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Le séisme de mars 2025 : une catastrophe dans une guerre

Le 28 mars 2025, un séisme de magnitude 7,7 frappe le centre de la Birmanie. Récit d'une catastrophe naturelle aggravée par quatre ans de guerre civile.

9 juin 2026Lecture 6 min
Bâtiments effondrés et monastère en ruines dans la région de Mandalay en Birmanie après le séisme, secouristes fouillant les décombres sous un ciel chargé de poussière
Bâtiments effondrés et monastère en ruines dans la région de Mandalay en Birmanie après le séisme, secouristes fouillant les décombres sous un ciel chargé de poussière (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le 28 mars 2025, un séisme de magnitude 7,7 a rompu près de 460 km de la faille de Sagaing, frappant Mandalay, Sagaing et Naypyidaw.
  2. Quatre semaines plus tard, le Centre AHA de l'ASEAN recensait environ 3 800 morts et 5 100 blessés, un bilan que l'ONU juge probablement sous-estimé.
  3. La junte, au pouvoir depuis le coup d'État de février 2021, a entravé l'aide vers les zones tenues par la résistance et tiré des coups de semonce sur un convoi de la Croix-Rouge chinoise.
  4. Malgré des cessez-le-feu déclarés début avril, l'armée a poursuivi ses frappes aériennes, y compris dans des zones sinistrées du nord-ouest.
  5. Le séisme a aggravé l'une des plus vastes crises humanitaires du monde : près de 22 millions de Birmans avaient besoin d'aide en 2025.

À 12 h 50, le 28 mars 2025, un séisme de magnitude 7,7 a rompu la faille de Sagaing sur près de cinq cents kilomètres. L’épicentre, à une quinzaine de kilomètres de Sagaing, a provoqué l’effondrement de monastères, d’hôtels et d’immeubles d’habitation à travers le centre de la Birmanie — jusqu’à Bangkok, à plus de mille kilomètres, où l’effondrement d’une tour en construction a tué une vingtaine de personnes1. Mais la singularité de cette catastrophe ne tient pas seulement à sa violence géologique. Elle a frappé un pays déjà engagé dans quatre années de guerre civile, où le pouvoir militaire fait depuis longtemps de l’aide humanitaire un instrument de contrôle.

Une rupture hors norme sur la faille de Sagaing

La faille de Sagaing traverse la Birmanie du nord au sud, frontière coulissante entre deux plaques tectoniques. Le 28 mars, elle a cédé sur une longueur exceptionnelle. Les modélisations publiées par des équipes scientifiques et reprises par l’institut géologique américain (USGS) évoquent une rupture de surface d’environ 465 kilomètres — plus du double de ce que prédisaient les abaques pour une telle magnitude2. Plus rare encore, la rupture s’est propagée à vitesse « supershear », plus vite que les ondes de cisaillement, projetant une onde de choc directionnelle jusqu’en Thaïlande2.

Concrètement, cette longueur démesurée a exposé une population immense à des secousses d’une intensité extrême au plus près de la faille. Mandalay, deuxième ville du pays, Sagaing et même Naypyidaw, la capitale construite par les généraux, ont été durement touchées2. Une réplique de magnitude 6,7 a suivi une douzaine de minutes après la secousse principale1, et des répliques fortes ont continué d’ébranler le centre du pays presque quotidiennement dans les semaines suivantes3.

Un bilan humain mouvant, et probablement sous-estimé

Les chiffres ont grimpé par paliers, au gré des décomptes officiels et des difficultés d’accès. Dans les premières heures, Min Aung Hlaing, le chef de la junte, évoquait environ 140 morts et lançait un appel — rare — à « tout pays » susceptible d’aider4. Quelques jours plus tard, la télévision d’État MRTV faisait état de plus de 2 700, puis 3 000 décès4. Environ quatre semaines après la catastrophe, le Centre de coordination de l’ASEAN pour l’aide humanitaire (Centre AHA) recensait près de 3 800 morts, 5 100 blessés et une centaine de disparus3.

Ces chiffres restent des planchers. Le Centre AHA lui-même souligne que la collecte et la vérification des données sont entravées, et que le sous-signalement rend la mesure complète de la catastrophe difficile à saisir3. Au plus fort de la crise, l’USGS estimait que le bilan pourrait dépasser dix mille morts5. Au-delà des vies, le séisme a détruit des dizaines de milliers de logements, des milliers de monastères et d’écoles, des centaines d’établissements de santé, et déplacé plus de 200 000 personnes selon les bilans dressés à six mois6.

L’aide entravée, l’aide instrumentalisée

C’est ici que la catastrophe naturelle a rencontré la guerre. La junte, au pouvoir depuis le coup d’État de février 2021, possède, selon les organisations de défense des droits, « une longue histoire d’instrumentalisation de l’aide, qu’elle bloque, détourne et exploite pour consolider son contrôle »7. Le séisme n’a pas fait exception. Des responsables de l’ONU ont décrit une stratégie consistant à empêcher l’aide d’atteindre les populations que le régime considère comme hostiles8.

