Birmanie : le scrutin par phases organisé par la junte pour se doter d'une façade civile
À partir de décembre 2025, la junte birmane a organisé des élections par phases dénoncées comme une mascarade. Récits croisés, boycott et guerre civile.

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Ces visuels constituent des créations imaginaires destinées à accompagner le contenu éditorial. Ils ne doivent pas être confondus avec des photographies, documents ou représentations authentiques de situations réelles.
À retenir
- La junte a organisé son scrutin en trois phases — 28 décembre 2025, 11 et 25 janvier 2026 — pour contourner une guerre civile qu'elle ne maîtrise plus.
- Le parti militaire USDP rafle environ 72 % des voix, contre 6 % en 2020 ; le 3 avril 2026, Min Aung Hlaing se fait élire président par un Parlement à sa main.
- Opposition (NUG, NLD), groupes ethniques et capitales occidentales rejettent une « mascarade » ; l'ASEAN refuse d'envoyer des observateurs au nom du consensus en cinq points.
- Pékin, Moscou et leurs médias d'État saluent un vote « transparent » et « réussi », là où Reuters, l'ONU et Human Rights Watch n'y voient qu'un habillage.
- Le vote est annulé dans 65 cantons : au moins 20 % du pays est privé d'élection, sur fond de territoire largement échappé au contrôle militaire.
À Naypyidaw, les généraux ont enfin obtenu leur élection. Le 28 décembre 2025, après quatre ans de loi martiale et de guerre civile, la junte birmane ouvrait les bureaux de vote du premier des trois actes d’un scrutin taillé sur mesure. Trois mois plus tard, son architecte échangeait l’uniforme contre le costume de président. Pour ses adversaires comme pour la plupart des chancelleries occidentales, ce n’est pas une transition démocratique : c’est le coup d’État de 2021 qui se dote d’une façade civile sans transfert de pouvoir réel.
Un vote découpé pour échapper à la guerre
Le scrutin a été organisé en plusieurs phases, et l’explication tient en une carte : la junte ne contrôle plus assez du pays pour faire voter tout le monde le même jour. La première phase, le 28 décembre, n’a couvert que 102 des 330 cantons du pays, soit environ un tiers du territoire1. Une deuxième vague a suivi le 11 janvier 2026, une troisième le 25 janvier2. Le découpage permettait de concentrer les moyens militaires sur les zones jugées « stables » — une stabilité toute relative : l’organisation de veille Myanmar Witness a recensé 94 incidents liés au conflit dans les seuls cantons classés « actifs » et « stables » de la première phase3.
Surtout, le vote a été purement et simplement annulé dans 65 cantons, ce qui prive de scrutin au moins 20 % du pays. De vastes portions des États et régions de Sagaing, Magway, Chin, Kachin, Shan, Rakhine et Karen ont été soit formellement exclues, soit coupées par les combats3. Le porte-parole militaire Zaw Min Tun a pourtant revendiqué une participation supérieure à 52 % pour la première phase, soit plus de six millions de votants4 — un chiffre invérifiable, calculé sur les seules zones autorisées à voter.
Une victoire du parti militaire jouée d’avance
Le résultat ne faisait guère de doute. Le Parti de l’union, de la solidarité et du développement (USDP), bras politique de l’armée, a raflé la mise : environ 72 % des suffrages, et 232 des 263 sièges pourvus à la chambre basse5. Le contraste avec le dernier scrutin libre est saisissant — en 2020, l’USDP n’avait recueilli que 6 % des voix, balayé par la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi5. Mais cette fois, la LND avait été dissoute et interdite de participation, et sa dirigeante reste détenue, condamnée à 27 ans de prison sur une série d’accusations dénoncées comme fabriquées ; l’ancien président Win Myint purge, lui, huit ans2.
L’aboutissement de l’opération s’est joué le 3 avril 2026. Le nouveau Parlement, dominé par les élus pro-armée et un quart de députés non élus nommés par l’institution militaire, a porté Min Aung Hlaing à la présidence par 429 voix sur 5846. Pour respecter une Constitution qui interdit au chef de l’État de coiffer aussi le commandement suprême, le général avait renoncé quelques jours plus tôt à son poste de commandant en chef, adoubant comme successeur Ye Win Oo, un ancien chef du renseignement réputé fidèle6. Le commandement militaire reste ainsi dans le même cercle, sous une présidence civile de façade.
Boycott, « haute trahison » et récit de l’opposition
L’opposition n’a pas attendu les urnes pour trancher. Dès mai 2025, le Gouvernement d’unité nationale (NUG) et le Conseil consultatif d’unité nationale avaient appelé les partis à boycotter un scrutin qualifié d’« illégal et frauduleux »7. Le NUG, formé après le putsch par des élus déchus, est allé jusqu’à qualifier toute collaboration avec le vote d’acte de « haute trahison »8. La LND, de son côté, a dénoncé une « mascarade » et réclamé la libération d’Aung San Suu Kyi9.
