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Togo : l'Unir verrouille un Parlement à deux chambres

Législatives, régionales, sénatoriales : comment l'Union pour la République de Faure Gnassingbé a raflé presque tous les sièges et verrouillé le Togo.

10 juin 2026Lecture 10 min
Hémicycle togolais avec des sièges majoritairement occupés par les élus du parti au pouvoir, symbole de l'hégémonie de l'Union pour la République à Lomé.
Hémicycle togolais avec des sièges majoritairement occupés par les élus du parti au pouvoir, symbole de l'hégémonie de l'Union pour la République à Lomé. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Aux législatives du 29 avril 2024, l'Union pour la République (Unir) de Faure Gnassingbé a remporté 108 des 113 sièges de l'Assemblée nationale.
  2. Aux premières sénatoriales du 15 février 2025, le parti présidentiel a enlevé 34 des 41 sièges pourvus au suffrage indirect, soit 83 % des élus.
  3. Ces scrutins parachèvent une réforme qui a transformé le Togo en régime parlementaire et fait de Gnassingbé un président du Conseil sans limite de mandats.
  4. L'opposition, qui dénonce un « coup d'État constitutionnel », a boycotté les sénatoriales et payé au prix fort les manifestations de juin 2025.

Le 15 février 2025, mille sept cent six élus locaux togolais ont glissé un bulletin dans l’urne pour désigner les premiers sénateurs de l’histoire du pays. Au sortir de ce vote à huis clos, l’Union pour la République (Unir), le parti de Faure Gnassingbé, avait raflé 34 des 41 sièges en jeu. À peine trois semaines plus tard, le chef de l’État complétait lui-même la chambre haute en y nommant vingt sénateurs supplémentaires. La boucle était bouclée : un Sénat flambant neuf, mais déjà entièrement aux mains du pouvoir. Cette scène résume à elle seule la mécanique togolaise — une démocratie procédurale impeccable sur le papier, vidée de toute incertitude dans les faits.

Un raz-de-marée méthodique, scrutin après scrutin

La domination de l’Unir ne s’est pas jouée en une seule fois : elle s’est construite par paliers, chaque élection préparant la suivante. Le coup d’envoi a été donné le 29 avril 2024, lors de législatives organisées dans la foulée de la nouvelle Constitution. Le verdict fut sans appel : le parti présidentiel a remporté 108 des 113 sièges de l’Assemblée nationale, soit près de 96 % de l’hémicycle1. Les cinq strapontins restants se sont éparpillés entre l’Alliance des démocrates pour le développement intégral (deux sièges), l’Alliance nationale pour le changement, la Dynamique pour la majorité du peuple et les Forces démocratiques pour la République (un siège chacun), résultats confirmés ensuite par la Cour constitutionnelle1. Une opposition réduite à la portion congrue, incapable de peser sur le moindre vote.

Le même jour se tenaient les toutes premières élections régionales du Togo, fruit d’un processus de décentralisation engagé de longue date. Là encore, l’Unir a écrasé la concurrence en enlevant 137 des 179 sièges de conseillers régionaux, laissant les 42 restants à une douzaine de formations et à des listes d’indépendants2. Or ce scrutin local n’avait rien d’anodin : ce sont précisément ces conseillers régionaux, additionnés aux conseillers municipaux, qui forment le collège électoral du Sénat. En verrouillant l’échelon local, le pouvoir s’assurait mécaniquement le contrôle de la future chambre haute. Les sénatoriales de février 2025 n’ont fait qu’entériner cette arithmétique : avec 83 % des sièges élus, l’Unir a transformé un avantage local en majorité quasi absolue au sommet de l’État3.

Un Sénat verrouillé par construction

Le Sénat togolais compte 61 membres, et sa composition même illustre le génie du système. Quarante et un sénateurs sont élus indirectement par les élus locaux ; les vingt autres — soit près d’un tiers de la chambre — sont purement et simplement nommés par le président du Conseil des ministres, c’est-à-dire par Faure Gnassingbé en personne, qui les a désignés le 5 mars 20253. Autrement dit, même dans l’hypothèse où l’opposition aurait raflé la totalité des sièges électifs, le pouvoir aurait conservé un contingent de réserve suffisant pour ne jamais perdre le contrôle de l’institution. La partie était gagnée avant même d’être jouée.

