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Les Îles Salomon : la rupture avec Taïwan et ses conséquences dans le Pacifique

En 2019, Honiara a rompu avec Taïwan pour rejoindre Pékin. Un choix aux répliques politiques durables, qui continue de remodeler la compétition des puissances dans le Pacifique.

14 juin 2026Lecture 6 min
Vue aérienne de Honiara, capitale des Îles Salomon, avec le lagon bleu et les collines verdoyantes en arrière-plan.
Vue aérienne de Honiara, capitale des Îles Salomon, avec le lagon bleu et les collines verdoyantes en arrière-plan. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. En septembre 2019, le premier ministre Manasseh Sogavare a rompu avec Taïwan pour reconnaître la République populaire de Chine, effaçant vingt-six ans d'alliance avec Taipei.
  2. La décision a fracturé le pays : la province de Malaita, la plus peuplée, a maintenu une solidarité informelle avec Taïwan, tandis que des émeutes ravageaient le quartier chinois de Honiara en novembre 2021.
  3. En avril 2022, Honiara a signé un pacte sécuritaire secret avec Pékin, provoquant l'alarme de l'Australie, des États-Unis et de la Nouvelle-Zélande.
  4. Les élections de 2024 ont amené un nouveau premier ministre, Jeremiah Manele, acquis à la politique « regarder vers le nord ». En mai 2026, Matthew Wale lui a succédé et a aussitôt annoncé la révision du pacte chinois et une relance de l'alliance avec Canberra.
  5. Le cas salomonais illustre la compétition structurelle entre Pékin et les puissances occidentales pour l'influence dans les petits États insulaires du Pacifique.

Le 16 septembre 2019, un vote de cabinet dans les Îles Salomon a bouleversé un équilibre diplomatique que les chancelleries du monde entier surveillaient depuis des décennies. En quelques heures, Manasseh Sogavare a rompu vingt-six ans d’alliance avec Taïwan pour reconnaître la République populaire de Chine1. Une décision qui paraissait technique — un micro-État changeant de partenaire — mais qui a provoqué de profondes tensions politiques intérieures, remodelé les alliances dans le Pacifique Sud et ouvert une décennie de compétition exacerbée entre Pékin, Washington et Canberra pour le cœur d’Océanie.

Le calcul de Sogavare : économie d’abord

La logique avancée par Honiara était arithmétique. En 2017, les deux tiers des exportations salomonaises partaient déjà vers la Chine, un volume d’échange quatorze fois supérieur à celui de Taïwan1. La tâche force parlementaire chargée d’évaluer le changement a conclu que les Salomon « avaient beaucoup à gagner » du rapprochement avec Pékin, notamment l’accès aux financements de la Nouvelle Route de la soie pour des infrastructures dont le pays manque cruellement2. Le Premier ministre a signé l’accord de coopération dans le cadre de l’Initiative ceinture et route dès octobre 2019, à peine un mois après la rupture3.

L’argument économique ne faisait pas l’unanimité. La Banque centrale des Salomon s’était discrètement prononcée contre le basculement, redoutant le fardeau d’une dette supplémentaire2. Et sur l’île de Malaita — la plus peuplée de l’archipel — la nouvelle a déclenché des protestations immédiates. Son premier ministre provincial, Daniel Suidani, a refusé toute aide chinoise dans sa province, maintenu des liens informels avec Taïpei et organisé des cérémonies publiques pour célébrer les livraisons d’équipements médicaux taïwanais durant la pandémie de Covid-19, au grand dam de Honiara4. Pour Suidani, le rejet de la Chine relevait autant de conviction religieuse que de calcul politique : il arguait que l’athéisme d’État chinois était incompatible avec la foi chrétienne profondément ancrée à Malaita4.

Novembre 2021 : Honiara s’embrase

Deux ans après la bascule, la fracture intérieure a explosé au grand jour. Le 24 novembre 2021, des centaines de manifestants — en majorité originaires de Malaita — ont convergé sur Honiara. En trois jours, les troubles ont dégénéré en pillages et incendies : le quartier chinois de la capitale a été ravagé, quatre personnes ont péri, dont trois corps carbonisés retrouvés dans un immeuble du Chinatown5. L’Australie a dépêché en urgence des soldats et des policiers pour rétablir l’ordre6.

Les revendications mêlaient le grief anti-chinois à des frustrations plus anciennes : le sentiment d’abandon économique de Malaita face à Guadalcanal, les accusations de corruption dirigées contre le gouvernement et l’exigence de respecter le droit à l’autodétermination de la province5. Les émeutes n’ont pas infléchi la politique étrangère de Sogavare, mais elles ont révélé la profondeur des résistances internes à la nouvelle orientation7. Ce double registre — contestation géopolitique et tensions provinciales séculaires — est la clé de lecture indispensable pour comprendre pourquoi la bascule de 2019 n’a jamais produit la paix intérieure que ses promoteurs espéraient.

Suidani a été destitué de son poste par un vote provincial en février 2023 ; ses partisans ont crié au coup monté orchestré par Honiara4. En avril de la même année, il a été officiellement disqualifié de toute fonction publique pour avoir refusé d’appliquer la politique de « Chine unique » du gouvernement national4.

