhétoriquement, sinon matériellement.
Deux récits irréconciliables
Sur l’archipel se heurtent frontalement deux narrations. Côté golfe et occidental, Manama, Riyad et Washington défendent la thèse de la stabilité agressée et de la légitime défense : les frappes iraniennes constituent, selon le roi Hamad et le prince héritier saoudien, une « agression » et une atteinte à la souveraineté d’un État pacifique.78 Les médias saoudiens, à l’image d’Arab News — proche de Riyad —, relaient cette lecture en insistant sur la « trahison » d’individus liés à l’« ennemi extérieur ».14
Côté iranien, le récit s’inverse terme à terme. Les médias d’État, tels Press TV, qualifient la guerre d’« agression américano-israélienne » ouverte le 28 février, ayant tué Khamenei et visé des écoles et des hôpitaux ; les tirs sur les bases du Golfe y sont présentés comme une riposte. Le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, a ainsi qualifié les frappes contre les installations américaines de « légitime défense », la présence militaire de Washington dans le Golfe étant dépeinte comme illégitime.15 Téhéran soutient en outre que ses représailles ont touché bien davantage de cibles américaines que ne le reconnaît le Pentagone, et présente la répression interne bahreïnie comme une « guerre contre les chiites ».15 Entre ces deux versions, Bahreïn n’est pas seulement un théâtre d’opérations : il est aussi un enjeu de récit, où chaque camp cherche à imposer sa qualification du juste et de l’agresseur.
Ce qu’il faudra surveiller
À l’été 2026, l’avenir de l’archipel tient à un fil — celui d’un cessez-le-feu décrit comme fragile, sous condition, et déjà écorné par les tirs de début juin sur Manama et le Koweït.2 Trois signaux mériteront une attention particulière. Le premier est militaire : toute reprise durable des hostilités replacerait le QG de la Ve flotte, et les zones civiles alentour, dans la ligne de mire iranienne. Le deuxième est économique : tant que le détroit d’Ormuz demeurera de facto fermé aux assureurs et aux armateurs, l’archipel restera privé de débouché maritime sûr.11 Le troisième, le plus structurel, est interne : l’ampleur des arrestations et des déchéances de nationalité dira si Manama parvient à contenir la contestation chiite — ou s’il l’attise.
Le Carnegie Endowment esquisse plusieurs scénarios pour les monarchies du Golfe au sortir de la guerre, du resserrement collectif sous l’égide saoudienne à l’éclatement des positions nationales10 — autant de trajectoires qui dépendront aussi de l’approche iranienne en matière de sécurité régionale. Pour Bahreïn, le plus petit et le plus exposé d’entre eux, aucun de ces chemins n’efface l’équation de départ : un confetti stratégique, indispensable à la puissance américaine, séparé de l’Iran par un bras de mer et de sa propre majorité chiite par une ligne de faille politique. C’est précisément cette accumulation de vulnérabilités — géographique, confessionnelle, énergétique — qui fait du royaume le baromètre le plus sensible d’une guerre dont la région n’a pas encore tourné la page.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi Bahreïn est-il une cible prioritaire de l'Iran ?
Parce que l'archipel abrite le quartier général de la Ve flotte américaine à Manama. En frappant ce site dès le 28 février 2026, Téhéran visait la présence militaire des États-Unis dans le Golfe, qu'il juge illégitime, plus que l'État bahreïnien lui-même, devenu otage de sa géographie.
Qu'est-ce que l'accord C-SIPA entre Bahreïn et les États-Unis ?
Signé le 13 septembre 2023, le Comprehensive Security Integration and Prosperity Agreement institutionnalise la coopération de défense entre Manama et Washington. Sa clause dite « article 4.5 » engage les deux pays à se consulter d'urgence au plus haut niveau en cas d'agression extérieure, sans constituer une garantie automatique de défense.
Pourquoi la guerre fragilise-t-elle Bahreïn de l'intérieur ?
La dynastie sunnite Al Khalifa gouverne une population majoritairement chiite, dont une partie partage des références religieuses avec l'Iran. Les autorités redoutent une contagion du conflit et ont multiplié arrestations et déchéances de nationalité, ravivant les fractures héritées du soulèvement de 2011.
Le détroit d'Ormuz expose-t-il particulièrement Bahreïn ?