Les sept sièges échappés à l’Unir lors du vote indirect sont allés à un patchwork de petites formations : deux pour le parti Batir, un pour Le Togo autrement, un pour l’Alliance des démocrates pour le développement intégral, un pour l’Union des forces de changement, un pour le Comité pour le libre exercice de la liberté, et un dernier pour une liste d’indépendants4. Une opposition de figuration, trop fragmentée pour constituer un contrepoids. Le 2 avril 2025, les sénateurs ont élu à leur tête Barry Moussa Barqué, vétéran de la vie politique et allié de longue date du clan présidentiel, pour un mandat de six ans — couronnant ainsi l’emprise du pouvoir sur le nouvel organe5.

La clé de voûte : une Constitution sur mesure

Pour comprendre pourquoi ces élections comptent autant, il faut remonter à la réforme constitutionnelle de 2024, véritable matrice de tout l’édifice. Promulguée en mai 2024, la nouvelle Loi fondamentale fait basculer le Togo d’un régime semi-présidentiel à un régime parlementaire6. Dans ce nouveau schéma, le président de la République n’est plus qu’une fonction honorifique, élue par les parlementaires ; le pouvoir exécutif réel passe entre les mains d’un président du Conseil des ministres, qui doit être le chef du parti majoritaire à l’Assemblée nationale6. Détail décisif : ce poste est doté d’un mandat de six ans, renouvelable indéfiniment tant que le parti conserve sa majorité.

La portée du changement est immense. L’ancienne Constitution de 2019, adoptée après de vastes mouvements de protestation, plafonnait le chef de l’État à deux mandats de cinq ans. La réforme de 2024 supprime cette limite et abolit l’élection présidentielle au suffrage universel direct7. Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, n’aura donc plus jamais à affronter les électeurs dans une présidentielle classique : il lui suffit de garder la mainmise sur l’Assemblée — ce que la déferlante électorale de l’Unir lui garantit. Le Centre africain d’études stratégiques, rattaché à l’université de la Défense nationale des États-Unis, résume crûment l’opération en parlant d’« une élection sans vote destinée à perpétuer la dynastie Gnassingbé »8. Pour ce centre de référence, l’État togolais fonctionne comme une « démocratie de façade » reposant sur des relations de clientèle entre le clan au pouvoir et ses obligés8.

« Coup d’État constitutionnel » : la lecture de l’opposition

Face à ce verrouillage, l’opposition et une large part de la société civile ont forgé une formule qui a fait florès : le « coup d’État constitutionnel ». Plusieurs formations majeures, dont l’Alliance nationale pour le changement et les Forces démocratiques pour la République, ont boycotté les sénatoriales, qu’elles considèrent comme l’aboutissement d’un montage destiné à maintenir Gnassingbé au pouvoir à vie9. Leur grief de fond porte autant sur l’opacité du processus — le texte de la révision n’aurait même pas été rendu public avant son adoption — que sur son contenu7.

Cette lecture critique est largement relayée par des médias togolais d’opposition comme Icilome, qui décrit un scrutin « controversé » consacrant la perpétuation du système, et par des organisations comme le réseau CIVICUS, qui dénonce une « prise de pouvoir » et appelle la communauté internationale à réagir10. La revue universitaire Review of Democracy, éditée par l’Institut pour la démocratie de l’Université d’Europe centrale, va plus loin et qualifie l’ensemble du dispositif électoral de mise au service d’une « dictature personnaliste » togolaise11. Du côté du pouvoir, le récit est diamétralement opposé : les médias d’État, à l’image de l’agence officielle ATOP ou du site gouvernemental République togolaise, présentent ces scrutins comme un approfondissement de la décentralisation et un « renouveau institutionnel », la Cour constitutionnelle ayant validé chaque étape4. Entre ces deux récits, l’écart est total : ce que les uns célèbrent comme une modernisation démocratique, les autres le dénoncent comme un détournement légal des institutions.

