Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Sénégal

Sonko à l'Assemblée : un contre-pouvoir face à l'agenda de Faye

Limogé le 22 mai 2026, Sonko s'est aussitôt replié à l'Assemblée nationale pour bloquer ou fléchir l'agenda de Faye sur la dette, les hydrocarbures et Paris.

Par ISS1 juin 2026Lecture 9 min
Vue de l'hémicycle de l'Assemblée nationale du Sénégal, siège de la nouvelle présidence d'Ousmane Sonko.
Vue de l'hémicycle de l'Assemblée nationale du Sénégal, siège de la nouvelle présidence d'Ousmane Sonko. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Limogé comme Premier ministre le 22 mai 2026, Sonko a été élu président de l'Assemblée nationale quatre jours plus tard avec 132 voix sur 133, devenant le deuxième personnage de l'État.
  2. Son parti Pastef, fort de 132 sièges sur 165, boycotte le nouveau gouvernement formé par Faye tout en renonçant pour l'instant à déposer une motion de censure.
  3. La rupture entre les deux anciens alliés est d'abord doctrinale : Sonko défend une souveraineté économique absolue (refus du FMI, sortie du franc CFA, rupture nette avec Paris), Faye choisit le pragmatisme.
  4. Les contrats pétroliers et gaziers conclus avec BP, Kosmos et Woodside restent la principale zone de friction, entre ambitions de renégociation et contraintes de l'arbitrage international.
  5. La dissolution du parlement reste théoriquement possible mais politiquement risquée pour Faye, qui ne peut légalement y recourir qu'à compter du 6 juin 2026.

Quatre jours après avoir été congédié de la Primature, Ousmane Sonko siégeait dans le fauteuil le plus imposant de l’hémicycle dakarois. Le 26 mai 2026, avec 132 voix sur 133 exprimées, il prenait la présidence de l’Assemblée nationale du Sénégal1. Un retournement spectaculaire : l’homme que Bassirou Diomaye Faye avait cru écarter de l’échiquier institutionnel venait de se tailler, au cœur même du dispositif parlementaire, une forteresse depuis laquelle il peut peser — parfois bloquer — sur chacune des grandes réformes du programme de « rupture » qu’ils avaient porté ensemble.

Du Premier ministre au président de l’Assemblée : un rebond calculé

La mécanique du retour était prévisible depuis que Pastef avait raflé 132 des 165 sièges de l’Assemblée lors des législatives de novembre 2024. Dès lors que Faye limogeait Sonko le 22 mai 2026, une issue s’imposait : la supermajorité parlementaire du parti suffisait à propulser son chef à la présidence de la chambre, poste vacant depuis la démission du précédent titulaire El Malick Ndiaye, emporté par la tourmente2.

L’opposition a crié à la « mascarade constitutionnelle » et saisi le Conseil constitutionnel, contestant la légalité du retour de Sonko à son mandat de député — il avait, selon ses détracteurs, implicitement renoncé à ce mandat en acceptant la Primature3. La plainte a été rejetée. Sonko a prêté serment le 28 mai. Le voilà désormais deuxième personnage de l’État sénégalais, dans l’ordre protocolaire juste derrière Faye, armé du contrôle de l’agenda législatif et de la présidence de toutes les commissions d’enquête parlementaires.

Deux hommes, deux lignes : la rupture doctrinale

Pour comprendre la fracture, il faut remonter à la géographie idéologique du duo formé en prison. Quand Faye et Sonko partageaient les mêmes cellules puis la même tribune en 2022-2023, leur programme commun se résumait à trois mots : souveraineté, rupture, dignité. C’était suffisant pour balayer Macky Sall. Mais gouverner oblige à des arbitrages que la rhétorique de campagne n’avait pas anticipés.

Sur la dette, la fracture éclate en septembre 2024 : Sonko révèle publiquement l’ampleur de l’endettement non déclaré hérité de l’ancien régime. La Cour des comptes confirme en février 2025 ; le FMI évoque en mars de la même année quelque 7 milliards de dollars d’engagements non comptabilisés4. L’encours réel dépasse désormais 132 % du PIB, selon les estimations les plus récentes. Face à ce gouffre, Sonko prône l’autarcie souverainiste : refus de toute restructuration avec Bretton Woods, critique ouverte du FMI pour sa « politique de dette envers l’Afrique »5. Faye, lui, reçoit la délégation du Fonds en novembre 2025, ouvre un dialogue national en mai 2026 et annonce dès la semaine du 8 juin la reprise des négociations formelles.

