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Une guerre sans victoire : l'enlisement stratégique du conflit Iran–États-Unis

Trois mois après l'offensive du 28 février 2026, la guerre contre l'Iran s'enlise : supériorité militaire américaine, mais nulle issue politique face à Téhéran.

9 juin 2026Lecture 7 min
Carte du détroit d'Ormuz et du Golfe Persique, théâtre central de l'enlisement militaire entre l'Iran et les États-Unis en 2026.
Carte du détroit d'Ormuz et du Golfe Persique, théâtre central de l'enlisement militaire entre l'Iran et les États-Unis en 2026. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. L'offensive américano-israélienne du 28 février 2026 a tué le Guide suprême Ali Khamenei, mais n'a pas provoqué l'effondrement attendu de la République islamique.
  2. Décapité à son sommet, le régime a tenu : la désignation puis la mise en retrait de Mojtaba Khamenei, blessé, laisse un pouvoir « fantôme », tandis que les Gardiens de la révolution continuent de combattre.
  3. Les cessez-le-feu successifs, à commencer par celui du 8 avril, n'ont jamais tenu plus de quelques semaines ; le blocus d'Ormuz et la guerre au Liban n'ont pas pris fin.
  4. Début juin, la reprise dans le Golfe et une frappe de drone meurtrière contre l'aéroport du Koweït ont confirmé l'absence de sortie négociée.
  5. Leçon stratégique : la supériorité aérienne et navale ne vaut pas capacité à imposer une issue politique ; la dissuasion par décapitation échoue face à un pouvoir résilient et des représailles distribuées.

Plus de trois mois après l’offensive américano-israélienne du 28 février 2026, la guerre contre l’Iran a pris la forme que redoutaient les stratèges : ni défaite franche, ni victoire — un enlisement. Au matin du déclenchement, l’opération avait pourtant frappé fort. Près de 900 frappes en douze heures, deux noms de code — « Epic Fury » côté Pentagone, « Roaring Lion » côté israélien — et un objectif spectaculaire atteint dès la première salve : la mort du Guide suprême Ali Khamenei, tué dans son bureau du complexe de Beit Rahbari.1 L’intensité, inédite dans la région depuis 2003, devait provoquer l’effondrement du régime. Cent jours plus tard, la République islamique tient toujours, et le Golfe brûle encore par intermittence. Washington domine le ciel et la mer ; il n’a pas pour autant gagné la guerre.

Une décapitation qui n’a pas tué le système

L’élimination du sommet de l’État iranien constituait le pari central de l’offensive : couper la tête, et le corps s’effondrerait. Il n’en a rien été. Décapitée, la République islamique a désigné dans l’urgence un successeur, Mojtaba Khamenei, 56 ans, le fils du Guide défunt — un choix qui consacrait une forme de transmission dynastique au cœur d’un régime clérical.2 Mais le nouveau Guide n’a jamais incarné son rôle. Blessé aux jambes dès le premier jour de la guerre, selon des sources israéliennes et iraniennes concordantes, il n’a plus reparu en public ; le secrétaire américain à la Défense l’a dit « blessé et probablement défiguré », sans preuve, tandis que Téhéran évoquait une simple « blessure mineure ».2 Des communiqués continuent d’être publiés en son nom, mais l’image qui s’impose est celle d’un pouvoir fantôme, dirigé par un homme invisible dont nul ne sait s’il gouverne réellement.

L’essentiel se joue toutefois ailleurs. Le régime n’a pas reposé sur la seule personne du Guide, mais sur un appareil — celui des Gardiens de la révolution, bâti précisément pour survivre à la décapitation. Les analystes parlent de « défense en mosaïque » décentralisée : un système où la perte de commandants supérieurs, d’installations clés ou du commandement central ne paralyse pas la machine, parce que les unités locales conservent l’autorité et les moyens d’agir.3 Si la chaîne se rompt en haut, elle continue de fonctionner en bas. C’est ce ressort qui a permis à l’Iran d’absorber le choc initial sans capituler.

