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Verrouillage de l'espace civique et avenir de la démocratie ougandaise

Réélu à 71,65 % en janvier 2026, Museveni verrouille l'espace civique ougandais. Répression, ONG suspendues, coupure d'Internet : quelle trajectoire institutionnelle ?

13 juin 2026Lecture 9 min
Manifestants de l'opposition face aux forces de sécurité ougandaises lors de la campagne présidentielle de 2026
Manifestants de l'opposition face aux forces de sécurité ougandaises lors de la campagne présidentielle de 2026 (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le 17 janvier 2026, la Commission électorale ougandaise proclame la réélection de Yoweri Museveni avec 71,65 % des voix, un septième mandat qui prolonge un règne entamé en 1986.
  2. Le scrutin a été précédé et suivi d'un verrouillage méthodique : coupure d'Internet, suspension d'au moins sept ONG, arrestations massives et siège du domicile de Bobi Wine.
  3. Freedom House maintient l'Ouganda dans la catégorie « Non libre » avec un score de 35/100, tandis que le Parlement européen réclame une enquête sur des crimes contre l'humanité.
  4. Au-delà de l'élection, l'enjeu est celui d'une trajectoire institutionnelle qui combine façade électorale, militarisation du pouvoir et question successorale autour du fils du président.

Le 17 janvier 2026, dans une capitale quadrillée par l’armée et privée d’Internet depuis quatre jours, la Commission électorale ougandaise a énoncé un résultat que personne, à Kampala, n’attendait autrement : Yoweri Museveni, réélu avec 71,65 % des suffrages. Son rival, le chanteur devenu tribun Robert Kyagulanyi, dit Bobi Wine, recueille 24,72 % des voix1. À 81 ans, l’homme qui dirige l’Ouganda depuis 1986 s’octroie un septième mandat et porte son règne vers un demi-siècle. Mais le chiffre le plus éloquent n’est pas celui du vainqueur. C’est celui de l’absence : à peine plus d’un électeur inscrit sur deux s’est déplacé, la participation la plus basse depuis le retour du multipartisme2. Derrière le résultat écrasant d’un président au pouvoir depuis quarante ans, c’est un pays dont la moitié des électeurs inscrits ont refusé de participer.

Le scrutin du 15 janvier 2026 : coupure d’Internet et résultats officiels

Le scrutin du 15 janvier 2026 ne s’est pas joué le jour du vote, mais dans les semaines qui l’ont précédé. Deux jours avant l’ouverture des bureaux, la Commission ougandaise des communications a ordonné aux opérateurs de couper l’accès public à Internet : navigation web, réseaux sociaux, messageries, courrier électronique, jusqu’à la vente de nouvelles cartes SIM3. Le pays a voté à l’aveugle. Les journalistes ne pouvaient plus transmettre en temps réel, les observateurs indépendants ne pouvaient plus faire remonter leurs constats, et les organisations qui surveillaient le décompte ont perdu leur principal outil de coordination. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a publiquement déploré ce black-out le jour même du vote3.

Le résultat, lui, fut sans appel : 71,65 % pour le sortant, soit sa meilleure performance depuis le tournant du siècle. La Commission électorale a comptabilisé 11 366 201 bulletins pour un corps électoral de 21 649 067 inscrits — une participation de 52,5 %, la plus faible depuis 19962. Cette équation résume à elle seule le paradoxe ougandais : un plébiscite obtenu dans un climat de défiance massive. Le pouvoir y voit l’expression d’une stabilité enviable ; ses contradicteurs, la mécanique bien huilée d’une compétition verrouillée d’avance.

Le récit du pouvoir : stabilité, développement, discipline

Recevant sa proclamation de victoire, Museveni a déroulé l’argumentaire qui lui tient lieu de légitimité depuis quatre décennies. Sa large avance, a-t-il affirmé, témoigne de la « domination » de son Mouvement de résistance nationale (NRM) et d’« un avant-goût de sa force »4. Le président a remercié les forces armées pour leur rôle, les chefs religieux pour leurs prières, les autorités coutumières pour avoir « œuvré à la paix », tout en mettant en garde contre des « actes isolés de violence liés à l’extrémisme politique »5. Le nouveau mandat, a-t-il promis, sera consacré à l’éradication de la pauvreté, à la croissance et à une « gouvernance disciplinée », portées par des programmes comme le Parish Development Model censé « redonner espoir » aux Ougandais5.

