La chute de Sheikh Hasina et la transition Yunus
De la révolte étudiante de 2024 au gouvernement Yunus puis aux urnes de 2026 : récit d'une transition bangladaise inachevée, entre réformes et procès.

À retenir
- Une contestation étudiante sur les quotas d'emplois publics a viré, en trois semaines de juillet-août 2024, au renversement de Sheikh Hasina, au pouvoir depuis 2009.
- Le 5 août 2024, Hasina fuit en Inde ; trois jours plus tard, le prix Nobel Muhammad Yunus prend la tête d'un gouvernement intérimaire chargé de réformer l'État.
- Une Charte de juillet et six commissions de réforme tentent de réécrire les règles ; le scrutin du 12 février 2026 donne une large victoire au BNP.
- Condamnée à mort par contumace, Hasina reste réfugiée à New Delhi, point de friction majeur avec une Inde méfiante face au rapprochement avec Pékin.
À Dacca, l’été 2024 a basculé en trois semaines. Ce qui n’était qu’une querelle technique sur les quotas d’emplois publics s’est transformé en révolte nationale, puis en effondrement d’un régime que l’on croyait inébranlable. Le 5 août 2024, Sheikh Hasina, première ministre depuis 2009, fuyait en hélicoptère vers l’Inde, abandonnant le pouvoir tandis que la répression avait fait environ un millier de morts. Trois jours plus tard, un prix Nobel de 84 ans rappelé de Paris prenait les rênes d’un État à reconstruire.
Une étincelle sur les quotas, un brasier national
À l’origine, un contentieux ancien. Fin juin 2024, la justice rétablit un système réservant 30 % des emplois publics aux descendants des combattants de la guerre d’indépendance de 1971 — un quota que le gouvernement avait supprimé en 2018 sous la pression des étudiants1. Pour une jeunesse confrontée au chômage, la mesure passe pour un instrument de favoritisme au profit des fidèles du parti au pouvoir, la Ligue Awami. Les campus s’embrasent.
La répression fait dégénérer la crise. Le 16 juillet, à Rangpur, le coordinateur étudiant Abu Sayed est abattu par la police, bras écartés, face aux forces de l’ordre ; la vidéo de sa mort devient l’icône du mouvement2. Le 19 juillet, la journée la plus meurtrière jusque-là, fait 75 morts2. Le 21 juillet, la Cour suprême tente d’éteindre l’incendie en ramenant le quota contesté à 5 %1. Trop tard : la contestation a changé de nature. Elle ne réclame plus une réforme, mais le départ de Hasina.
Du couvre-feu à l’exil
Le pouvoir mise sur la force. Couvre-feu national, coupures d’internet, ordre tiré à balles réelles : en quelques semaines, la répression tue à grande échelle. Une enquête du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, publiée en février 2025, estime qu’environ 1 400 personnes ont péri, dont jusqu’à 180 enfants3. Le rapport va plus loin : Hasina et son ministre de l’Intérieur Asaduzzaman Khan auraient personnellement coordonné les opérations, refusant de changer de cap malgré les avertissements. Le haut-commissaire Volker Türk parle d’« une stratégie calculée et bien coordonnée de l’ancien gouvernement pour se maintenir au pouvoir »3.
Le 5 août, l’armée lâche la première ministre. Le chef d’état-major, le général Waker-uz-Zaman, annonce la formation d’un gouvernement intérimaire ; Hasina, elle, a déjà décollé vers l’Inde4. Quinze ans de pouvoir ininterrompu s’achèvent dans la fuite. Le 8 août, Muhammad Yunus — fondateur de la microfinance, prix Nobel de la paix 2006, alors à Paris pour les Jeux olympiques — prête serment comme « conseiller principal » à la tête d’un cabinet d’une quinzaine de membres, dont deux figures du mouvement étudiant5. Sa nomination répondait à une exigence centrale des manifestants.
Réécrire les règles du jeu
Le mandat de Yunus tient en un mot : réformer avant de rendre le pouvoir. Son gouvernement met sur pied six commissions chargées de refonder la Constitution, la justice, le système électoral, la police, l’administration et la lutte anticorruption6. Leurs travaux nourrissent une « Charte de juillet », document programmatique de plus de quatre-vingts propositions censé redéfinir la gouvernance du pays. Côté justice transitionnelle, le tournant est spectaculaire : en mai 2025, l’exécutif interdit par ordonnance les activités de la Ligue Awami au titre de la loi antiterroriste, puis suspend son enregistrement électoral, l’écartant du scrutin à venir7.