Des cessez-le-feu qui ne tiennent jamais

Le trait dominant de ce conflit est la fragilité chronique de ses trêves. Le premier cessez-le-feu, entré en vigueur le 8 avril 2026, avait été négocié à la hâte par l’entremise du Pakistan, après un coup de pouce chinois, quelques heures avant l’expiration d’un ultimatum américain.4 Mais il était assorti d’une condition que Téhéran n’a pas remplie : la réouverture « complète, immédiate et sûre » du détroit d’Ormuz, par lequel transite une part décisive du pétrole mondial.4 Le trafic n’a repris qu’au compte-gouttes. Washington a riposté par un blocus de la navigation iranienne, et le verrou d’Ormuz est devenu le nœud insoluble autour duquel toutes les trêves se sont défaites.5

Aucune n’a survécu plus de quelques semaines. Début mai déjà, des affrontements directs ressurgissaient dans le détroit ; un projet de pause de soixante jours était évoqué, sans aboutir.5 L’autre front, libanais, a joué le rôle de détonateur permanent : Téhéran a toujours lié toute désescalade à un arrêt des opérations israéliennes contre le Hezbollah, tandis que Washington et Israël traitaient les deux dossiers comme distincts. Début juin, Israël et le Liban se sont accordés sur une trêve conditionnelle aussitôt rejetée par le Hezbollah, dont le chef Naïm Qassem jugeait qu’un retrait de ses combattants du Sud sous les bombes équivaudrait à « la reddition et la défaite ».6 Le refus a douché tout espoir d’apaisement plus large entre l’Iran et les États-Unis.

Juin : la guerre repart dans le Golfe

La séquence du début juin a brutalement rappelé que la trêve n’était qu’un mot. Après que l’Iran eut abattu un drone américain le 1er juin, le commandement central des États-Unis a frappé des sites radar et de drones autour de la ville de Geruk et sur l’île de Qeshm.7 Téhéran a répliqué en visant les forces américaines au Koweït et le quartier général de la Ve flotte à Bahreïn. C’est dans cet échange qu’est survenu le pic le plus meurtrier : le 3 juin, des drones attribués à l’Iran ont touché un terminal de l’aéroport international du Koweït, tuant une personne — un ressortissant indien — et blessant des dizaines d’autres, selon les autorités koweïtiennes qui ont fait état de 63 blessés.8 C’était la première attaque mortelle depuis la dernière trêve.

La confusion qui a entouré cette frappe en dit long sur la nature du conflit. Les Gardiens de la révolution ont d’abord revendiqué des tirs contre des cibles américaines au Koweït et à Bahreïn, puis nié avoir visé l’aéroport civil, attribuant les dégâts à un missile Patriot américain défaillant — une version que le commandement central des États-Unis a qualifiée de « fausse », dénonçant une attaque « délibérée, calculée et injustifiée ».89 Dans une guerre sans ligne de front, les responsabilités elles-mêmes deviennent objet de bataille narrative.

Deux récits qui ne se rencontrent pas

Le décalage le plus révélateur n’est pas sur le terrain, mais dans les discours sur les négociations. Début juin, le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, affirme sans détour qu’« aucun progrès n’a été accompli » dans les pourparlers avec Washington, tout en précisant que la relation « n’est pas rompue » et que Téhéran reviendra à la table « lorsque les conditions seront réunies ».10 L’Iran a, de fait, suspendu sa participation, posant un préalable : « Soit la guerre se termine à la fois en Iran et au Liban, soit dans aucun des deux. »10

Côté américain, le récit est inverse — et contradictoire. Le président des États-Unis a tour à tour déclaré ne « pas se soucier » de la fin des discussions, qu’il trouvait « ennuyeuses », puis affirmé moins d’une heure plus tard que les pourparlers se poursuivaient « à un rythme rapide ».11 Cette dissonance n’est pas anecdotique : elle trahit l’absence d’un canal de sortie partagé. Quand l’un déclare l’impasse et l’autre le progrès, c’est qu’il n’existe pas de cadre commun où mesurer ce qui avancerait. Les médiations passées — Pakistan, Chine, Oman — ont permis des pauses, jamais un règlement.412

Domination aérienne et navale sans résolution politique

L’erreur conceptuelle qui structure cet enlisement tient en une confusion : celle entre la domination sur le champ de bataille et la capacité à imposer une fin politique. Les États-Unis et Israël règnent dans les airs et sur mer ; ils ont démontré qu’ils pouvaient frapper le commandement, les infrastructures et les sites militaires iraniens avec une précision écrasante.3 Mais cette supériorité ne se convertit pas en victoire. Pour contraindre l’Iran à capituler, il faudrait une invasion terrestre que personne n’envisage — ni l’opinion américaine, ni un état-major conscient de l’immensité du pays et de la profondeur de sa défense.

À l’inverse, l’Iran ne peut pas l’emporter, mais il dispose d’une capacité de nuisance redoutable. Le verrouillage d’Ormuz asphyxie le commerce énergétique mondial ; les frappes sur les monarchies du Golfe, hôtes des bases américaines, déplacent le coût de la guerre sur des tiers vulnérables ; les relais régionaux entretiennent une pression diffuse. Sa stratégie, soulignent les centres d’analyse, est une stratégie d’endurance et d’attrition : survivre à la campagne de frappes, maintenir le contrôle de la population — la guerre ayant été cadrée à l’intérieur comme existentielle, ce qui a consolidé le soutien national — et « mettre la région à feu ».13 De cette asymétrie naît un conflit prolongé de basse intensité, ponctué de pics meurtriers comme celui du Koweït.

C’est tout l’enjeu du programme balistique iranien et de l’équilibre régional de dissuasion : la masse de missiles et de drones de Téhéran ne lui donne pas la victoire, mais elle lui assure le droit de faire durer. Et tant que dure le blocus, l’arme pétrolière et gazière reste, paradoxalement, plus efficace entre les mains du faible que la puissance de feu du fort.

Ce que cet enlisement enseigne

La leçon centrale de la guerre de 2026 est que la dissuasion par décapitation échoue face à un pouvoir résilient et à des représailles distribuées. Frapper le sommet d’un régime pour le faire plier suppose que tout dépende de ce sommet ; or les Gardiens de la révolution avaient précisément organisé l’État pour démentir ce postulat. Tuer Ali Khamenei n’a pas tué le système ; cela a ouvert la porte à une génération suivante, et resserré, plutôt que dissous, la cohésion des durs du régime.14

Les scénarios qui circulent dans les think tanks convergent vers le plus inconfortable : non pas l’effondrement ni la capitulation, mais l’attrition mutuelle et un gel coercitif, incomplet et instable.1315 Pour la relation entre Israël et les États-Unis, comme pour les monarchies du Golfe prises en otage de leur géographie, l’horizon n’est pas la paix mais la gestion d’un coût qui dure. À l’été 2026, la guerre contre l’Iran n’a produit ni vainqueur ni traité : la supériorité aérienne et navale américaine n’a pas suffi à imposer une issue politique acceptable pour les deux camps.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi parle-t-on d'enlisement plutôt que de victoire ou de défaite ?

Parce que ni camp ne peut imposer son issue. Les États-Unis et Israël dominent dans les airs et sur mer, mais ne peuvent contraindre l'Iran à capituler sans invasion terrestre que personne n'envisage. L'Iran ne peut l'emporter, mais sa capacité de nuisance — verrouillage d'Ormuz, frappes sur les monarchies du Golfe, relais régionaux — impose un coût élevé et fait durer le conflit.

La mort d'Ali Khamenei a-t-elle fait tomber le régime ?

Non. Le Guide suprême a été tué dès la première salve du 28 février 2026, mais la République islamique a survécu. Son fils Mojtaba Khamenei a été désigné successeur, puis blessé et soustrait aux regards. Le système des Gardiens de la révolution, conçu pour une « défense en mosaïque » décentralisée, a continué de fonctionner et de combattre malgré la décapitation.

Pourquoi les cessez-le-feu ne tiennent-ils pas ?

Faute d'accord sur les points de fond. Le cessez-le-feu du 8 avril était conditionné à la réouverture du détroit d'Ormuz, qui n'a pas eu lieu. Téhéran lie en outre toute trêve à la fin des opérations israéliennes au Liban, ce que Washington considère comme un dossier distinct. Sans objectif partagé, chaque trêve n'a survécu que quelques semaines.

Que s'est-il passé à l'aéroport du Koweït début juin 2026 ?

Le 3 juin, une frappe de drones attribuée à l'Iran a endommagé un terminal de l'aéroport international du Koweït, tuant une personne — un ressortissant indien — et en blessant des dizaines d'autres. Les Gardiens de la révolution ont d'abord revendiqué des tirs sur des cibles américaines au Koweït et à Bahreïn, avant de nier avoir visé l'aéroport civil, qu'ils ont imputé à un missile Patriot défaillant — version rejetée par Washington.

