Ouzbékistan : l'eau, fardeau d'une nation au bord de la soif
Mer d'Aral disparue, air de Tachkent saturé, canal afghan menaçant l'Amou-Daria : l'Ouzbékistan affiche une économie verte que l'eau dément encore.

À retenir
- La mer d'Aral, jadis quatrième lac du monde, a perdu plus de 90 % de sa surface ; son lit asséché, l'Aralkoum, crache chaque année plus de 100 millions de tonnes de poussières salées et toxiques.
- Tachkent figure parmi les villes les plus polluées de la planète en hiver, avec des pics de particules fines plus de vingt fois supérieurs au seuil recommandé.
- Le canal afghan Qosh Tepa menace de détourner près d'un tiers du débit de l'Amou-Daria d'ici 2028, amputant l'approvisionnement ouzbek d'environ 15 %.
- Le coton, encore vorace en eau, continue de structurer l'économie malgré les promesses d'irrigation au goutte-à-goutte.
- Tachkent a décrété 2025 « Année de la protection de l'environnement et de l'économie verte », mais les résultats restent en deçà des ambitions affichées.
Sur l’ancien rivage de Moïnak, des chalutiers rouillés gisent à des dizaines de kilomètres de la moindre vague. Là où s’étendait le quatrième plus grand lac du monde, le vent soulève désormais une poussière blanche, mélange de sel et de pesticides hérités de l’ère soviétique. L’Ouzbékistan est devenu le théâtre de l’une des catastrophes écologiques les plus visibles de la planète — et l’eau, ressource qui lui manque le plus, est aussi celle qui décide de son avenir économique, sanitaire et diplomatique. Tachkent promet une « économie verte ». La réalité, elle, se mesure en mètres cubes qui s’évaporent.
Le fantôme de la mer d’Aral
Tout part d’un assèchement délibéré. À partir des années 1960, l’irrigation industrielle du coton a détourné l’essentiel de l’eau de l’Amou-Daria et du Syr-Daria, les deux grands fleuves d’Asie centrale, vers des champs gourmands. Privée de ses apports, la mer d’Aral s’est effondrée : sa superficie est passée d’environ 67 000 à 4 000 kilomètres carrés en quelques décennies, soit une perte de plus de 90 %1. Le bassin sud, côté ouzbek, poursuit un déclin que la plupart des spécialistes jugent irréversible, se fragmentant en plans d’eau hypersalés impropres à toute vie.
Ce qui reste n’est plus un lac mais un désert : l’Aralkoum. Le fond marin, croûté d’une couche épaisse de sel et de résidus de pesticides cristallisés, libère chaque année plus de 100 millions de tonnes de poussières et de particules toxiques que le vent disperse sur des centaines de kilomètres1. Au Karakalpakstan, la république autonome du nord-ouest ouzbek, les habitants paient le prix fort : maladies respiratoires, anémies, cancers et troubles digestifs y sont nettement surreprésentés, directement reliés aux tempêtes de sel1. L’été 2026 s’annonce particulièrement chaud, ce qui accroît le risque de tempêtes salines majeures venues du lit asséché2.
Une frontière nord qui revit, un sud qui meurt
L’image n’est pourtant pas uniformément noire — mais l’embellie se joue de l’autre côté de la frontière. Au nord, le Kazakhstan a misé sur la digue de Kokaral pour piéger les eaux du Syr-Daria, et les résultats sont tangibles : début 2026, la petite mer d’Aral septentrionale avait regagné près d’un tiers de son volume, porté à plus de 24 milliards de mètres cubes3. Les pêcheurs kazakhs sont revenus.
Côté ouzbek, le tableau humain est plus sombre encore. Au Karakalpakstan, des villages entiers ont vu partir leurs habitants à mesure que la mer reculait et que la pêche, l’emploi et l’eau potable s’évanouissaient. Ceux qui restent vivent au contact d’un environnement devenu hostile, où l’air charrie sel, poussières et résidus chimiques. La région concentre des taux anormalement élevés de maladies respiratoires, de cancers et d’anémies, dans ce que les spécialistes décrivent comme l’une des pires expositions sanitaires d’origine environnementale de l’espace post-soviétique1.
