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Madagascar : coup, révolution ou « coupvolution » ?

Septembre-octobre 2025 : la jeunesse malgache chasse Rajoelina, l'armée prend le pouvoir. Coup d'État, révolution populaire ou hybride ? Décryptage.

9 juin 2026Lecture 6 min
Foule de jeunes manifestants brandissant des drapeaux malgaches sur une grande place d'Antananarivo, sous un ciel chargé.
Foule de jeunes manifestants brandissant des drapeaux malgaches sur une grande place d'Antananarivo, sous un ciel chargé. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Parti des coupures d'eau et d'électricité le 25 septembre 2025, un soulèvement de la « Gen Z » a chassé le président Andry Rajoelina en trois semaines.
  2. Le 11 octobre, l'unité d'élite CAPSAT a rallié les manifestants ; le 14, le Parlement a destitué Rajoelina (130 voix contre 1) et l'armée a pris le pouvoir.
  3. Le colonel Michael Randrianirina, investi le 17 octobre par la Cour constitutionnelle, dirige une transition militaire de 18 mois à deux ans.
  4. Coup d'État pour l'Union africaine, qui a suspendu l'île ; transfert légal pour la SADC et la France, qui composent avec le nouveau pouvoir.
  5. Des politologues parlent de « coupvolution » : une révolution populaire qui s'achève par une prise de pouvoir militaire — un schéma déjà vu en Égypte et au Soudan.

Tout a commencé par un robinet à sec et des coupures de courant. Le 25 septembre 2025, des jeunes Malgaches descendent dans les rues d’Antananarivo pour protester contre les délestages d’eau et d’électricité. Trois semaines plus tard, le président Andry Rajoelina est en exil, le Parlement l’a destitué et un colonel dirige le pays. Entre-temps, une question divise les chancelleries : ce basculement fut-il un coup d’État, une révolution populaire — ou les deux à la fois ?

Trois semaines qui ont fait tomber un président

Le mouvement naît sur les réseaux sociaux, sans chef désigné, sous la bannière de la « Gen Z ». Très vite, la colère dépasse les pannes pour viser la corruption, le chômage et un pouvoir jugé déconnecté. Les rassemblements gagnent au moins huit villes en deux semaines, portés par une mobilisation numérique sans tête de cortège qui complique toute négociation1. La répression est brutale : le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, se dit « choqué » par la réponse des forces de sécurité, qui tirent des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc2.

Le 29 septembre, Rajoelina tente de désamorcer la crise en limogeant son Premier ministre et l’ensemble du gouvernement3. Le geste ne calme rien. Le Bureau des droits de l’homme de l’ONU établira un bilan d’« au moins 22 morts », en précisant que les victimes comptent des manifestants et des passants tués par les forces de sécurité, mais aussi des personnes tombées dans les violences et pillages qui ont suivi — une nuance importante, souvent gommée dans les récriminations des deux camps4. Comme ailleurs sur le continent, l’instabilité se nourrit autant de griefs sociaux que de fractures politiques.

Le basculement : quand le CAPSAT change de camp

Le tournant survient le 11 octobre. En fin d’après-midi, des soldats du CAPSAT — le Corps d’administration des personnels et services de l’armée de terre — entrent dans la capitale, défient leurs ordres et rejoignent les manifestants sur la symbolique place du 13-Mai, acclamés par la foule5. L’unité annonce coordonner désormais l’ensemble des forces armées. Rajoelina, lui, dénonce une « tentative de coup d’État »6.

Les jours suivants s’enchaînent. Évacué les 11-12 octobre à bord d’un avion militaire français, le chef de l’État confirme dans une vidéo, depuis un lieu tenu secret, qu’il a fui pour préserver sa vie7. Le 14 octobre, il tente de dissoudre l’Assemblée nationale par décret ; quelques heures plus tard, les députés répliquent en le destituant par 130 voix contre 18. Le même jour, le colonel Michael Randrianirina, à la tête du CAPSAT, annonce à la radio que l’armée prend le contrôle des institutions : la Constitution est suspendue et les pouvoirs civils placés sous l’autorité d’un Conseil militaire de transition8. La boucle est troublante : c’est déjà une mutinerie du CAPSAT qui avait porté Rajoelina au pouvoir en 2009, contre le président Marc Ravalomanana9. À Madagascar, l’armée n’est pas un acteur neutre mais un acteur politique récurrent — un trait que partagent bien des trajectoires politiques d’Afrique subsaharienne.