Sur le franc CFA, Sonko était la voix la plus critique, incarnant pour une large part de l’opinion ouest-africaine la promesse d’une sortie du système monétaire hérité de la Françafrique. Faye est resté beaucoup plus prudent, conscient que toute transition monétaire précipitée risquerait de déstabiliser les échanges régionaux.

La question française : fermeture des bases, maintien du lien

Le dossier militaire aura fourni l’image la plus saisissante de la « rupture » réalisée. En juillet 2025, l’armée française a officiellement rendu ses dernières installations sur le sol sénégalais — dont le camp Geille, à Dakar, le plus important des sites6. Faye y voit un « réajustement » vers un « partenariat rénové » ; il s’est rendu à Paris en août 2025, et aurait apporté de nouvelles « garanties » à ses interlocuteurs français en avril 2026 pour préserver l’essentiel des liens économiques et diplomatiques.

Sonko, lui, réclamait une rupture totale et immédiate : retrait militaire certes, mais aussi dénonciation des accords de défense, révision des contrats d’exploitation des ressources naturelles accordés à des groupes français, et refus de toute relation bilatérale teintée, selon lui, de néocolonialisme. Sur ce point, Faye a choisi une trajectoire nettement moins abrupte — au risque de passer pour un modéré aux yeux de la base électorale de Pastef7.

Les contrats pétroliers et gaziers, terrain de friction persistant

La question des hydrocarbures concentre les enjeux économiques et souverainistes les plus explosifs. Depuis juin 2024, le champ de Sangomar (opéré par l’australien Woodside Energy et la compagnie nationale Petrosen) produit du pétrole : 16,9 millions de barils extraits sur la seule année 2024, dépassant largement la cible initiale de 11,7 millions8. À l’horizon 2025, la production annuelle prévue est portée à 34,5 millions de barils. Le projet Greater Tortue Ahmeyim (GTA), partagé avec la Mauritanie, a exporté son premier cargo de gaz naturel liquéfié en avril 20259.

Sonko, fort de l’audit lancé sous sa Primature, voulait renégocier en profondeur les contrats conclus sous Macky Sall avec BP, Kosmos Energy et Woodside. L’objectif : relever la part de l’État dans les revenus, renforcer la participation de Petrosen et exiger davantage de contenu local. Mais les chantiers sont déjà en production, les investissements étrangers déjà engagés. Une renégociation radicale ouvrirait la voie à des arbitrages internationaux coûteux. Le Natural Resource Governance Institute note que Dakar doit naviguer entre ambitions légitimes de meilleur partage de la rente et contraintes de la sécurité juridique des investissements10. La question de la gouvernance de cette rente naissante est analysée plus en détail dans notre dossier sur les hydrocarbures sénégalais.

Depuis l’Assemblée, Sonko peut convoquer des commissions d’enquête sur ces contrats, rythmer les débats budgétaires, retarder ou amender toute loi minière ou pétrolière. C’est une pression latente considérable.

Le gouvernement Faye sans Pastef : une majorité de papier ?

Le 2 juin 2026, Faye a présenté un cabinet de 30 ministres. Sonko avait annoncé que Pastef ne participerait pas. Dans les faits, cinq membres du parti ont figuré sur la liste finale11 — signe que la discipline partisane se lézarde quand les postes sont en jeu. Le nouveau Premier ministre est Ahmadou Al Aminou Mohamed Lo, économiste réputé, positionné en faveur d’un dialogue ouvert avec le FMI.

Pastef boycotte mais ne démolit pas — du moins pour l’instant. Sonko a lui-même exclu tout dépôt d’une motion de censure contre le nouveau gouvernement dans l’immédiat12. Cette retenue est calculée : une censure forcerait des élections anticipées dans un contexte économique difficile, et pourrait se retourner contre lui. Mieux vaut user les nerfs de Faye par l’obstruction législative que par une confrontation frontale.

L’épée de Damoclès de la dissolution

La constitution sénégalaise donne au président le droit de dissoudre l’Assemblée, mais pas avant un délai de deux ans suivant les dernières législatives — et sous réserve de consultation obligatoire du Premier ministre et du président de l’Assemblée13. Le 6 juin 2026 marque la levée de la période d’immunité constitutionnelle du parlement élu en novembre 2024. À partir de cette date, Faye pourrait théoriquement déclencher la dissolution.