Là où l’Amou-Daria arrive déjà exsangue, pareille résurrection paraît hors de portée. Faute de pouvoir remplir la cuvette, Tachkent a choisi de la verdir. Plus de deux millions d’hectares de végétation, principalement du saxaoul, ont été plantés sur le fond marin asséché afin de fixer les sols et de freiner les tempêtes de poussière4. L’arbuste est précieux : un seul plant mature peut retenir jusqu’à quatre tonnes de sable mouvant, et dans les parcelles âgées de sept ans, la vitesse du vent au ras du sol tombe presque à zéro4. Le chantier se poursuit : en février 2026, le Programme des Nations unies pour le développement et un fonds national ont encore lancé une nouvelle vague de reboisement dans l’Aralkoum5. Cette végétalisation traite les effets de l’assèchement — poussières, érosion — sans pouvoir en inverser la cause.
Tachkent suffoque
Loin des rivages morts, la capitale affronte une autre facette de la crise environnementale, plus silencieuse mais tout aussi meurtrière. Chaque hiver, Tachkent s’enveloppe d’un voile gris. Le 10 novembre 2025, la concentration de particules fines PM2,5 y a atteint 121,6 microgrammes par mètre cube, plaçant ce jour-là la ville au deuxième rang mondial des métropoles les plus polluées ; début décembre, l’indice de qualité de l’air dépassait encore le seuil de 200, qualifié de « très malsain »6. Sur l’année, la moyenne des particules fines excède de plus de six fois la valeur recommandée par l’Organisation mondiale de la santé7.
Les responsabilités sont désormais cartographiées. Selon la Banque mondiale, le chauffage — souvent au charbon et au fioul, dans les logements comme dans les serres — pèse pour environ 28 % des particules fines ; les poussières soulevées par le vent culminent à près de 36 % l’été ; le trafic routier, alimenté par un parc automobile vieillissant et des carburants de mauvaise qualité, ajoute quelque 16 %7. Le problème, longtemps cantonné à la capitale dans le discours public, se révèle national : plusieurs villes industrielles affichent des niveaux comparables, et la presse locale s’interroge ouvertement sur le retard des politiques publiques face à l’ampleur du phénomène7.
Le canal afghan Qosh Tepa et la menace sur l’Amou-Daria
Au défi intérieur s’ajoute une menace venue du sud, qui pourrait tout aggraver. À sa frontière, l’Afghanistan creuse depuis 2021 le canal Qosh Tepa, un ouvrage de 285 kilomètres destiné à irriguer plus de 500 000 hectares de terres arides. Pour cela, il prélèvera de l’eau directement sur l’Amou-Daria — jusqu’à 10 kilomètres cubes par an à l’horizon 2028, soit environ un tiers du débit du fleuve8. Les conséquences pour l’aval seraient brutales : selon l’analyse du Carnegie Endowment, institut américain de référence, l’approvisionnement en eau de l’Ouzbékistan pourrait reculer d’environ 15 %, celui du Turkménistan voisin de près de 80 %8.
L’Ouzbékistan a longtemps réclamé que les fleuves transfrontaliers soient gérés en commun ; il se trouve désormais face à un voisin non signataire des accords régionaux hérités de 1992, capable à lui seul de modifier les équilibres hydrologiques en aval. Kaboul n’était pas partie à ces traités, et la diplomatie ouzbèke avance prudemment : une commission bilatérale a été instituée fin 2024 pour traiter du dossier8. Mais le rapport de force est défavorable, et certains experts ne mâchent pas leurs mots, voyant dans le canal « le dernier clou dans le cercueil » du bassin de l’Aral9. La pénurie est déjà là : le débit de l’Amou-Daria pourrait tomber à 65 % de sa norme historique, et celui du Syr-Daria accuse déjà un déficit de 20 à 23 %2. Sur ce terrain, l’eau devient un levier géopolitique aussi décisif que les routes commerciales que se disputent les grandes puissances de la région, de l’influence chinoise relayée par l’Organisation de coopération de Shanghai à la présence historique de Moscou en Asie centrale.
Le coton, principal consommateur d’eau du pays
Pour comprendre pourquoi l’eau manque, il faut revenir au champ. Le coton, surnommé « l’or blanc », structure encore l’agriculture et l’économie ouzbèkes, et sa culture reste l’un des principaux postes de consommation d’eau du pays. La pression sur les ressources en eau douce n’a cessé de croître : d’environ 54 milliards de mètres cubes en 1995 à 59 milliards en 2019, l’essentiel partant dans l’irrigation du coton et du blé10.