Ce récit n’est pas sans prise sur le réel. L’Ouganda a connu, sous Museveni, une longue période sans guerre civile à grande échelle après les années Amin et Obote, une croissance soutenue et une stature régionale réelle — contributeur majeur aux opérations contre les Chebab en Somalie, terre d’accueil de l’une des plus vastes populations de réfugiés du continent. C’est sur ce socle — la sécurité contre le chaos — que le pouvoir adosse sa pérennité. Mais l’argument vieillit avec son champion : à mesure que la promesse de stabilité se confond avec la simple perpétuation d’un homme et d’un clan, elle se mue en justification de l’immobilité.

L’opposition traquée : de l’assignation à la clandestinité

Le contraste avec le sort réservé à l’opposition est saisissant. Dès le 15 janvier, l’armée a établi un siège autour du domicile de Bobi Wine, restreignant les allées et venues, malmenant son épouse et son personnel, saccageant des biens, selon Human Rights Watch6. Assigné à résidence, le leader du NUP a affirmé avoir échappé à un raid policier et militaire nocturne avant de passer dans la clandestinité, d’où il continue de contester le scrutin1. Ses deux vice-présidents pour le Nord et l’Ouest du pays ont été enlevés et demeurent introuvables6.

La répression a pris une ampleur de masse. Le 19 janvier, au moins 118 partisans du NUP ont été inculpés d’« infractions liées aux élections » — rassemblement illégal, complot6. Human Rights Watch a documenté, dès le 28 janvier, ce qu’elle a qualifié d’« assaut post-électoral contre l’opposition politique » : arrestations massives, disparitions forcées de cadres, suspension indéfinie d’organisations6. Plus glaçant encore, le général Muhoozi Kainerugaba, chef de l’armée et fils du président, s’est vanté sur le réseau X que le gouvernement avait déjà tué 22 « terroristes » du NUP, multipliant les menaces explicites de mort contre Bobi Wine7. Quand l’état-major revendique publiquement l’élimination d’opposants, la frontière entre maintien de l’ordre et liquidation politique s’efface.

Bobi Wine n’a pas pour autant renoncé aux voies institutionnelles. Le 1er février 2026, son parti a saisi la Cour suprême pour faire constater que Museveni n’avait pas été « valablement élu », la Commission n’ayant selon lui pas respecté la loi8. L’opposant assure détenir « des preuves » de fraude — bourrages d’urnes, exclusion de ses délégués des bureaux de vote — mais doute ouvertement de l’impartialité d’une juridiction qu’il juge acquise au pouvoir8. Le recours, comme en 2016 et 2021, a toute chance de buter sur des délais et des exigences procédurales qui transforment le contentieux électoral en formalité.

Besigye, les tribunaux militaires et l’arme judiciaire

La trajectoire de Kizza Besigye, autre figure de l’opposition, éclaire une autre facette du verrouillage : la judiciarisation de la dissidence. Quatre fois candidat à la présidence, Besigye a été ramené de force du Kenya voisin fin 2024, puis inculpé de trahison — un chef passible de la peine de mort. Le ministère public l’accuse d’avoir rencontré un agent de renseignement, reçu des fonds pour faire entraîner des recrues à l’étranger, voire cherché à se procurer des missiles dans un complot visant à assassiner Museveni — des accusations qu’il rejette intégralement9.

Présenté d’abord devant un tribunal militaire, son cas a basculé devant la justice civile après que la Cour suprême a jugé, le 31 janvier 2025, inconstitutionnel le jugement de civils par des juridictions militaires9. Cette décision a constitué une rare digue institutionnelle. Amnesty International rappelle pourtant que les cours martiales sont restées « la ligne de front de la guerre menée par l’Ouganda contre la dissidence », instrument privilégié pour intimider militants et opposants10. Le procès civil de Besigye, dont les audiences sur le fond devaient s’ouvrir à la mi-2026, illustre la persistance de cette arme : faute de pouvoir interdire l’opposition, on l’enferme dans des procédures interminables qui la neutralisent et la stigmatisent.