Mais l’exercer serait un pari énorme. Dissoudre revient à se mesurer à nouveau à Pastef dans les urnes avec un bilan économique fragile, un gouvernement de technocrates contesté, et une opposition qui ne s’est jamais aussi bien portée. Sonko a pris les devants, évoquant l’hypothèse d’une loi anti-dissolution votée en urgence si la menace se précisait — une manœuvre que les juristes sénégalais jugent constitutionnellement discutable, mais politiquement lisible.

Le paradoxe de la situation est vertigineux : deux hommes issus du même mouvement, emprisonnés pour les mêmes combats, vainqueurs de la même élection, se trouvent désormais dans une configuration d’opposition institutionnelle inédite dans l’histoire politique sénégalaise. Ce scénario illustre le test de maturité que traverse la démocratie sénégalaise depuis l’alternance de 2024.

La scène régionale surveille Dakar

La fracture Faye-Sonko résonne bien au-delà des frontières sénégalaises. Dans la région sahélo-ouest-africaine en ébullition — où les coups d’État militaires se sont multipliés et où l’influence française recule partout14 — Dakar faisait figure de modèle : une alternance propre, un gouvernement souverainiste mais démocratique. Cette dynamique régionale structure l’ensemble de l’environnement sécuritaire ouest-africain.

La rupture au sein de Pastef alimente des lectures contradictoires. Pour certains, elle montre qu’une démocratie peut gérer ses tensions en interne, sans recours aux armes. Pour d’autres, la mise en scène d’une cohabitation conflictuelle entre deux responsables du même parti révèle l’immaturité institutionnelle d’un régime qui n’avait pas de véritable plan B. Les capitales de la sous-région — Abuja, Accra, Abidjan — observent avec attention : si Dakar bascule dans l’instabilité, le dernier îlot de stabilité démocratique atlantique de la région vacille avec lui.

Quel arbitre en cas de blocage durable ?

L’équilibre actuel est instable par construction. Sonko dispose d’un pouvoir d’obstruction redoutable ; Faye a la légitimité présidentielle et le contrôle de l’exécutif. Entre les deux, les Sénégalais — qui ont massivement voté pour le même programme en 2024 — risquent de se retrouver spectateurs d’un affrontement entre deux clans issus du même camp, sur fond de dette à rembourser, de rente pétrolière à distribuer et d’un FMI qu’il faudra bien, tôt ou tard, décider d’affronter ou d’accommoder.

Le choix de Sonko d’incarner la ligne dure depuis l’hémicycle plutôt que depuis la rue est en lui-même une forme de maturité tactique. Il n’est plus dans l’opposition tribunicienne des années 2010 : il gouverne, d’une certaine façon, depuis le perchoir. La question est de savoir si cette nouvelle configuration — inédite, fragile, explosive — peut durer assez longtemps pour que l’un des deux hommes impose finalement son agenda à l’autre. Ou si c’est le réel, sous la forme d’une crise économique ou d’un choc externe, qui tranchera à leur place.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi Sonko a-t-il été limogé par Faye ?

La rupture est surtout doctrinale : Sonko refusait toute négociation avec le FMI et plaidait pour une sortie rapide du franc CFA, quand Faye a choisi un pragmatisme graduel. À ces divergences économiques s'ajoutaient des tensions sur la stratégie vis-à-vis de Paris et la gestion quotidienne de la coalition au pouvoir.

Que peut concrètement faire Sonko depuis l'Assemblée nationale ?

En tant que président de l'Assemblée, il contrôle l'ordre du jour législatif, préside les commissions d'enquête, peut convoquer des sessions extraordinaires et, en dernier recours, permettre le dépôt d'une motion de censure. Il détient également la troisième position dans l'ordre protocolaire de l'État.

Le nouveau gouvernement peut-il gouverner sans Pastef ?

Formellement oui — Faye dispose du pouvoir exécutif — mais législativement non sans risque : Pastef tient 132 des 165 sièges. Cinq membres du parti ont finalement rejoint le cabinet malgré l'appel au boycott de Sonko, ce qui illustre les fissures internes à Pastef.

La France a-t-elle définitivement quitté le Sénégal sur le plan militaire ?

En juillet 2025, l'armée française a officiellement rendu ses dernières installations, dont le camp Geille à Dakar. Faye présente ce retrait comme un 'partenariat rénové', non comme une rupture totale avec Paris, contrairement à la ligne plus radicale défendue par Sonko.