Tachkent a engagé des réformes. Sous la présidence de Chavkat Mirzioïev, le pays a desserré l’étau de la planification héritée — fin du travail forcé dans les champs, libéralisation progressive des prix — et entrepris de moderniser ses réseaux. Le gouvernement déploie des techniques d’économie d’eau — goutte-à-goutte, aspersion : en 2025, environ 2,6 millions d’hectares en étaient équipés, près de 60 % des terres irriguées, avec un objectif de couverture totale des 4,3 millions d’hectares cultivés d’ici 203011.
Mais la transition a un coût, et il pèse sur les plus fragiles. Une enquête du magazine The Diplomat a montré qu’en 2025, la rareté de l’eau et la tarification de l’irrigation se traduisaient par un endettement croissant des exploitants agricoles, pris entre des récoltes incertaines et des factures qui grimpent12. La modernisation, présentée comme la solution, peut aussi accentuer les inégalités quand elle transfère le risque hydrique sur les épaules du paysan.
L’« économie verte » à l’épreuve des faits
Reste la vitrine. Tachkent a fait de l’écologie un argument de marque : 2025 a été décrétée « Année de la protection de l’environnement et de l’économie verte »13. Le récit officiel est porté avec ferveur par les structures rattachées à la présidence, qui mettent en avant des « mesures systémiques » contre le changement climatique — un discours qu’il convient de lire pour ce qu’il est, celui d’institutions proches du pouvoir. Les ambitions chiffrées, elles, sont solides : avec plus de 300 jours d’ensoleillement par an, le pays a relevé son objectif d’énergies renouvelables à 40 % de la capacité électrique installée d’ici 2030, contre 14 % en 2022, et vise 4 300 mégawatts de solaire14.
L’attelage diplomatique se diversifie. Pékin s’est invité dans le sauvetage de l’Aral, finançant des projets de restauration, comme le souligne le média associatif Global Voices15 ; l’Union européenne tisse de son côté un partenariat stratégique avec l’Asie centrale où l’eau et le climat tiennent une place croissante. L’Ouzbékistan espère ainsi reproduire à sa manière la dynamique d’autres puissances émergentes, à l’image de la transition énergétique verte de l’Inde.
Le hiatus demeure pourtant béant entre l’affiche et le bilan. Tandis que les capacités renouvelables progressent vite, le pays continue de programmer d’importants investissements dans les énergies fossiles14 ; le charbon chauffe toujours les hivers de Tachkent ; la filière textile, vitrine industrielle de l’« économie verte », reste l’une des plus consommatrices d’eau de la planète10 ; et l’eau, faute de pluie et bientôt de fleuve, reste la variable la plus incontrôlable de l’équation. Le véritable test ne sera pas un sommet ni une feuille de route, mais la capacité à maintenir les approvisionnements en eau face aux pressions cumulées : la canicule de 2026, le déficit du canal Qosh Tepa à l’horizon 2028 et l’épuisement progressif des nappes irriguées. Sans maîtrise de la ressource hydrique, les objectifs de l’économie verte resteront hors d’atteinte.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi la mer d'Aral a-t-elle disparu ?
À partir des années 1960, l'irrigation soviétique du coton a détourné massivement l'eau de l'Amou-Daria et du Syr-Daria, les deux fleuves qui alimentaient le lac. Privée de ses apports, la mer d'Aral a perdu plus de 90 % de sa surface et s'est fragmentée en cuvettes hypersalées, laissant un désert toxique.
Qu'est-ce que le canal Qosh Tepa ?
C'est un vaste canal d'irrigation que l'Afghanistan creuse depuis 2021 dans le nord du pays. Long de 285 kilomètres, il vise à arroser plus de 500 000 hectares en prélevant jusqu'à un tiers du débit de l'Amou-Daria. Achevé vers 2028, il pourrait réduire l'approvisionnement de l'Ouzbékistan d'environ 15 %.
L'air de Tachkent est-il dangereux pour la santé ?
Oui, surtout l'hiver. La concentration annuelle moyenne de particules fines dépasse de plus de six fois la valeur recommandée par l'Organisation mondiale de la santé. Lors des pics hivernaux, Tachkent rejoint régulièrement les villes les plus polluées du monde, ce qui aggrave les maladies respiratoires et cardiovasculaires.
L'« économie verte » ouzbèke fonctionne-t-elle ?
Les ambitions sont réelles : objectif de 40 % de renouvelables d'ici 2030, plantations massives sur l'ancien lit de l'Aral, irrigation modernisée. Mais les résultats restent partiels. Le coton demeure vorace en eau, le charbon chauffe encore les villes et les investissements dans les énergies fossiles se poursuivent en parallèle.