Cette controverse n’est pas qu’une querelle intérieure. Elle se déroule dans un contexte de recompositions diplomatiques où les régimes africains contestés cherchent de nouveaux appuis. Lomé a multiplié les gestes vers des partenaires moins regardants sur la gouvernance, à l’image de l’expansion de l’influence russe en Afrique ou du poids grandissant de l’influence économique de la Chine sur le continent, deux puissances qui n’assortissent pas leurs financements de conditions démocratiques. Ce desserrement de l’étau occidental offre une marge de manœuvre précieuse à un pouvoir confronté aux critiques des bailleurs traditionnels.

Le sang de juin et le verrou local

Le système n’a pourtant pas fonctionné sans heurts. En juin 2025, l’investiture de Gnassingbé comme président du Conseil — il a prêté serment le 3 mai 2025, tandis que Jean-Lucien Savi de Tové héritait du fauteuil présidentiel honorifique — a mis le feu aux poudres6. Du 26 au 28 juin, des manifestations ont éclaté à Lomé, portées par une nouvelle génération d’artistes et de blogueurs rassemblés sous la bannière du « Mouvement du 6 juin ». Leurs revendications mêlaient la flambée du coût de la vie, la hausse du prix de l’électricité, les arrestations politiques et le rejet du « coup d’État constitutionnel »12.

La répression a été brutale. Des organisations de la société civile togolaise ont fait état d’au moins sept morts, des corps retrouvés dans les cours d’eau de Lomé, ainsi que de dizaines d’arrestations arbitraires13. Le gouvernement a d’abord affirmé qu’il s’agissait de noyades, avant de reconnaître la présence d’« impacts de balle » sur trois corps repêchés dans la lagune de Bè13. Amnesty International et la Fédération internationale pour les droits humains ont réclamé des enquêtes indépendantes sur ce que la première qualifie de « répression violente »14. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, elle, s’est bornée à exprimer sa « préoccupation » et à appeler au dialogue — une réaction jugée tiède par les défenseurs des droits humains10.

Malgré ce sursaut, la machine électorale a poursuivi sa course. Aux municipales du 17 juillet 2025, l’Unir a de nouveau survolé le scrutin en remportant 1 150 des 1 527 sièges, soit environ 75 % des conseillers municipaux, pour une participation de 56,7 %15. L’opposition, en net recul, n’a pu opposer qu’une cinquantaine de sièges pour son parti le mieux placé. Ce dernier verrou local consolide encore le collège qui désignera les prochains sénateurs : la boucle, là aussi, se referme. À l’horizon, la question n’est plus de savoir si l’Unir gardera le pouvoir, mais combien de temps un appareil aussi dominant pourra contenir une jeunesse urbaine désabusée — dans un voisinage ouest-africain où la contestation des régimes installés, de l’instabilité sahélienne aux putschs militaires, redessine déjà la carte politique. Les dynamiques de l’Afrique subsaharienne à l’horizon 2026 montrent une région où la jeunesse, le poids démographique et la défiance envers les pouvoirs hérités forment un cocktail volatil. Le Togo de Faure Gnassingbé semble, pour l’heure, avoir trouvé la formule du verrouillage parfait ; mais les violences de juin 2025 montrent qu’un contrôle électoral aussi étendu ne supprime pas la contestation sociale. Le prochain cycle électoral permettra de mesurer si la domination de l’Unir se maintient face à une opposition et une jeunesse urbaine en rupture.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quels résultats l'Unir a-t-elle obtenus aux sénatoriales de février 2025 ?

Lors des premières élections sénatoriales du 15 février 2025, l'Union pour la République a remporté 34 des 41 sièges pourvus au suffrage indirect, soit environ 83 % des élus. Les sept sièges restants sont allés à de petites formations et à des indépendants, l'opposition principale ayant boycotté le scrutin.

Comment est composé le Sénat togolais ?

Le Sénat compte 61 membres. Quarante et un sont élus indirectement par les conseillers municipaux et régionaux ; les vingt autres sont nommés par le président du Conseil des ministres, Faure Gnassingbé, qui les a désignés le 5 mars 2025. La chambre est présidée par Barry Moussa Barqué depuis avril 2025.

En quoi consiste la réforme constitutionnelle togolaise de 2024 ?

Promulguée en mai 2024, la nouvelle Constitution fait passer le Togo d'un régime présidentiel à un régime parlementaire. Le président de la République devient honorifique et le pouvoir exécutif revient au président du Conseil des ministres, chef du parti majoritaire à l'Assemblée, élu pour six ans renouvelables sans limite.