Le pacte sécuritaire : l’alarme de Canberra et Washington

Si les émeutes ont cristallisé les tensions, c’est un document fuité en mars 2022 qui a provoqué la réaction la plus vive à l’international. Un projet d’accord sécuritaire entre la Chine et les Salomon autorisait le déploiement de « policiers, forces paramilitaires, militaires et autres personnels chargés de l’application des lois » chinois sur le territoire salomonais7. L’accord définitif a été signé en avril 2022, dans le secret le plus total.

À Canberra, Washington et Wellington, l’inquiétude a été immédiate. L’hypothèse d’un pied de base naval chinois à quelques centaines de kilomètres des côtes australiennes a relancé la diplomatie de toute urgence7. L’Australie a multiplié les gestes : augmentation de l’aide, déplacement de son ambassadeur à Honiara, tentatives de forger une contra-offre à l’influence chinoise. Le Conseil des relations étrangères américain a qualifié l’accord de défi sécuritaire majeur pour tout l’arc insulaire du Pacifique7.

Pékin, lui, a présenté sa relation avec les Salomon comme un « modèle d’appui mutuel et de développement conjoint entre pays de tailles différentes »3. Le Global Times, organe du Parti communiste chinois, a salué en juillet 2024 la visite du premier ministre Jeremiah Manele à Pékin comme la preuve d’une relation exemplaire3. Xi Jinping et Manele ont discuté de renforcer les synergies entre la Nouvelle Route de la soie et les plans de développement salomonais, dans des domaines allant des infrastructures à la santé rurale3. Ce récit de complémentarité vertueuse, caractéristique du discours officiel chinois, tranche avec les préoccupations exprimées par les partenaires de l’Indo-Pacifique quant aux implications stratégiques de cette présence croissante.

La géographie comme enjeu : Taïwan recule, Pékin avance

La bascule salomonaise n’était pas un accident isolé. Elle s’inscrivait dans une séquence délibérée : Kiribati a suivi les Salomon dans la même semaine de septembre 2019 ; Nauru a franchi le pas en janvier 2024, réduisant à trois les alliés de Taïwan dans le Pacifique — les Palaos, les Îles Marshall et Tuvalu8. Au total, Taïwan ne conserve plus que douze États alliés dans le monde. Les exercices militaires chinois près de Taïwan et la poursuite de l’encerclement diplomatique constituent deux volets d’une même stratégie d’étranglement.

Pour Pékin, l’outil est devenu plus sophistiqué. Le Lowy Institute, centre de recherche australien faisant autorité sur le Pacifique, signale que la Chine est redevenue en 2023 le deuxième donateur bilatéral de la région, avec des engagements annuels moyens de 190 millions de dollars9. La stratégie a évolué : si les grands projets d’infrastructure financés à crédit ont cédé du terrain, les dons ont pris le relais — des stades, des palais présidentiels, des équipements scolaires9. Xi Jinping a lui-même théorisé cette transition vers des projets « petits et beaux ». Les investissements chinois dans les infrastructures critiques des pays en développement obéissent à cette même logique de présence durable, moins spectaculaire mais tout aussi structurante.

L’influence s’exerce aussi par d’autres vecteurs : le complexe sportif de 100 millions de dollars offert par Pékin pour les Jeux du Pacifique de 2023 à Honiara, ou le réseau national à haut débit confié au géant Huawei10. Des cadeaux politiquement efficaces dans des pays où les besoins de développement sont immenses.

Matthew Wale et le début d’un rééquilibrage (mai-juin 2026)

Le 15 mai 2026, un vote parlementaire a renversé Jeremiah Manele et porté à sa place Matthew Wale, vétéran de l’opposition qui avait régulièrement dénoncé l’opacité du pacte sécuritaire avec Pékin11. Moins de trois semaines après sa prise de fonction, le nouveau premier ministre était à Canberra. Sa déclaration commune avec Anthony Albanese est le signal le plus net de rééquilibrage depuis la rupture de 2019 : révision du traité sécuritaire chinois, ouverture de négociations pour un « traité stratégique global » australo-salomonais couvrant sécurité et économie11.

Ce revirement ne signifie pas un retour à Taïwan — la reconnaissance de Pékin demeure — mais il illustre la fragilité des acquis de la diplomatie chinoise dans des démocraties parlementaires où un vote peut tout défaire. Pour l’expansion de l’influence chinoise dans les îles du Pacifique, les Salomon restent un cas d’école ambigu : Pékin a gagné la reconnaissance formelle, obtenu un pacte sécuritaire inédit, mais n’a pas réussi à construire une adhésion populaire durable. La province la plus peuplée du pays lui reste hostile ; un premier ministre critique lui succède ; l’Australie négocie un contre-traité. La bascule a modifié la reconnaissance formelle, sans transformer les équilibres de fond.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi les Îles Salomon ont-elles rompu avec Taïwan en 2019 ?