ONG bâillonnées, presse sous pression : l’étau sur la société civile

Le harcèlement ne vise pas que les têtes d’affiche. À quelques jours du vote, le Bureau national des ONG a suspendu au moins sept organisations parmi les plus respectées du pays — Chapter Four Uganda, l’Alliance pour le suivi du financement électoral (ACFIM), le Réseau des droits humains pour les journalistes (HRNJ-U), le Forum national des ONG, entre autres — au nom d’« informations de renseignement » et de la sécurité nationale, sans procédure contradictoire11. Ce sont précisément les structures chargées de surveiller la régularité du scrutin, l’argent de la campagne et les violations des droits que l’on a réduites au silence à l’instant décisif.

La presse n’a pas été épargnée. Au-delà du black-out numérique, journalistes et défenseurs des droits ont été battus, arrêtés, leur matériel confisqué11. Ce maillage — médias entravés, ONG suspendues, Internet coupé — dessine ce que des analystes ont nommé une « strangulation numérique » plus qu’une élection12. Il ne s’agit plus seulement d’empêcher l’opposition de gagner, mais de priver la société de tout instrument autonome de contrôle. C’est la définition même d’un espace civique verrouillé : non pas l’absence de scrutin, mais l’élimination méthodique des conditions qui rendraient ce scrutin signifiant.

Une trajectoire institutionnelle sous tension

Que dit cet épisode de l’avenir des institutions ougandaises ? D’abord, qu’elles fonctionnent désormais comme une façade soigneusement entretenue. Le vote a lieu, la Cour suprême siège, le Parlement existe — mais la militarisation du pouvoir, incarnée par l’ascension de Muhoozi Kainerugaba à la tête de l’armée, vide ces formes de leur substance. La perspective d’une succession dynastique, jamais officiellement assumée mais constamment préparée par les promotions accordées au fils, suspend la trajectoire du pays à une logique de clan davantage qu’à une règle constitutionnelle7.

La communauté internationale n’est pas restée muette. Le 12 février 2026, le Parlement européen a condamné un scrutin entaché d’« abus, d’intimidations massives, de fraude, de violences et d’un black-out national d’Internet », réclamant une enquête indépendante sur d’éventuels crimes contre l’humanité, l’arrêt des procès militaires de civils et la divulgation du sort des disparus13. Freedom House, de son côté, maintient l’Ouganda dans la catégorie « Non libre » avec un score de 35/100, soulignant que le NRM se maintient « par le clientélisme, l’intimidation et les poursuites politisées contre les opposants »14. Mais ces condamnations se heurtent à la réalité d’un désengagement occidental et d’un environnement régional où la stabilité prime souvent sur la démocratie, comme le montre la trajectoire de l’ensemble de l’Afrique subsaharienne en 2026. Ce reflux des pressions démocratiques s’accompagne d’un redéploiement d’influences extérieures : l’expansion russe en Afrique, comme l’influence économique chinoise sur le continent, offre aux régimes contestés des partenariats indifférents aux critères de gouvernance.

Reste l’inconnue la plus lourde : la démobilisation. Une participation tombée à 52,5 % n’est pas seulement un chiffre technique ; c’est le signe d’un contrat politique en train de se déliter. Quand la moitié d’un électorat jeune — l’Ouganda est l’un des pays les plus jeunes du monde — cesse de croire au bulletin de vote, l’énergie de la contestation ne disparaît pas : elle se déplace, parfois vers des voies dont l’évolution des conflits en Afrique rappelle le coût. Le verrouillage de l’espace civique offre au pouvoir un répit, non une solution. Il repousse, sans la résoudre, la question que quarante ans de domination n’ont jamais tranchée : comment l’Ouganda changera-t-il de dirigeant, le jour venu, si toutes les voies pacifiques du changement ont été méthodiquement condamnées ?

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qui a remporté l'élection présidentielle ougandaise de janvier 2026 ?

Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986, a été proclamé vainqueur le 17 janvier 2026 avec 71,65 % des voix, devant l'opposant Bobi Wine (24,72 %). C'est son septième mandat.

Quelle a été la réaction de l'opposition ?

Le NUP de Bobi Wine a rejeté les résultats en dénonçant des bourrages d'urnes et l'exclusion de ses délégués. Bobi Wine, d'abord assigné à résidence sous siège militaire, est passé dans la clandestinité, puis a saisi la Cour suprême le 1er février 2026.