L’économie, elle, sort lentement de l’ornière. L’inflation, à 11,6 % en juillet 2024, reflue autour de 9 % un an plus tard ; les réserves de change, tombées sous les 20 milliards de dollars, remontent au-delà de 31 milliards fin juin 2025, portées par les transferts des émigrés et un secteur du prêt-à-porter dont les exportations progressent d’environ 10 %8. Le pays reste néanmoins sous perfusion du Fonds monétaire international, dont le programme a été élargi à la demande de Dacca8. La stabilisation est réelle, mais fragile.
L’Inde à la fenêtre, la Chine à la porte
La chute de Hasina a rebattu les cartes régionales. New Delhi, son soutien le plus constant, observe la transition avec une méfiance affichée — d’autant que Dacca multiplie les gestes de proximité avec Pékin et Islamabad. Le feu vert donné à une participation chinoise au projet d’aménagement du fleuve Teesta, longtemps chasse gardée indienne, a valeur de signal9. Ce repositionnement prolonge un mouvement de fond que nous avons décrit comme un basculement géopolitique de New Delhi vers Pékin et Islamabad, et il complique l’équilibre indien entre ses partenaires dans une zone déjà tendue par la sécurité des frontières avec la Chine.
Le contentieux le plus inflammable reste Sheikh Hasina elle-même. Le 17 novembre 2025, le Tribunal pénal international du Bangladesh la condamne à mort par contumace pour crimes contre l’humanité — son ex-ministre de l’Intérieur écope de la même peine — avant un verdict de vingt et un ans pour corruption foncière10. Dacca réclame son extradition ; New Delhi refuse10. La friction culmine quand Hasina, depuis la capitale indienne, livre le 23 janvier 2026 sa première allocution publique, qualifiant Yunus de « fasciste meurtrier » et prédisant que le pays ne connaîtrait « jamais d’élections libres et équitables » sous sa houlette11. Le ministère bangladais des Affaires étrangères se dit « surpris et choqué » qu’une telle « incitation à la haine » ait pu être tenue sur le sol indien11.
Les récits restent inconciliables. Pour la Ligue Awami, les événements de 2024 relèvent d’un « complot » et Hasina nie toute culpabilité10. La question des minorités illustre la guerre des perceptions : des organisations proches de la mouvance nationaliste hindoue, tel l’hebdomadaire indien Organiser, lié au RSS, dénombrent plus de 2 400 attaques contre les hindous depuis la chute du régime12 ; le bureau de Yunus, lui, recense pour 2025 quelque 645 incidents visant des minorités, qu’il juge « majoritairement criminels » et non communautaires, n’en retenant que 71 à caractère confessionnel13. Les Nations unies, plus prudentes, estiment que l’identité religieuse a bel et bien joué un rôle, aux côtés de l’appartenance politique13.
Les élections de 2026 et la fin de la transition
Le 12 février 2026, les Bangladais votent — première élection depuis le soulèvement — en même temps qu’ils tranchent par référendum sur la Charte de juillet. Avec une participation de 59,88 %, le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) de Tarique Rahman remporte 209 des 297 sièges ; le Jamaat-e-Islami, à 77 sièges, devient la principale opposition, tandis que la Ligue Awami demeure exclue du jeu14. La prophétie de Hasina sur l’impossibilité d’un scrutin crédible est démentie par les faits. Le 16 février, Yunus annonce la fin de sa mission ; le lendemain, Rahman prête serment comme premier ministre, refermant dix-huit mois de transition15.
Reste à savoir ce que pèsera la Charte. Le « oui » l’a emporté avec environ 61 % des voix, mais la formulation ambiguë des questions laisse planer le doute sur la portée juridique réelle des réformes adoptées6. La révolution de 2024 a renversé un régime ; il lui reste à prouver qu’elle a changé les institutions, et pas seulement les hommes.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi Sheikh Hasina a-t-elle quitté le pouvoir ?
Une révolte étudiante née d'un conflit sur les quotas d'emplois publics s'est muée en soulèvement national. Après une répression meurtrière en juillet-août 2024, Hasina a démissionné et fui vers l'Inde le 5 août 2024, mettant fin à quinze ans de pouvoir ininterrompu.
Qui est Muhammad Yunus et quel rôle a-t-il joué ?
Économiste, fondateur de la microfinance et prix Nobel de la paix 2006, Yunus a pris la tête d'un gouvernement intérimaire le 8 août 2024. Réclamé par les étudiants, il a piloté un vaste chantier de réformes avant de céder la place à un gouvernement élu en février 2026.