Quelle est la principale leçon stratégique de ce conflit ?

Qu'il ne faut pas confondre supériorité militaire et capacité à imposer une solution politique. La dissuasion par décapitation — éliminer le sommet d'un État pour le faire plier — échoue face à un pouvoir résilient doté de représailles distribuées. Le résultat est un conflit prolongé de basse intensité, ponctué de pics meurtriers, sans vainqueur.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. NPR, « Iran’s supreme leader, Ayatollah Ali Khamenei, has been killed », NPR, 28 février 2026. https://www.npr.org/2026/02/28/nx-s1-5730158/israel-iran-strikes-trump-us

  2. Stuart Winer et coll., « Iran’s new supreme leader was injured in legs on 1st day of war — report », The Times of Israel, 11 mars 2026. https://www.timesofisrael.com/irans-new-supreme-leader-was-injured-in-legs-on-1st-day-of-war-report/ 2

  3. Al Jazeera, « The “Fourth Successor”: Iran’s plan for a long war with the US and Israel », Al Jazeera, 10 mars 2026. https://www.aljazeera.com/features/2026/3/10/the-fourth-successor-how-iran-planned-to-fight-a-long-war-with-the-us-and-israel 2

  4. Congressional Research Service, « U.S.-Iran Ceasefire and Negotiations: Assessment and Issues for Congress », Congress.gov, 2026. https://www.congress.gov/crs-product/IN12678 2 3

  5. Al Jazeera, « US, Iran clash in Hormuz as war escalates: What happened, why it matters », Al Jazeera, 8 mai 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/5/8/us-iran-clash-in-hormuz-as-war-escalates-what-happened-why-it-matters 2

  6. NPR, « Hezbollah rejects ceasefire deal agreed on by Israel and Lebanon », NPR, 4 juin 2026. https://www.npr.org/2026/06/04/g-s1-125942/israel-lebanon-ceasefire

  7. Al Jazeera, « Iran war updates: No progress on negotiations with the US – Araghchi », Al Jazeera, 3 juin 2026. https://www.aljazeera.com/news/liveblog/2026/6/3/iran-war-live-us-strikes-irans-qeshm-says-tehran-attacks-kuwait-bahrain

  8. The Washington Post, « Iranian attack leaves 1 dead, dozens injured in Kuwait », The Washington Post, 3 juin 2026. https://www.washingtonpost.com/world/2026/06/03/us-iran-trade-strikes-kuwait-airport-hit-amid-stalled-peace-talks/ 2

  9. The Jerusalem Post, « Iran alleges failed US Patriot missile hit Kuwait airport, denies responsibility », The Jerusalem Post, 3 juin 2026. https://www.jpost.com/middle-east/article-898313

  10. WSET (Sinclair), « Iran foreign minister: “No progress has been made” in negotiations with US », WSET, 3 juin 2026. https://wset.com/news/nation-world/iran-foreign-minister-no-progress-has-been-made-in-negotiations-with-us-beirut-abbas-araghchi-lebanon-israeli-prime-minister-united-states 2

  11. CNN, « Trump insists talks continue after Iran suspended negotiations », CNN, 1er juin 2026. https://www.cnn.com/2026/06/01/world/live-news/iran-trump-lebanon-war-news

  12. House of Commons Library, « US-Iran ceasefire and nuclear talks in 2026 », UK Parliament, 2026. https://commonslibrary.parliament.uk/research-briefings/cbp-10637/

  13. Al Jazeera Centre for Studies, « Stalemate: A Fragile Balance in the Iran War », Al Jazeera Centre for Studies, 2026. https://studies.aljazeera.net/en/policy-briefs/stalemate-fragile-balance-iran-war 2

  14. Arab Center Washington DC, « After Khamenei: Operation Epic and the US–Iran Stalemate », Arab Center Washington DC, 2026. https://arabcenterdc.org/resource/after-khamenei-operation-epic-us-iran-stalemate/

  15. Stimson Center, « Scenarios for Iran’s Future and Implications for GCC Security », Stimson Center, 2026. https://www.stimson.org/2026/scenarios-for-irans-future-and-implications-for-gcc-security/

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