Oui. Contrairement à l'Arabie saoudite et aux Émirats, qui disposent d'oléoducs contournant le détroit, Bahreïn dépend entièrement de cette voie maritime. La fermeture déclarée par l'Iran le 4 mars 2026 a donc frappé l'archipel de plein fouet, sur les plans énergétique et commercial.
Sources
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Defense One, « Iranian drones damage US Navy base in Bahrain; Americans evacuate », Defense One, 28 février 2026. https://www.defenseone.com/threats/2026/02/americans-evacuate-after-iranian-drones-damage-us-navy-base-bahrain/411786/ ↩ ↩2
-
Al Jazeera, « Iran war updates: Israel continues attacks after new Lebanon ceasefire », Al Jazeera, 4 juin 2026. https://www.aljazeera.com/news/liveblog/2026/6/4/iran-war-live-tensions-simmer-after-latest-us-iran-clashes-in-gulf ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Press TV, « IRGC hits US Fifth Fleet base in Bahrain with missiles, drones », Press TV (Téhéran), 12 mars 2026. https://www.presstv.ir/Detail/2026/03/12/765309/IRGC-hits-US-Fifth-Fleet-base-in-Bahrain-with-missiles,-drones ↩
-
Andrew J. Tabler et coll., « One Year of the U.S.-Bahrain C-SIPA: Signs of Progress, Regional Potential », The Washington Institute for Near East Policy, 2024. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/one-year-us-bahrain-c-sipa-signs-progress-regional-potential ↩ ↩2
-
Gulf International Forum, « Fortifying Bahrain: Allied Reinforcements Amid Iranian Aggression », Gulf International Forum, 2026. https://gulfif.org/fortifying-bahrain-allied-reinforcements-amid-iranian-aggression/ ↩
-
U.S. Department of State, « Bahrain–Israel Agreement (Declaration of Peace) », U.S. Department of State, 15 septembre 2020. https://www.state.gov/wp-content/uploads/2020/09/Bahrain_Israel-Agreement-signed-FINAL-15-Sept-2020-508.pdf ↩
-
The National, « Stop interfering in our internal affairs, Bahrain’s King Hamad tells Iran », The National (Abou Dhabi), 1er mai 2026. https://www.thenationalnews.com/news/gulf/2026/05/01/stop-interfering-in-our-internal-affairs-bahrains-king-hamad-tells-iran/ ↩ ↩2 ↩3
-
Al Arabiya, « Saudi Crown Prince condemns Iranian attacks on Bahrain in call with King Hamad », Al Arabiya English, 4 juin 2026. https://english.alarabiya.net/News/saudi-arabia/2026/06/04/saudi-crown-prince-condemns-iranian-attacks-on-bahrain-in-call-with-king-hamad ↩ ↩2
-
The Wilson Center, « 2011 Bahrain Uprising », The Wilson Center, consulté le 5 juin 2026. https://www.wilsoncenter.org/bahrain ↩ ↩2 ↩3
-
Frederic Wehrey, « Three Scenarios for the Gulf States After the Iran War », Carnegie Endowment for International Peace, avril 2026. https://carnegieendowment.org/emissary/2026/04/gulf-states-gcc-iran-war-three-scenarios ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Congressional Research Service, « Iran Conflict and the Strait of Hormuz: Impacts on Oil, Gas, and Other Commodities », Congress.gov, 2026. https://www.congress.gov/crs-product/R45281 ↩ ↩2
-
Al-Monitor, « Bahrain cracks down on Shia dissent as Iran war tests kingdom », Al-Monitor, mars 2026. https://www.al-monitor.com/originals/2026/03/bahrain-cracks-down-shia-dissent-iran-war-tests-kingdom ↩ ↩2
-
Middle East Eye, « Bahrain revokes citizenship of 69 people in connection with Iran war », Middle East Eye, 2026. https://www.middleeasteye.net/news/bahrain-revokes-citizenship-69-people-connection-iran-war ↩ ↩2
-
Arab News, « King Hamad says Bahrain to review citizenship amid crackdown on Iran-linked cells », Arab News (Riyad), 2026. https://www.arabnews.com/node/2640492/amp ↩
-
Press TV, « Iranian strikes on US bases in Persian Gulf ‘legitimate self-defense’: Araghchi », Press TV (Téhéran), 3 juin 2026. https://www.presstv.ir/Detail/2026/06/03/769786/Iran-FM-defends-strikes-on-US-bases-in-Persian-Gulf-as-legitimate-self ↩ ↩2
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