Sheikh Hasina a-t-elle été jugée ?
Le 17 novembre 2025, le Tribunal pénal international du Bangladesh l'a condamnée à mort par contumace pour crimes contre l'humanité liés à la répression de 2024. Réfugiée en Inde, qui refuse de l'extrader, elle échappe pour l'heure à l'exécution de la peine.
Comment la chute de Hasina a-t-elle affecté les relations avec l'Inde ?
New Delhi, soutien historique de Hasina, observe la transition avec défiance. Les frictions portent sur le refus d'extrader l'ancienne dirigeante, la situation des minorités hindoues et le rapprochement de Dacca avec la Chine et le Pakistan.
Sources
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Al Jazeera, « Bangladesh top court scraps most quotas that caused deadly unrest », Al Jazeera, 21 juillet 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/7/21/bangladesh-court-scraps-most-job-quotas-that-caused-deadly-unrest-reports ↩ ↩2
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Amnesty International, « What is happening at the quota-reform protests in Bangladesh? », Amnesty International, juillet 2024. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2024/07/what-is-happening-at-the-quota-reform-protests-in-bangladesh/ ↩ ↩2
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Benar News, « UN Bangladesh report: Hasina directed use of deadly force during July-August protests », Benar News, 12 février 2025. https://www.benarnews.org/english/news/bengali/ohchr-protests-hasina-yunus-02122025152623.html ↩ ↩2
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Al Jazeera, « Bangladesh’s Sheikh Hasina forced to resign: What happened and what’s next? », Al Jazeera, 5 août 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/8/5/bangladeshs-sheikh-hasina-forced-to-resign-what-happened-and-whats-next ↩
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Al Jazeera, « Muhammad Yunus takes oath as head of Bangladesh’s interim government », Al Jazeera, 8 août 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/8/8/muhammad-yunus-takes-oath-as-head-of-bangladeshs-interim-government ↩
-
International IDEA, « Explainer: A poll and referendum to define Bangladesh’s next chapter », International IDEA, 2026. https://www.idea.int/blog/explainer-poll-and-referendum-define-bangladeshs-next-chapter ↩ ↩2
-
Al Jazeera, « Bangladesh bans activities of Awami League, the party of ousted PM Hasina », Al Jazeera, 11 mai 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/5/11/bangladesh-bans-activities-of-awami-league-the-party-of-ousted-pm-hasina ↩
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Asia Pacific Foundation of Canada, « Bangladesh’s Reforms, Recovery, and Economic Transition », Asia Pacific Foundation of Canada, 2025. https://www.asiapacific.ca/publication/concerns-muhammad-yunus-bangladesh-government ↩ ↩2
-
Atlantic Council, « Bangladesh may have ended its India-China tightrope game, but it must continue to tread carefully », Atlantic Council, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/new-atlanticist/bangladesh-may-have-ended-its-india-china-tightrope-game-but-it-must-continue-to-tread-carefully/ ↩
-
CNN, « Bangladesh’s ousted leader Sheikh Hasina sentenced to death after crimes against humanity conviction », CNN, 17 novembre 2025. https://www.cnn.com/2025/11/17/asia/bangladesh-sheikh-hasina-verdict-intl-hnk ↩ ↩2 ↩3
-
Al Jazeera, « Bangladesh slams India over fugitive ex-PM Hasina’s first public address », Al Jazeera, 25 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/25/bangladesh-slams-india-over-fugitive-ex-pm-hasinas-first-public-address ↩ ↩2
-
Organiser, « Bangladesh: 2,442 attacks on Hindus under Yunus rule », Organiser, 11 juillet 2025. https://organiser.org/2025/07/11/302233/world/bangladesh-hindus-face-brutality-2400-attacks-post-ouster-of-sheikh-hasina-mostly-between-august-4-20-2024/ ↩
-
Deccan Chronicle, « 2025 Minority Incidents in Bangladesh Non-communal: Yunus », Deccan Chronicle, 2026. https://www.deccanchronicle.com/nation/world/2025-minority-incidents-in-bangladesh-non-communal-yunus-1931284 ↩ ↩2
-
Al Jazeera, « Bangladesh election results 2026: Who won, who lost, what’s next? », Al Jazeera, 13 février 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/2/13/bangladesh-election-results-2026-who-won-who-lost-whats-next ↩
-
Al Jazeera, « Tarique Rahman sworn in as new Bangladesh prime minister », Al Jazeera, 17 février 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/2/17/incoming-bangladesh-pm-tarique-rahman-lawmakers-sworn-into-parliament ↩
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