Pourquoi l'opposition parle-t-elle de « coup d'État constitutionnel » ?

Parce que la réforme a supprimé l'élection présidentielle directe et la limite de deux mandats adoptée en 2019. L'opposition y voit un montage juridique permettant à Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, de se maintenir indéfiniment via une fonction taillée sur mesure, sans jamais repasser devant les électeurs au suffrage universel.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Anadolu Agency, « Togo / Législatives : le parti Unir, au pouvoir, largement vainqueur », AA, 4 mai 2024. https://www.aa.com.tr/fr/afrique/togo-l%C3%A9gislatives-le-parti-unir-au-pouvoir-largement-vainqueur-/3210168 2

  2. Togo First, « Résultats provisoires des régionales au Togo : le parti UNIR largement vainqueur », Togo First, 7 mai 2024. https://www.togofirst.com/fr/politique/0705-13980-resultats-provisoires-des-regionales-au-togo-le-parti-unir-largement-vainqueur

  3. International IDEA, « Togo — February 2025 », The Global State of Democracy, février 2025. https://www.idea.int/democracytracker/report/togo/february-2025 2

  4. Agence Togolaise de Presse (ATOP), « Résultats provisoires des élections sénatoriales 2025 : le parti UNIR remporte 34 sièges sur les 41 », ATOP, 16 février 2025. https://atop.tg/resultats-provisoires-des-elections-senatoriales-2025-le-parti-unir-remporte-34-sieges-sur-les-41/ 2

  5. Togo First, « Togo: New Senate Appoints Barry Barqué as President », Togo First, 3 avril 2025. https://www.togofirst.com/en/politics/0304-16074-togo-new-senate-appoints-barry-barque-as-president

  6. Jeune Afrique, « Togo : Faure Gnassingbé devient président du Conseil des ministres », Jeune Afrique, 3 mai 2025. https://www.jeuneafrique.com/1685228/politique/togo-faure-gnassingbe-devient-president-du-conseil-des-ministres/ 2 3

  7. Africa Center for Strategic Studies, « Togo Revises Constitution to Eliminate Term Limits: An Explainer », Africa Center, 2024. https://africacenter.org/spotlight/togo-revises-constitution-to-eliminate-term-limits-an-explainer/ 2

  8. Africa Center for Strategic Studies, « Togo: An Election without Voting Aimed at Perpetuating the Gnassingbé Dynasty », Africa Center, 2025. https://africacenter.org/spotlight/2025-elections/togo/ 2

  9. Africa.com, « Togo’s Ruling Party Sweeps Upper House Election Following Opposition Boycott », Africa.com, février 2025. https://www.africa.com/togos-ruling-party-sweeps-upper-house-election-following-opposition-boycott/

  10. CIVICUS, « TOGO: ‘The international community must send a clear message that power grabs won’t be tolerated’ », CIVICUS, 2025. https://civicus.org/index.php/media-resources/news/interviews/7261-togo-the-international-community-must-send-a-clear-message-that-power-grabs-wont-be-tolerated 2

  11. Review of Democracy, « Voting for Togo’s Personalist Dictatorship », CEU Democracy Institute, 1ᵉʳ mai 2025. https://revdem.ceu.edu/2025/05/01/voting-for-togos-personalist-dictatorship/

  12. Media Foundation for West Africa, « Bloody crackdown on protests in Togo: 7 dead, over 60 arrested », MFWA, juillet 2025. https://mfwa.org/country-highlights/bloody-crackdown-on-protests-in-togo-7-dead-over-60-arrested/

  13. FIDH, « Togo: A call for an end to the savage crackdown on protesters », FIDH, juillet 2025. https://www.fidh.org/en/region/Africa/Togo,210/togo-a-call-for-an-end-to-the-savage-crackdown-on-protesters 2

  14. Amnesty International, « Togo: Testimonies provide glimpse into violent repression of protests », Amnesty International, juillet 2025. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2025/07/togo-repression-protests/

  15. Togo First, « Municipales 2025 : UNIR remporte 75% des sièges (CENI) », Togo First, 21 juillet 2025. https://www.togofirst.com/fr/politique/2107-16799-municipales-2025-unir-remporte-75-des-sieges-ceni

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