Sur le terrain, cela s’est traduit par des points de contrôle et des formalités d’enregistrement strictes bloquant les secours vers des zones tenues par la résistance, comme une partie de la région de Sagaing7. À Naypyidaw, siège du pouvoir, l’aide affluait — eau, sanitaires, bornes de recharge ; à Sagaing, bastion pro-démocratie pourtant ravagé, les habitants décrivaient une réponse bien plus tiède8. Le geste le plus spectaculaire est survenu dès le 1er avril : vers 21 h 30, des soldats ont tiré des coups de semonce sur un convoi de neuf véhicules de la Croix-Rouge chinoise transportant des secours, dans l’État Shan, au nord de Mandalay9. La junte a reconnu les tirs, affirmant que le convoi ne s’était pas signalé dans une zone de conflit et ne s’était pas arrêté9. Plusieurs groupes ont fini par suspendre leurs opérations, faute de pouvoir travailler8.

Des cessez-le-feu de papier

La pression internationale a poussé tous les camps à proclamer des trêves. Le gouvernement d’unité nationale (NUG), émanation de l’opposition civile, et ses Forces de défense populaire ont annoncé dès le 30 mars une pause de deux semaines dans leurs opérations offensives dans les zones sinistrées, ensuite prolongée10. La junte a suivi, déclarant un cessez-le-feu pour faciliter les secours11.

Sur le papier seulement. La cartographie en source ouverte de Bellingcat et les enquêtes de Fortify Rights ont documenté la poursuite des frappes aériennes du régime, y compris sur des bâtiments religieux abritant des déplacés12. L’ONU a recensé plus de 120 attaques militaires depuis le séisme — dont plus de la moitié après l’entrée en vigueur supposée de la trêve, le 2 avril13. Le 23 avril, au lendemain d’une prolongation annoncée, une frappe sur le village de Let Hloke, dans le canton de Tabayin (région de Sagaing), a tué cinq personnes, dont un enfant de treize ans, selon un témoignage recueilli par Fortify Rights12. Pour plusieurs analystes, ces trêves répètent un schéma connu : exploiter une catastrophe pour conforter son emprise, davantage qu’amorcer la paix11.

Une fenêtre diplomatique pour des généraux isolés

Paradoxalement, le séisme a entrouvert des portes diplomatiques que le coup d’État avait fermées. Pékin, New Delhi et plusieurs pays de l’ASEAN ont rapidement dépêché équipes de secours et matériel5. Quelques jours après la catastrophe, Min Aung Hlaing s’envolait pour un sommet régional à Bangkok — sa première participation à une telle réunion depuis 20215. La gestion des crises régionales en Asie du Sud-Est bute depuis des années sur l’incapacité de l’ASEAN à infléchir la junte ; l’urgence humanitaire a offert au régime un alibi pour réapparaître sur la scène internationale. La Chine, premier soutien de Naypyidaw et maître d’œuvre de lourds investissements dans les infrastructures critiques du pays, avait tout intérêt à voir restaurer un minimum de stabilité chez son voisin, pièce de son architecture en Indo-Pacifique. Cette compétition d’influence s’inscrit dans le réseau plus large des accords de défense qui structurent l’Asie-Pacifique, où chaque puissance pèse ses gestes humanitaires à l’aune de ses intérêts stratégiques.

Plus d’un an après, la reconstruction reste un chantier précaire : des milliers de familles vivaient encore, à l’automne 2025, sous des abris de fortune avant la mousson, tandis que le financement humanitaire s’effondrait — l’ONU n’a réuni qu’une fraction de ses appels pour 202514. Sur ce fond, la junte a organisé fin décembre 2025 des élections par phases que l’opposition, les ONG et le secrétaire général des Nations unies ont qualifiées de simulacre, jugeant qu’elles ne pouvaient être ni libres ni régulières15. Le séisme a confirmé un constat déjà documenté : face à une catastrophe, la junte a fait passer le maintien du contrôle territorial avant l’acheminement des secours à ses propres populations.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quelle était la magnitude exacte du séisme du 28 mars 2025 en Birmanie ?

Selon l'institut géologique américain (USGS), le séisme a atteint une magnitude de 7,7, avec un épicentre superficiel situé à environ 16 km au nord-ouest de la ville de Sagaing. Une réplique de magnitude 6,7 a suivi une douzaine de minutes plus tard, le long de la même faille.

Combien de personnes sont mortes dans le séisme de la Birmanie ?

Le bilan a évolué rapidement. Environ quatre semaines après la catastrophe, le Centre AHA de l'ASEAN recensait près de 3 800 morts et 5 100 blessés. L'ONU et plusieurs ONG estiment que le chiffre réel est plus élevé, en raison du sous-signalement dans les zones de conflit difficiles d'accès.

Pourquoi l'aide humanitaire a-t-elle eu du mal à parvenir aux victimes ?