Coup ou révolution : la qualification qui change tout

Sur les faits bruts, tout le monde s’accorde. Sur le mot, personne. Et le choix du mot emporte des conséquences diplomatiques très concrètes.

Pour l’Union africaine, le verdict est net. Réuni en session d’urgence le 15 octobre, son Conseil de paix et de sécurité « condamne fermement » la prise de pouvoir militaire, « rejette catégoriquement » le changement anticonstitutionnel de gouvernement et suspend Madagascar de toutes les activités de l’organisation10. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, condamne lui aussi un changement anticonstitutionnel11.

Le camp du nouveau pouvoir avance un argument inverse : la légalité. Le président de la Haute Cour constitutionnelle, Florent Rakotoarisoa, a déclaré la vacance du pouvoir et « invité » Randrianirina à prendre les fonctions de chef de l’État ; ce dernier est investi le 17 octobre dans l’enceinte de la Cour, promettant des élections sous 18 mois à deux ans12. C’est cette caution judiciaire qui fait bifurquer les positions. La SADC, la communauté d’Afrique australe, refuse cette fois de suspendre l’île — à rebours de 2009, où elle avait sanctionné l’arrivée de Rajoelina — au motif que le pouvoir a été transmis par la Cour, et choisit d’« accompagner » la transition9. La nuance est commode, mais fragile : un tribunal entérinant un fait accompli militaire ne le rend pas constitutionnel pour autant.

C’est pour saisir cet entre-deux que des politologues — Salah Ben Hammou et Jonathan Powell — ont forgé le terme de « coupvolution » : une révolution populaire qui s’achève par une prise de pouvoir militaire13. Ni pur putsch de caserne, ni révolution menée jusqu’au bout par la rue : un hybride, où l’armée surfe sur un soulèvement civil avant d’en récolter le pouvoir. L’ambiguïté n’est pas qu’académique : elle ouvre la porte à des influences extérieures concurrentes — françaises, mais aussi russes ou chinoises — promptes à courtiser un pouvoir mal arrimé au droit international.

Paris compose avec la junte, le précédent égyptien en toile de fond

La France, premier partenaire européen de l’île et ancienne puissance coloniale, a joué un rôle direct puis prudent. Après avoir exfiltré Rajoelina — dont la nationalité française, acquise discrètement en 2014, avait déjà nourri la polémique sur sa candidature en 2023 — Paris a choisi de traiter avec le pouvoir militaire. Emmanuel Macron a promis son appui à la transition lors d’un entretien téléphonique le 29 novembre, et un « partenariat rénové » a été évoqué à Paris en janvier 20269. Le nouveau gouvernement, lui, a déchu Rajoelina de sa nationalité malgache — au motif de cette nationalité française obtenue en 2014 — fermant la porte à un retour14. Cette retenue prudente tient aussi à la position de la grande île, convoitée dans une course croissante aux points d’appui de l’océan Indien.

Reste la grande inconnue, celle qui décidera du qualificatif final. L’histoire des « coupvolutions » est jalonnée de désillusions : en Égypte en 2013, au Soudan en 2019, la rue avait d’abord acclamé l’armée venue à son secours, avant de la voir confisquer la révolution et se retourner contre les militants13. À Madagascar, certains manifestants éprouvent déjà ce que Ben Hammou et Powell nomment un « remords de l’acheteur » face aux nominations unilatérales de Randrianirina, à commencer par celle d’un Premier ministre, l’économiste Herintsalama Rajaonarivelo, le 20 octobre15. Le mot qui restera — coup d’État dévoyant une révolution, ou révolution préservée par les urnes — dépendra moins de la prise de pouvoir d’octobre que de la tenue des élections promises. C’est le signal à surveiller.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Que s'est-il passé à Madagascar à l'automne 2025 ?

Un soulèvement de la jeunesse, déclenché le 25 septembre 2025 par les coupures d'eau et d'électricité, a viré à la crise politique. Le 11 octobre, l'unité militaire CAPSAT a rallié les manifestants ; le 14, le Parlement a destitué le président Rajoelina, déjà en fuite, et l'armée a pris le pouvoir.

S'agit-il d'un coup d'État ou d'une révolution ?

Les deux lectures coexistent. L'Union africaine y voit un changement anticonstitutionnel et a suspendu l'île ; les nouveaux dirigeants invoquent une révolution populaire légalisée par la Cour constitutionnelle. Des politologues parlent de « coupvolution » : une révolution qui s'achève par une prise de pouvoir militaire.