Le verdict des organisations de défense des droits est tout aussi net. Human Rights Watch a jugé le scrutin « ni libre ni équitable », simple « revendication frauduleuse de crédibilité » organisée alors que des dizaines de milliers de prisonniers politiques croupissent en détention10. Le Council on Foreign Relations, think tank américain, a résumé l’affaire d’une formule : ces élections sont « risibles à première vue, mais d’un impact mortellement sérieux »5. Car l’enjeu dépasse la farce électorale : derrière l’urne, la guerre continue. La junte ne tient plus qu’une fraction du territoire — environ 21 % selon certaines estimations, et moins de 40 % des cantons selon d’autres décomptes —, face à plus de vingt armées ethniques et à l’archipel des Forces de défense du peuple (PDF) alignées sur le NUG11.
Pékin et Moscou contre l’Occident : la bataille des récits
C’est sur la scène internationale que l’affrontement des narratifs éclate au grand jour. À Naypyidaw, le quotidien d’État Global New Light of Myanmar a mis en scène l’arrivée d’observateurs venus de Russie, de Chine, d’Inde et du Vietnam, faisant de leur présence la preuve d’une normalité retrouvée12. Pékin a aussitôt validé : selon le ministère chinois des Affaires étrangères, cité par le Global Times — quotidien dont la ligne reflète celle du pouvoir chinois —, la Chine « respecte le choix du peuple birman » et « continuera d’apporter une aide constructive » pour rétablir la paix et la stabilité13. Une caution qui n’a rien de gratuit : la Chine voit dans la junte le seul acteur capable de garantir un minimum d’ordre et de protéger ses corridors d’infrastructures, comme ailleurs en Asie où ses investissements dans les infrastructures critiques des pays en développement achètent de l’influence et de la stabilité.
Moscou a poussé l’éloge plus loin encore. Le secrétaire du Conseil de sécurité russe, Sergueï Choïgou, a félicité Naypyidaw pour le « succès » du scrutin, remerciant les autorités d’avoir créé des « conditions favorables » au travail des observateurs russes, dont l’évaluation, rapportée par l’agence d’État TASS, serait « extrêmement positive » ; un vote, dit-il, où la volonté du peuple s’est exprimée « de manière transparente et indépendante »14. Ce soutien s’inscrit dans le rapprochement militaire et politique scellé entre la junte et la Russie depuis 2021, et plus largement dans l’axe que Pékin tisse avec d’autres puissances révisionnistes comme l’Iran.
Face à ce bloc, l’Occident et l’ONU récusent en bloc tout caractère démocratique. Les généraux ont, selon la formule reprise par plusieurs agences, « finalisé » un scrutin d’un mois « largement rejeté par les gouvernements occidentaux et les observateurs internationaux comme une façade destinée à légitimer la poursuite du pouvoir militaire »6. Entre les deux, l’Inde joue sa partition habituelle : présente parmi les observateurs sans aller jusqu’à l’aval franc de Pékin et Moscou, elle protège ses intérêts frontaliers et son économie tout en ménageant son équilibre entre la Russie et l’Occident.
L’ASEAN coincée, et l’après-vote en suspens
Reste l’Asie du Sud-Est, prise en étau. L’ASEAN a refusé d’envoyer des observateurs en tant que bloc, faute pour la junte d’avoir appliqué le consensus en cinq points adopté en avril 2021 — cessation des violences, dialogue inclusif, accès humanitaire, envoyé spécial. Lors de son sommet d’octobre, l’organisation a reconnu « un manque de progrès substantiel » et réaffirmé que l’arrêt des combats devait précéder tout scrutin15. Mais l’organisation ne peut contraindre ses membres : le Vietnam et le Cambodge ont, eux, dépêché des observateurs depuis leurs capitales15. Le grand écart est révélateur — la même hésitation que l’on retrouve quand Pékin compose avec un régime infréquentable pour préserver sa frontière, comme en Afghanistan.
L’élection entérine les divisions birmanes sans y apporter de réponse. La junte s’est dotée d’une légitimité électorale, mais celle-ci reste largement contestée, et elle ne contrôle ni l’ensemble du territoire, ni les armes, ni la reconnaissance occidentale. Le signal à surveiller n’est pas le décompte final des sièges, mais la capacité de la présidence civile de Min Aung Hlaing à convaincre assez de capitales — à commencer par celles de l’ASEAN — pour rouvrir les canaux diplomatiques et économiques fermés depuis le coup d’État. Pour l’heure, le scrutin n’a fait qu’entériner le pouvoir militaire.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi le scrutin birman a-t-il été organisé en plusieurs phases ?
Parce que la junte ne contrôle plus assez de territoire pour voter partout le même jour. Le vote s'est déroulé en trois temps — 28 décembre 2025, 11 et 25 janvier 2026 — afin de concentrer les moyens militaires sur les cantons jugés « stables ». Il a été purement et simplement annulé dans 65 cantons.
Qui a remporté ces élections ?
Le Parti de l'union, de la solidarité et du développement (USDP), formation alignée sur l'armée, a obtenu environ 72 % des voix, contre 6 % en 2020. Le 3 avril 2026, le chef de la junte Min Aung Hlaing s'est fait élire président par le nouveau Parlement, par 429 voix sur 584, en troquant l'uniforme pour le costume civil.
Pourquoi l'opposition appelle-t-elle au boycott ?
Le Gouvernement d'unité nationale (NUG), la Ligue nationale pour la démocratie dissoute et les groupes ethniques armés dénoncent une « mascarade » destinée à légitimer le coup d'État de 2021. Aung San Suu Kyi reste emprisonnée, son parti interdit, et collaborer au scrutin a été qualifié de « haute trahison ».
Quelle est la position de l'ASEAN et des grandes puissances ?
L'ASEAN a refusé d'envoyer des observateurs en tant que bloc, invoquant le non-respect de son consensus en cinq points ; l'Occident et l'ONU rejettent le vote. À l'inverse, Pékin et Moscou, ainsi que leurs médias d'État, le saluent comme « transparent » et « réussi ».
Sources
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Vivekananda International Foundation, « Myanmar’s December 2025 Phased Elections: Context, Motivations and Risks », VIF, 17 octobre 2025. https://www.vifindia.org/article/2025/october/17/Myanmar-s-December-2025-Phased-Elections-Context-Motivation-s-and-Risks ↩
-
Al Jazeera, « Myanmar holds final election round, military-backed party set to win », Al Jazeera, 25 janvier 2026 (calendrier des trois phases ; détention d’Aung San Suu Kyi). https://www.aljazeera.com/news/2026/1/25/myanmar-holds-final-election-round-military-backed-party-set-to-win ↩ ↩2
-
Centre for Information Resilience (Myanmar Witness), « Myanmar military election Phase 2: Conflict persists, and key states remain excluded from voting », 2026. https://www.info-res.org/myanmar-witness/articles/myanmar-military-election-phase-2-conflict-persists-and-key-states-remain-excluded-from-voting/ ↩ ↩2
-
Al Jazeera, « Myanmar military reports 50 percent turnout in first election phase », Al Jazeera, 31 décembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/12/31/myanmar-military-reports-50-percent-turnout-in-first-election-phase ↩
-
Council on Foreign Relations, « Myanmar’s Junta-Led Election Is Neither Free nor Fair », CFR, 2026. https://www.cfr.org/articles/myanmars-elections-begin-laughable-their-face-deadly-serious-their-impact ↩ ↩2 ↩3
-
The Washington Post, « Myanmar’s parliament elects ruling general as president, keeping the army in charge », Washington Post, 3 avril 2026. https://www.washingtonpost.com/world/2026/04/03/myanmar-president-min-aung-hlaing-military/31c76152-2f27-11f1-aac2-f56b5ccad184_story.html ↩ ↩2 ↩3
-
Mizzima, « NUG and NUCC urge political parties to boycott Military junta’s election », Mizzima, 13 mai 2025. https://eng.mizzima.com/2025/05/13/22286 ↩
-
National Unity Government of Myanmar, « Statement on the Terrorist Military’s Sham Election », NUG, 2025. https://nugmyanmar.org/announcement/statement-on-the-terrorist-militarys-sham-election/ ↩
-
Democratic Voice of Burma, « National League for Democracy party denounces regime ‘sham’ elections and urges release of Aung San Suu Kyi », DVB, 2025. https://english.dvb.no/national-league-for-democracy-party-calls-regime-elections-a-sham-and-urges-release-of-aung-san-suu-kyi/ ↩
-
Human Rights Watch, « Myanmar: Elections a Fraudulent Claim for Credibility », HRW, 16 novembre 2025. https://www.hrw.org/news/2025/11/16/myanmar-elections-a-fraudulent-claim-for-credibility ↩
-
GIS Reports, « Myanmar junta seeks legitimacy through elections », GIS Reports Online, 2025. https://www.gisreportsonline.com/r/myanmar-elections/ ↩
-
Global New Light of Myanmar, « Observers from Russia, China, India, Vietnam arrive in Yangon ahead of 2025 General Election », GNLM, décembre 2025. https://www.gnlm.com.mm/observers-from-russia-china-india-vietnam-arrive-in-yangon-ahead-of-2025-general-election/ ↩
-
Global Times, « China supports Myanmar people’s choice, will continue to provide constructive assistance: FM on Myanmar election results », Global Times, février 2026. https://www.globaltimes.cn/page/202602/1354780.shtml ↩
-
TASS, « West fails to upend Myanmar — top Russian security official », TASS, 2026. https://tass.com/politics/2081055 ↩
-
Seasia.co, « The Democracy Dilemma: Why ASEAN Refused to Observe Myanmar’s 2025 Election », Seasia, 1er novembre 2025. https://seasia.co/2025/11/01/the-democracy-dilemma-why-asean-refused-to-observe-myanmars-2025-election ↩ ↩2
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