Quelles libertés ont été restreintes autour du scrutin ?

Les autorités ont coupé l'accès public à Internet, suspendu au moins sept organisations de la société civile, entravé les rassemblements de l'opposition et procédé à des arrestations massives, selon Human Rights Watch et Amnesty International.

Que devient Kizza Besigye ?

L'opposant historique Kizza Besigye, ramené de force du Kenya fin 2024 et d'abord poursuivi devant un tribunal militaire, est jugé pour trahison devant une juridiction civile après que la Cour suprême a déclaré inconstitutionnels les procès de civils par l'armée.

L'Ouganda est-il considéré comme une démocratie ?

Freedom House classe le pays « Non libre » avec un score de 35/100 en 2026. Le pouvoir conserve une façade électorale, mais le harcèlement de l'opposition, le contrôle des médias et la militarisation érodent les institutions représentatives.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Al Jazeera, « Uganda’s Yoweri Museveni declared winner of presidential election », Al Jazeera, 17 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/17/ugandas-president-yoweri-museveni-wins-seventh-term-electoral-commission 2

  2. The East African, « Uganda’s 2026 elections: Record-low turnout amid landslide victory, disputes », Radio Comnet / The EastAfrican, 2 février 2026. https://www.radiocomnetu.org/timefm/2026/02/02/747/ 2

  3. African Commission on Human and Peoples’ Rights, « Press Release on the Suspension of Public Internet Access and Civil Society Organizations’ Permits during the Election Period in Uganda », ACHPR, 16 janvier 2026. https://achpr.au.int/en/news/press-releases/2026-01-16/press-release-suspension-public-internet-access-uganda 2

  4. Associated Press, « Strong election victory over his youthful challenger a taste of his strength, Uganda’s president says », The Washington Times, 18 janvier 2026. https://www.washingtontimes.com/news/2026/jan/18/strong-election-victory-youthful-challenger-taste-strength-ugandas/

  5. New Vision, « President Museveni receives victory declaration, pledges poverty eradication » (média proche du pouvoir), New Vision, janvier 2026. https://www.newvision.co.ug/category/ugandaelections2026/president-museveni-receives-victory-declarati-NV_226472_022026 2

  6. Human Rights Watch, « Uganda: Post Election Assault on Political Opposition », Human Rights Watch, 28 janvier 2026. https://www.hrw.org/news/2026/01/28/uganda-post-election-assault-on-political-opposition 2 3 4

  7. Al Jazeera, « Museveni’s son threatens Bobi Wine after Uganda election », Al Jazeera, 20 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/20/musevenis-son-threatens-bobi-wine-after-uganda-election 2

  8. Al Jazeera, « Uganda’s Bobi Wine: ‘We have evidence’ of election fraud in Museveni win », Al Jazeera, 20 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/20/ugandas-bobi-wine-we-have-evidence-of-election-fraud-in-museveni-win 2

  9. New Vision, « Treason case: Besigye returns to court today », New Vision, mars 2026. https://www.newvision.co.ug/category/news/treason-case-besigye-returns-to-court-today-NV_229718_032026 2

  10. Amnesty International, « Military courts: The front line of Uganda’s war on dissent », Amnesty International, avril 2025. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2025/04/military-courts-the-front-line-of-ugandas-war-on-dissent/

  11. Amnesty International, « Opposition supporters in Uganda face brutal campaign of repression », Amnesty International, janvier 2026. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2026/01/uganda-authorities-subjecting-opposition-supporters-to-brutal-campaign-of-repression-ahead-of-elections/ 2

  12. London School of Economics, « The 2026 Ugandan election was marked by digital strangulation rather than hope », Africa at LSE, 20 février 2026. https://blogs.lse.ac.uk/africaatlse/2026/02/20/the-2026-ugandan-election-was-marked-by-digital-strangulation-rather-than-hope/

  13. Parlement européen, « Post-election situation in Uganda and threats against opposition leader Bobi Wine (texte adopté) », Parlement européen, 12 février 2026. https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-10-2026-0045_EN.html

  14. Freedom House, « Uganda: Country Profile », Freedom House, 2026. https://freedomhouse.org/country/uganda

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