Où en est la renégociation des contrats pétroliers et gaziers ?

La commission d'audit créée sous Sonko a examiné les accords signés avec BP, Kosmos et Woodside, mais peu de modifications contractuelles ont abouti. La mise en production de Sangomar (Woodside) a déjà généré des revenus, ce qui rend toute renégociation juridiquement et financièrement délicate.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. France 24, « Sénégal : après son limogeage, le retour en force de Sonko élu à la tête de l’Assemblée nationale », France 24, 26 mai 2026. https://www.france24.com/fr/afrique/20260526-senegal-sonko-apres-limogeage-retour-en-force-presidence-assemblee-nationale-diomaye-faye

  2. Africanews, « Senegal parliament speaker resigns, paving way for Ousmane Sonko to replace him », Africanews, 25 mai 2026. https://www.africanews.com/2026/05/25/senegal-parliament-speaker-resigns-paving-way-for-ousmane-sonko-to-replace-him/

  3. Jeune Afrique, « Sénégal : Ousmane Sonko élu président de l’Assemblée nationale, l’opposition crie à la “mascarade” », Jeune Afrique, 26 mai 2026. https://www.jeuneafrique.com/1798400/politique/senegal-ousmane-sonko-elu-president-de-lassemblee-nationale-lopposition-crie-a-la-mascarade/

  4. BudgiT Senegal, « Le divorce entre Faye et Sonko au Sénégal : quelles conséquences pour la dette, le FMI et la stabilité démocratique ? », BudgiT Senegal, 27 mai 2026. https://fr.senegal.budgit.org/2026/05/27/le-divorce-entre-faye-et-sonko-au-senegal-quelles-consequences-pour-la-dette-le-fmi-et-la-stabilite-democratique/

  5. US News / Reuters, « Senegal’s Sonko Pulls His Party From New Government, Raising Risk to IMF Deal », US News, 1er juin 2026. https://www.usnews.com/news/world/articles/2026-06-01/senegals-ousted-prime-minister-says-his-party-will-not-participate-in-new-government

  6. nofi.media / APA News, « Sénégal : la France met fin à sa présence militaire, une page se tourne à Dakar », nofi.media, juillet 2025. https://www.nofi.media/2025/07/senegal-presence-militaire/96481

  7. The Conversation, « Senegal’s ruling alliance has split: will political turmoil follow? », The Conversation, 2026. https://theconversation.com/senegals-ruling-alliance-has-split-will-political-turmoil-follow-283710

  8. Energy Capital & Power, « Senegal’s Energy Ministry Raises 2025 Forecast for Sangomar Oil Output », Energy Capital & Power, 2025. https://energycapitalpower.com/senegals-energy-ministry-raises-2025-forecast-for-sangomar-oil-output/

  9. World Oil, « New Senegalese leader to renegotiate oil and gas contracts with bp, Kosmos, Woodside », World Oil, 28 mars 2024 (mis à jour 2025). https://www.worldoil.com/news/2024/3/28/new-senegalese-leader-to-renegotiate-oil-and-gas-contracts-with-bp-kosmos-woodside/

  10. Natural Resource Governance Institute, « Ready, Set, Renegotiate! Senegal Reassesses Its Mining and Petroleum Contracts », NRGI, 2025. https://resourcegovernance.org/articles/ready-set-renegotiate-senegal-reassesses-its-mining-and-petroleum-contracts

  11. Semafor / Africanews, « Senegalese president names new 30-member cabinet », Africanews, 2 juin 2026. https://www.africanews.com/2026/06/02/senegalese-president-names-new-30-member-cabinet/

  12. APA News, « Senegal: Sonko rules out censure motion against new cabinet », APA News, juin 2026. https://apanews.net/senegal-sonko-rules-out-censure-motion-against-new-cabinet/

  13. Ujasusi Intelligence, « Senegal Leadership Crisis Between President Faye and Sacked PM Sonko », Ujasusi, 2026. https://www.ujasusi.com/p/senegal-leadership-crisis-faye-sonko-speaker-2026

  14. Africanews, « Senegal: Sonko-Faye split deepens as president asserts authority », Africanews, 3 juin 2026. https://www.africanews.com/2026/06/03/senegal-sonko-faye-split-deepens-as-president-asserts-authority/

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail