Cambodge : la dynastie Hun et l'espace politique verrouillé
Succession Hun Sen-Hun Manet, opposition dissoute, presse muselée, exilés traqués : comment le Cambodge a verrouillé sa vie politique sous l'aile de Pékin.

À retenir
- Le 22 août 2023, Hun Sen a transmis le poste de Premier ministre à son fils Hun Manet, après bientôt quatre décennies au pouvoir : une succession héréditaire sans rupture politique.
- L'opposition a été méthodiquement éliminée : dissolution du CNRP en 2017, exclusion du parti Candlelight du scrutin de 2023, condamnation de Kem Sokha à 27 ans pour trahison.
- La presse indépendante a été étranglée — fermeture de Voice of Democracy en février 2023 — et les syndicalistes de NagaWorld emprisonnés.
- Le régime traque désormais ses exilés jusqu'en Thaïlande et s'est doté d'une loi permettant de déchoir les dissidents de leur nationalité.
- Cette fermeture s'adosse à un alignement étroit sur Pékin, premier investisseur et garant diplomatique du royaume.
Le 22 août 2023, l’Assemblée nationale du Cambodge a entériné une passation que toute la région observait depuis des années : Hun Sen, au pouvoir depuis 1985, cédait le poste de Premier ministre à son fils Hun Manet, diplômé de West Point1. Officiellement, le royaume vivait sa première transition pacifique du pouvoir exécutif. En réalité, c’était l’aboutissement d’une opération minutieuse : transmettre la charge sans rien lâcher du pouvoir. La succession dynastique n’a été possible que parce que l’espace politique avait, au préalable, été méthodiquement refermé.
Une succession sans alternance
Le scénario s’est joué en deux temps. Hun Sen avait désigné son fils comme héritier dès 2021, et le comité central du Parti du peuple cambodgien (PPC) l’avait adoubé. Restait à organiser une élection sans risque. Le scrutin du 23 juillet 2023 a livré le résultat attendu : le PPC a raflé 120 des 125 sièges de l’Assemblée nationale2. Le roi Norodom Sihamoni a formellement nommé Hun Manet le 7 août, et le nouveau gouvernement a prêté serment le 22.
La presse pro-gouvernementale a salué un « moment historique ». Le Khmer Times, quotidien dont la ligne épouse celle du pouvoir, a vanté une « transition fluide et pacifique » du pouvoir exécutif, créditant le PPC de 82,30 % des suffrages et d’un taux de participation de 84,58 %3. Le tableau omet l’essentiel : il n’y avait, face au parti au pouvoir, aucun adversaire sérieux autorisé à concourir.
Surtout, le départ de Hun Sen est en trompe-l’œil. Moins d’un an après avoir cédé son poste, il s’est fait élire président du Sénat, le 3 avril 2024 — fonction qui le place à la tête de l’État par intérim en l’absence du roi4. Il demeure chef du PPC jusqu’en 2033 et a prévenu, en 2023, qu’il pourrait reprendre la primature si son fils était menacé. Le pouvoir n’a pas changé de mains : il s’est dédoublé.
L’opposition démantelée pièce par pièce
Cette mécanique sans surprise repose sur la disparition organisée de toute concurrence. Le 16 novembre 2017, la Cour suprême — proche du pouvoir — a dissous le Parti du salut national du Cambodge (CNRP), première force d’opposition, et interdit d’activité politique 118 de ses cadres pour cinq ans5. Human Rights Watch avait alors titré que « la démocratie est morte au Cambodge »5. Son cofondateur Sam Rainsy était déjà en exil en France ; l’autre, Kem Sokha, avait été arrêté en septembre 2017 pour « conspiration avec une puissance étrangère ».
Le procès de Kem Sokha s’est conclu le 3 mars 2023 : la justice de Phnom Penh l’a condamné à 27 ans de prison pour trahison, sur la foi, principalement, d’une vidéo où il évoquait des conseils stratégiques de groupes pro-démocratie américains6. Amnesty International a dénoncé une accusation « fabriquée ». Privé de ses droits politiques, l’ancien chef de l’opposition a ensuite été assigné à résidence.
Restait le parti Candlelight, héritier du CNRP et seul rival crédible. La Commission électorale l’a écarté du scrutin de juillet 2023 au motif qu’il ne produisait pas son document d’enregistrement original — saisi, affirme le parti, lors de la perquisition du siège du CNRP en 2017. Le Conseil constitutionnel a validé l’exclusion le 25 mai 20237. Comme l’a relevé la FIDH, cette disqualification a « ouvert la voie à un nouveau simulacre d’élection »8. Plus aucune force d’opposition ne pouvait désormais concourir.
Faire taire la presse et les syndicats
L’étouffement du débat ne s’est pas limité aux partis. Le 13 février 2023, Hun Sen a ordonné la fermeture de Voice of Democracy (VOD), l’un des derniers médias indépendants du pays, après un article affirmant que Hun Manet avait signé une aide de 100 000 dollars à la Turquie, outrepassant ses attributions9. Le Premier ministre a jugé les excuses du média insuffisantes et révoqué sa licence le matin même. Le Comité pour la protection des journalistes y a vu une volonté d’« effrayer quiconque oserait encore interroger l’action du gouvernement ». Le quotidien The Cambodia Daily avait déjà disparu en 2017.
Le résultat est mesurable. En 2025, Reporters sans frontières a classé le Cambodge au 161e rang sur 180 pays, en chute de dix places par rapport à 2024 ; le ministère de l’Information a rejeté ce diagnostic, jugeant la situation « très bonne »10. Freedom House, de son côté, qualifie la passation de 2023 de « transfert de pouvoir antidémocratique ».
Les syndicats n’ont pas été épargnés. Au terme d’une longue grève contre des licenciements massifs au casino NagaWorld de Phnom Penh, la cheffe du syndicat LRSU, Chhim Sithar, a été condamnée le 25 mai 2023 à deux ans de prison pour « incitation »11. Libérée le 16 septembre 2024, elle a aussitôt promis de reprendre le combat. Pour les rares contre-pouvoirs encore debout, le message était clair.
Répression des exilés et arrimage à la Chine
Faute d’opposition intérieure, le régime poursuit désormais ses critiques au-delà des frontières. En février 2025, à la veille d’une visite de Hun Manet à Bangkok, la police thaïlandaise a arrêté plusieurs militants d’opposition cambodgiens réfugiés sur son sol, dont d’anciens membres de Candlelight12. La même année, Phnom Penh a adopté un amendement constitutionnel autorisant la déchéance de nationalité des personnes condamnées pour trahison — un dispositif que les organisations de défense des droits jugent « manifestement destiné à intimider les dissidents à l’étranger »12. Selon Human Rights Watch, le pays comptait quelque 88 prisonniers politiques en novembre 2025.
Cette fermeture intérieure a un corollaire extérieur : l’arrimage à la Chine. Pékin est le premier investisseur, partenaire commercial et bailleur du royaume, fournissant la moitié des investissements directs étrangers — une dépendance qui s’inscrit dans la stratégie plus large des investissements chinois dans les infrastructures critiques des pays en développement. En avril 2025, le Cambodge a inauguré la base navale de Ream, dont la Chine a financé l’agrandissement — pier en eau profonde, cale sèche, centre logistique conjoint — ravivant les craintes d’un point d’appui militaire chinois près du détroit de Malacca, l’un des verrous de l’Indo-Pacifique13. Quelques jours plus tard, Xi Jinping était reçu à Phnom Penh pour une visite d’État ponctuée de 37 documents de coopération, et réaffirmait son soutien à la « souveraineté » et aux « intérêts de sécurité » du Cambodge14. En retour, Phnom Penh aligne sa diplomatie sur celle de Pékin, jusque dans l’approche chinoise envers Taïwan. Un parapluie diplomatique commode : il dispense le pouvoir de tout égard pour les critiques occidentales et contraste avec les États de la région — l’Inde ou le Vietnam — qui cultivent au contraire un contrepoids face à l’influence chinoise en Asie du Sud-Est.
Le conflit frontalier qui a opposé le Cambodge à la Thaïlande durant le second semestre 2025 — plus de cent morts, un demi-million de déplacés avant les cessez-le-feu de juillet puis de décembre — a parachevé l’opération. Hun Sen s’en est emparé pour ranimer le sentiment national et se replacer au centre du jeu, laissant entendre que seul le PPC pouvait défendre la nation15. La crise extérieure a ainsi servi de ciment intérieur. Le véritable test de la dynastie reste à venir : un système bâti sur l’élimination de toute voix discordante saura-t-il absorber la prochaine crise — économique, successorale ou sociale — sans la soupape d’une opposition légale ? À Phnom Penh, le régime a systématiquement préféré le contrôle à toute forme de pluralisme.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qui dirige réellement le Cambodge depuis 2023 ?
Hun Manet est Premier ministre depuis le 22 août 2023, mais son père Hun Sen demeure l'homme fort du pays. Devenu président du Sénat en avril 2024 et toujours chef du Parti du peuple cambodgien, Hun Sen conserve la haute main sur la diplomatie, la défense et le parti au pouvoir.
Pourquoi le parti Candlelight n'a-t-il pas pu se présenter en 2023 ?
La Commission électorale a écarté Candlelight, principale force d'opposition, faute de présentation d'un document d'enregistrement original — saisi, selon le parti, lors du démantèlement du CNRP en 2017. Le Conseil constitutionnel a confirmé l'exclusion le 25 mai 2023, vidant le scrutin de toute concurrence réelle.
Qu'est-il arrivé à la presse indépendante cambodgienne ?
Le média Voice of Democracy, l'un des derniers titres indépendants, a été fermé le 13 février 2023 sur ordre de Hun Sen, après un article sur son fils. Le quotidien The Cambodia Daily avait déjà disparu en 2017. En 2025, le Cambodge est tombé au 161e rang du classement mondial de la liberté de la presse.
En quoi consiste l'alignement du Cambodge sur la Chine ?
Pékin est le premier investisseur, partenaire commercial et bailleur du Cambodge, finançant l'essentiel des grands chantiers. En avril 2025, Phnom Penh a inauguré la base navale de Ream, rénovée par la Chine, et signé 37 documents de coopération lors de la visite de Xi Jinping, qui s'engage à soutenir la « souveraineté » du royaume.
Sources
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Al Jazeera, « Cambodia parliament elects Hun Sen’s son, Hun Manet, as new PM », Al Jazeera, 22 août 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/8/22/cambodian-parliamentarians-elect-hun-sens-son-hun-manet-as-new-pm ↩
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The Washington Post, « Cambodia’s king appoints army chief Hun Manet as successor to his father, long-ruling Hun Sen », The Washington Post, 7 août 2023. https://www.washingtonpost.com/world/2023/08/07/cambodia-hun-sen-hun-manet/92a029a2-34e1-11ee-ac4e-e707870e43db_story.html ↩
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Khmer Times, « Momentous event: Kingdom witnesses historic smooth power transition », Khmer Times, 2023. https://www.khmertimeskh.com/501415182/momentous-event-kingdom-witnesses-historic-smooth-power-transition/ ↩
-
France 24, « Cambodia’s ex-leader Hun Sen unanimously voted in as senate president », France 24, 3 avril 2024. https://www.france24.com/en/asia-pacific/20240403-cambodia-ex-leader-hun-sen-unanimously-voted-senate-president ↩
-
Library of Congress, « Cambodia: Supreme Court Dissolves Main Opposition Party », Global Legal Monitor, 6 décembre 2017. https://www.loc.gov/item/global-legal-monitor/2017-12-06/cambodia-supreme-court-dissolves-main-opposition-party/ ; Human Rights Watch, « Cambodia: Supreme Court Dissolves Democracy », Human Rights Watch, 17 novembre 2017. https://www.hrw.org/news/2017/11/17/cambodia-supreme-court-dissolves-democracy ↩ ↩2
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Amnesty International, « Cambodia: Opposition leader Kem Sokha sentenced to 27 years on fabricated treason charge », Amnesty International, 3 mars 2023. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2023/03/cambodia-kem-sokha-conviction/ ↩
-
Al Jazeera, « Cambodia’s opposition disqualified from election, appeal fails », Al Jazeera, 25 mai 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/5/25/cambodias-opposition-disqualified-from-election-appeal-fails ↩
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FIDH, « Cambodia: Disqualification of main opposition party enables another sham election », FIDH, 2023. https://www.fidh.org/en/region/asia/cambodia/cambodia-disqualification-of-main-opposition-party-enables-another ↩
-
Committee to Protect Journalists, « Cambodian authorities shutter Voice of Democracy news outlet », CPJ, 13 février 2023. https://cpj.org/2023/02/cambodian-authorities-shutter-voice-of-democracy-news-outlet/ ↩
-
CamboJA News, « RSF Report: Cambodia’s Press Freedom Score Drops Further But Gov’t States Real Situation is “Very Good” », CamboJA News, 2025. https://cambojanews.com/rsf-report-cambodias-press-freedom-score-drops-further-but-govt-states-real-situation-is-very-good/ ↩
-
Human Rights Watch, « Cambodia: Casino Union Leader Chhim Sithar and Strikers Convicted », Human Rights Watch, 25 mai 2023. https://www.hrw.org/news/2023/05/25/cambodia-casino-union-leader-chhim-sithar-and-strikers-convicted ↩
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Human Rights Watch, « World Report 2026: Cambodia », Human Rights Watch, 2026. https://www.hrw.org/world-report/2026/country-chapters/cambodia ↩ ↩2
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NPR, « Cambodia finishes expansion of main naval base, largely funded by China », NPR, 7 avril 2025. https://www.npr.org/2025/04/07/nx-s1-5354692/cambodia-finishes-expansion-of-main-naval-base-largely-funded-by-china ↩
-
Khmer Times, « Xi’s visit elevates Cambodia-China relations to new heights », Khmer Times, 2025. https://www.khmertimeskh.com/501672071/xis-visit-elevates-cambodia-china-relations-to-new-heights/ ↩
-
Council on Foreign Relations, « Thai-Cambodian Border Clashes Help Revive Hun Sen’s Power », Council on Foreign Relations, 2025. https://www.cfr.org/articles/thai-cambodian-border-clashes-help-revive-hun-sens-power ↩
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