Sources
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« Uzbekistan plants a forest where a sea once lay », Mongabay, 2024. https://news.mongabay.com/2024/05/uzbekistan-plants-a-forest-where-a-sea-once-lay/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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« Water Stress: Will the Summer of 2026 Become a Turning Point for Central Asia? », The Times of Central Asia, 2026. https://timesca.com/water-stress-will-the-summer-of-2026-become-a-turning-point-for-central-asia/ ↩ ↩2
-
« North Aral Sea regains a third of its water thanks to restoration efforts spearheaded by Kazakhstan », Euronews, 19 février 2026. https://www.euronews.com/2026/02/19/north-aral-sea-regains-a-third-of-its-water-thanks-to-restoration-efforts-spearheaded-by-k ↩
-
« Greening the Desert: The Role of Landscape Restoration in Uzbekistan’s Battle Against Sand and Dust Storms », Banque mondiale, 4 décembre 2024. https://www.worldbank.org/en/news/feature/2024/12/04/greening-the-desert-the-role-of-landscape-restoration-in-uzbekistan-s-battle-against-sand-and-dust-storms ↩ ↩2
-
« UNDP and ACDF launch major reforestation drive in Aralkum desert », Kun.uz, 27 février 2026. https://kun.uz/en/news/2026/02/27/undp-and-acdf-launch-major-reforestation-drive-in-aralkum-desert ↩
-
« November 20, 2025: Tashkent among the most polluted cities in the world », IQAir, 20 novembre 2025. https://www.iqair.com/newsroom/tashkent-among-the-most-polluted-cities-in-the-world-11-20-2025 ↩
-
« Air Quality Assessment for Tashkent and the Roadmap for Air Quality Management Improvement in Uzbekistan », Banque mondiale, 2025. https://www.worldbank.org/en/country/uzbekistan/publication/air-quality-assessment-for-tashkent ; et « Beyond Tashkent: Air quality is a national problem – are policies keeping up? », Kun.uz, 22 décembre 2025. https://kun.uz/en/news/2025/12/22/beyond-tashkent-air-quality-is-a-national-problem-are-policies-keeping-up ↩ ↩2 ↩3
-
« Afghanistan’s Qosh Tepa Canal Could Trigger a Central Asian Water Crisis », Carnegie Endowment for International Peace, septembre 2025. https://carnegieendowment.org/russia-eurasia/politika/2025/09/afghanistan-water-supply-central-asia?lang=en ↩ ↩2 ↩3
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« Is the future Qosh Tepa Canal in Afghanistan the final nail in Aral Sea’s coffin? », Euronews, 27 mai 2025. https://www.euronews.com/2025/05/27/is-the-future-qosh-tepa-canal-in-afghanistan-the-final-nail-in-aral-seas-coffin ↩
-
« Promoting green investment in Uzbekistan: Roadmap for Sustainable Investment Policy Reforms in Uzbekistan », OCDE, 2024. https://www.oecd.org/en/publications/roadmap-for-sustainable-investment-policy-reforms-in-uzbekistan_20865f29-en/full-report/promoting-green-investment-in-uzbekistan_021bd5e8.html ↩ ↩2
-
« Uzbekistan to Modernize Its Irrigation Infrastructure with World Bank Support », Banque mondiale, 21 mai 2025. https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2025/05/21/uzbekistan-to-modernize-its-irrigation-infrastructure-with-world-bank-support ↩
-
« Uzbekistan’s Water Crisis Spells Debts for Farmers », The Diplomat, octobre 2025. https://thediplomat.com/2025/10/uzbekistans-water-crisis-spells-debts-for-farmers/ ↩
-
« 2025 to be declared as Year of environmental protection and green economy in Uzbekistan », Gazeta.uz, 20 novembre 2024. https://www.gazeta.uz/en/2024/11/20/2025-year/ ↩
-
« Context of renewable energy in Uzbekistan – Solar Energy Policy in Uzbekistan: A Roadmap », Agence internationale de l’énergie (AIE), 2024. https://www.iea.org/reports/solar-energy-policy-in-uzbekistan-a-roadmap/context-of-renewable-energy-in-uzbekistan ↩ ↩2
-
« China is helping Uzbekistan save the Aral Sea », Global Voices, 17 septembre 2025. https://globalvoices.org/2025/09/17/china-is-helping-uzbekistan-save-the-aral-sea/ ↩
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