Qui est le colonel Michael Randrianirina ?

Officier du CAPSAT, l'unité qui avait déjà porté Rajoelina au pouvoir en 2009, il a pris la tête des forces armées le 11 octobre 2025. Investi président le 17 octobre par la Cour constitutionnelle, il dirige un Conseil militaire de transition et promet des élections sous 18 mois à deux ans.

Comment la France a-t-elle réagi ?

Paris a évacué Rajoelina à bord d'un avion militaire les 11-12 octobre, puis a choisi de composer avec le nouveau pouvoir. Emmanuel Macron a promis son appui à la transition lors d'un entretien le 29 novembre 2025, et un partenariat rénové a été évoqué à Paris en janvier 2026.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Stiftung Wissenschaft und Politik, « Gen Z, Digital Activism, and Regime Change in Madagascar », SWP, 2025. https://www.swp-berlin.org/en/publication/mta-spotlight-61-gen-z-digital-activism-and-regime-change-in-madagascar

  2. Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, « Madagascar: UN Human Rights Chief shocked by violent response to electricity and water protests », OHCHR, 29 septembre 2025. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2025/09/madagascar-un-human-rights-chief-shocked-violent-response-electricity-and

  3. Al Jazeera, « Madagascar president dissolves government after youth-led deadly protests », Al Jazeera, 29 septembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/9/29/madagascar-president-dissolves-government-after-youth-led-deadly-protests

  4. PBS NewsHour, « ‘Violent response’ to youth-led protests in Madagascar leave at least 22 dead, U.N. says », PBS, septembre 2025. https://www.pbs.org/newshour/world/violent-response-to-youth-led-protests-in-madagascar-leave-at-least-22-dead-u-n-says

  5. Al Jazeera, « Madagascar soldiers join antigovernment protesters assembled in capital », Al Jazeera, 11 octobre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/10/11/madagascar-soldiers-join-antigovernment-protesters-assembled-in-capital

  6. CNN, « Madagascar president warns of attempted coup after soldiers join protests », CNN, 12 octobre 2025. https://www.cnn.com/2025/10/12/africa/madagascar-protests-soldiers-attempted-coup-intl

  7. France 24, « Impeached president confirms he fled Madagascar at the weekend », France 24, 16 octobre 2025. https://www.france24.com/en/live-news/20251016-impeached-president-confirms-he-fled-madagascar-at-the-weekend

  8. Al Jazeera, « Madagascar military says it seizes power, suspends institutions », Al Jazeera, 14 octobre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/10/14/madagascar-president-dissolves-parliament-after-fleeing-army-backed-protest 2

  9. Institute for Security Studies, « The Madagascar upheaval – coup, revolution or ‘coupvolution’? », ISS Today, 2026. https://issafrica.org/iss-today/the-madagascar-upheaval-coup-revolution-or-coupvolution 2 3

  10. Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, « Communiqué of the 1306th meeting of the PSC (Emergency Session) on the Situation in the Republic of Madagascar », African Union, 15 octobre 2025. https://www.peaceau.org/en/article/communique-of-the-1306th-meeting-of-the-psc-emergency-session-held-on-15-october-2025-on-updated-briefing-on-the-situation-in-the-republic-of-madagascar

  11. Organisation des Nations unies, « Secretary-General Condemns Unconstitutional Change of Government in Madagascar », UN Press, 16 octobre 2025. https://press.un.org/en/2025/sgsm22866.doc.htm

  12. Anadolu Agency, « Madagascar’s top court ‘invites’ army colonel to assume leadership, asking him to hold elections within 60 days », AA, 2025. https://www.aa.com.tr/en/africa/madagascar-s-top-court-invites-army-colonel-to-assume-leadership-asking-him-to-hold-elections-within-60-days/3717214

  13. Foreign Policy, « Madagascar’s ‘Coupvolution’ Is Following a Familiar Pattern », Foreign Policy, 6 novembre 2025. https://foreignpolicy.com/2025/11/06/madagascar-gen-z-protests-military-coup/ 2

  14. International Center for Transitional Justice, « Former Madagascar President Andry Rajoelina Stripped of Citizenship After Military Takeover », ICTJ, 2025. https://www.ictj.org/latest-news/former-madagascar-president-andry-rajoelina-stripped-citizenship-after-military

  15. France 24, « Madagascar coup leader appoints businessman as new prime minister », France 24, 20 octobre 2025. https://www.france24.com/en/africa/20251020-madagascar-coup-leader-appoints-businessman-as-new-prime-minister

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