Le gouvernement Sogavare a invoqué un calcul économique : la Chine représentait déjà la quasi-totalité du commerce extérieur du pays, avec un volume quatorze fois supérieur à celui des échanges avec Taïwan. Sogavare a également mis en avant l'accès aux financements de la Nouvelle Route de la soie pour ses projets d'infrastructure.

Qu'est-ce que le pacte sécuritaire sino-salomonais de 2022 ?

Signé en avril 2022, ce traité confidentiel autorise le déploiement de forces de sécurité chinoises aux Salomon — police, forces paramilitaires, militaires — pour maintenir l'ordre ou protéger des ressortissants chinois. Il a suscité l'alarme de l'Australie et des États-Unis, qui redoutent un pied de base naval chinois dans le Pacifique Sud.

Quel est le rôle de Malaita dans cette crise diplomatique ?

Malaita, province la plus peuplée mais parmi les moins développées, s'est opposée dès 2019 à la rupture avec Taïwan, sous la conduite de son premier ministre provincial Daniel Suidani. Ce dernier a maintenu des liens informels avec Taipei, refusé les investissements chinois dans sa province et encouragé les manifestants qui ont conduit aux émeutes de 2021. Suidani a été destitué en février 2023.

Combien d'alliés diplomatiques Taïwan conserve-t-il dans le Pacifique ?

En 2025, Taïwan ne compte plus que trois alliés dans le Pacifique : les Palaos, les Îles Marshall et Tuvalu. Les Salomon (2019), Kiribati (2019) et Nauru (2024) ont successivement basculé vers Pékin, réduisant à douze le nombre total d'États maintenant des relations officielles avec Taipei.

Quel tournant représente l'arrivée de Matthew Wale en 2026 ?

Devenu premier ministre en mai 2026, Matthew Wale — figure de l'opposition critique de la politique chinoise — a immédiatement annoncé la révision du pacte sécuritaire de 2022 et l'ouverture de négociations pour un traité stratégique global avec l'Australie. C'est le premier signal clair d'un rééquilibrage géopolitique depuis la rupture de 2019.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. The Washington Post, « Solomon Islands recognizes Beijing as diplomatic stranglehold tightens around Taiwan », The Washington Post, 16 septembre 2019. https://www.washingtonpost.com/world/asia_pacific/solomon-islands-recognizes-beijing-as-diplomatic-stranglehold-tightens-around-taiwan/2019/09/16/615520bc-d867-11e9-a1a5-162b8a9c9ca2_story.html 2

  2. Global Taiwan Institute, « Taiwan-Solomon Islands Relations and China’s Growing Inroads into the Pacific Islands », Global Taiwan Institute, juillet 2019. https://globaltaiwan.org/2019/07/taiwan-solomon-islands-relations-and-chinas-growing-inroads-into-the-pacific-islands/ 2

  3. Global Times (organe du Parti communiste chinois), « Vanuatu, Solomon Islands PMs’ visits to China expected to boost cooperation », Global Times, juillet 2024. https://www.globaltimes.cn/page/202407/1315506.shtml 2 3 4

  4. The Diplomat, « Malaita Premier Daniel Suidani Ousted in Solomon Islands », The Diplomat, février 2023. https://thediplomat.com/2023/02/malaita-premier-daniel-suidani-ousted-in-solomon-islands/ 2 3 4

  5. CNN, « Solomon Islands protests: 3 burned bodies found in Chinatown in Honiara following days of unrest », CNN, 26 novembre 2021. https://www.cnn.com/2021/11/26/asia/solomon-islands-protest-fourth-day-intl-hnk/index.html 2

  6. Al Jazeera, « Australia deploys troops to Solomon Islands as riots continue », Al Jazeera, 25 novembre 2021. https://www.aljazeera.com/news/2021/11/25/rioters-defy-curfew-in-solomon-islands-as-pm-faces-calls-to-quit

  7. Council on Foreign Relations, « What the China-Solomon Islands Pact Means for the U.S. and South Pacific », Council on Foreign Relations, 2022. https://www.cfr.org/articles/china-solomon-islands-security-pact-us-south-pacific 2 3 4

  8. The Diplomat, « How Secure Are Taiwan’s Remaining Diplomatic Partnerships? », The Diplomat, juin 2025. https://thediplomat.com/2025/06/how-secure-are-taiwans-remaining-diplomatic-partnerships/

  9. Lowy Institute Pacific Aid Map, « Pacific Aid Map: 2025 Key Findings », Lowy Institute, 2025. https://pacificaidmap.lowyinstitute.org/analysis/2025/key-findings/ 2

  10. Al Jazeera, « In the Solomon Islands, a US agency’s struggles hint at China’s influence », Al Jazeera, 5 décembre 2023. https://www.aljazeera.com/economy/2023/12/5/in-the-solomon-islands-a-us-agencys-struggles-hint-at-chinas-influence

  11. US News / Reuters, « New Solomon Islands Leader Reviews Security Pact With China, Seeks Treaty With Australia », Reuters, 2 juin 2026. https://www.usnews.com/news/world/articles/2026-06-02/australia-solomon-islands-agree-to-negotiate-comprehensive-treaty 2

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