Le Birmanie est en guerre civile depuis le coup d'État de février 2021. La junte a imposé des points de contrôle et des formalités d'enregistrement, restreint l'accès aux régions tenues par la résistance et poursuivi ses frappes aériennes malgré des cessez-le-feu annoncés, ralentissant l'acheminement des secours.

Quel rôle ont joué la Chine et l'ASEAN après le séisme ?

Pékin, New Delhi et plusieurs pays de l'ASEAN ont dépêché équipes de secours et matériel. La catastrophe a aussi offert une fenêtre diplomatique à la junte : Min Aung Hlaing s'est rendu à un sommet régional à Bangkok début avril 2025, première sortie de ce type depuis le coup d'État.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

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Sources

  1. « March 28, 2025: Magnitude 7.7 earthquake in Myanmar », CNN, 28 mars 2025. https://www.cnn.com/world/live-news/myanmar-thailand-earthquake-03-28-25-intl-hnk/index.html 2

  2. U.S. Geological Survey, « Ultralong, supershear rupture of the 2025 Mw 7.7 Mandalay earthquake reveals unaccounted risk », Science / USGS, 2025. https://www.usgs.gov/publications/ultralong-supershear-rupture-2025-mw-77-mandalay-earthquake-reveals-unaccounted-risk 2 3

  3. OCHA, « Myanmar: Earthquake Response Situation Report No. 4 (As of 25 April 2025) », UN OCHA, 25 avril 2025. https://www.unocha.org/publications/report/myanmar/myanmar-earthquake-response-situation-report-no-4-25-april-2025 2 3

  4. « Powerful earthquake hits Myanmar and Thailand, killing at least 150 and injuring hundreds », NBC News, 28 mars 2025. https://www.nbcnews.com/news/world/earthquake-myanmar-thailand-77-bangkok-tremor-rcna198515 ; « Myanmar’s military declares a ceasefire as earthquake deaths pass 3,000 », NPR, 3 avril 2025. https://www.npr.org/2025/04/03/nx-s1-5350471/myanmar-ceasefire-earthquake 2

  5. « Focus turns to a growing humanitarian crisis in Myanmar, week after catastrophic earthquake », PBS News, avril 2025. https://www.pbs.org/newshour/world/focus-turns-to-a-growing-humanitarian-crisis-in-myanmar-week-after-catastrophic-earthquake 2 3

  6. « Six Months On: Myanmar Earthquake Response Report (September 2025) », World Vision International, septembre 2025. https://www.wvi.org/publications/report/myanmar/six-months-myanmar-earthquake-response-report-september-2025

  7. Human Rights Watch, « Myanmar: Allow Immediate Aid to Quake-Stricken Areas », HRW, 1er avril 2025. https://www.hrw.org/news/2025/04/01/myanmar-allow-immediate-aid-quake-stricken-areas 2

  8. « Myanmar earthquake: Why the junta has turned away aid », Lowy Institute, avril 2025. https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/myanmar-earthquake-why-junta-has-turned-away-aid ; « How Myanmar’s Junta Is Complicating Earthquake Recovery », Time, avril 2025. https://time.com/7273653/myanmar-junta-earthquake-recovery-aid-civil-war-explainer/ ; « Volunteer groups pause quake aid in Myanmar citing junta restrictions », Radio Free Asia, 9 avril 2025. https://www.rfa.org/english/myanmar/2025/04/09/myanmar-aid-groups-halt-junta-restrictions/ 2 3

  9. « Myanmar military fires on Chinese Red Cross quake-relief convoy », Nikkei Asia, 2 avril 2025. https://asia.nikkei.com/Spotlight/Myanmar-Crisis/Myanmar-military-fires-on-Chinese-Red-Cross-quake-relief-convoy 2

  10. « Myanmar’s NUG calls for partial ceasefire for quake relief », Mizzima, 30 mars 2025. https://eng.mizzima.com/2025/03/30/20646

  11. « Myanmar military’s ‘ceasefire’ follows a pattern of ruling generals exploiting disasters to shore up control », The Conversation, avril 2025. https://theconversation.com/myanmar-militarys-ceasefire-follows-a-pattern-of-ruling-generals-exploiting-disasters-to-shore-up-control-253577 2

  12. Fortify Rights, « Myanmar Junta Bombs Civilians During Ceasefire, Hits Earthquake Zones », Fortify Rights, 2 mai 2025. https://www.fortifyrights.org/mya-inv-2025-05-02/ 2

  13. « Myanmar quake: Airstrikes persist as UN pushes aid efforts », UN News, avril 2025. https://news.un.org/en/story/2025/04/1161866

  14. « Myanmar human rights crisis deepens as aid collapses, attacks intensify », UN News, 3 juin 2025. https://news.un.org/en/story/2025/06/1165041

  15. « Myanmar is holding phased elections. Here’s why they’re being called a ‘sham’ », NPR, 27 décembre 2025. https://www.npr.org/2025/12/27/nx-s1-5649519/myanmar-election

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