Le Tchad post-protectorat français : vers une autonomie stratégique ?
Après l'expulsion des troupes françaises début 2025, N'Djamena multiplie les partenaires et ambitionne de redéfinir son rôle sécuritaire au Sahel.

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Ces visuels constituent des créations imaginaires destinées à accompagner le contenu éditorial. Ils ne doivent pas être confondus avec des photographies, documents ou représentations authentiques de situations réelles.
À retenir
- Le 30 janvier 2025, la base Adji Kosseï de N'Djamena est rétrocédée aux autorités tchadiennes, clôturant 125 ans de présence militaire française.
- Mahamat Idriss Déby a dénoncé les accords de défense dès novembre 2024, invoquant leur caractère 'obsolète' face aux réalités géostratégiques actuelles.
- La Turquie hérite immédiatement des anciennes bases françaises, notamment Abéché ; les Émirats arabes unis transfèrent du matériel militaire ; le multilatéralisme remplace l'hégémonie parisienne.
- Le Tchad conserve un rôle de pivot régional via la Force multinationale mixte contre Boko Haram et ISWAP dans le bassin du lac Tchad, mais les défis sécuritaires s'aggravent.
- Paris et N'Djamena cherchent en 2026 à redéfinir leur relation autour de l'économie et de l'investissement, après la rupture du lien militaire historique.
Le 30 janvier 2025, le drapeau tchadien est hissé sur la base Adji Kosseï de N’Djamena, dernier bastion d’une présence militaire française vieille de 125 ans. La cérémonie est sobre, presque clinique : quelques heures après la rétrocession formelle, des instructeurs turcs s’y installent. En quelques heures, le retrait français et l’installation turque illustraient concrètement le réalignement sécuritaire en cours au Sahel.
La rupture de novembre 2024 : une décision assumée, une signification continentale
Le 28 novembre 2024, quelques heures à peine après la visite du ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, N’Djamena annonce la dénonciation de ses accords de coopération en matière de défense avec Paris1. La formulation du président Mahamat Idriss Déby ne laisse guère de place à l’ambiguïté : ces textes, hérités de l’indépendance et révisés en 2019, sont devenus « complètement obsolètes » au regard des « réalités géopolitiques et géostratégiques de notre temps »2. L’accord n’aurait apporté « aucune valeur ajoutée réelle », ajoute-t-il3.
Le calendrier du retrait est ensuite méthodique. Un premier contingent de 120 soldats part le 11 décembre 2024 ; la base de Faya-Largeau est rétrocédée le 26 décembre, celle d’Abéché le 11 janvier 20251. Le 30 janvier, la base Adji Kosseï de N’Djamena — cœur du dispositif Épervier puis Barkhane — boucle le cycle4. En dix semaines, 125 ans de présence continue prennent fin. Pour Paris, c’est la perte de son dernier point d’appui sahélien, après les expulsions successives du Mali, du Burkina Faso et du Niger.
Une diplomatie militaire tous azimuts : Turquie, Émirats, Chine en arrière-plan
La vitesse à laquelle N’Djamena comble le vide laissé par Paris révèle une stratégie préparée de longue date. Dès le 16 janvier 2025 — quinze jours avant la rétrocession finale — un accord est signé avec Ankara pour lui confier le contrôle des trois ex-bases françaises : Abéché, Faya-Largeau et Adji Kosseï5. La Turquie, qui avait déjà livré des drones Anka-S en 2023 et des Aksungur en 2024, dispose ainsi de son premier ancrage militaire au Sahel6. En mars 2025, une délégation de l’armée de l’air tchadienne se rend à Ankara dans le cadre de l’ajustement des alliances post-retrait français6.
Les Émirats arabes unis, partenaires discrets mais assidus depuis un accord de coopération militaire signé en juin 2023, franchissent un palier supplémentaire en avril 2025 : ils transfèrent au Tchad des systèmes de défense antiaérienne FK-2000 de fabrication chinoise — deux unités montées sur camion, avec missiles et munitions7. Ce triangle Abu Dhabi–N’Djamena–Pékin dit beaucoup de la nouvelle géométrie des approvisionnements. Le Tchad, qui évite soigneusement de rejoindre l’Alliance des États du Sahel (AES) formée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger sous patronage russe, fait sa propre lecture de l’expansion de l’influence russe en Afrique : préserver des marges de manœuvre face à tous les blocs, plutôt que basculer d’une dépendance à une autre.
Pivot régional sous contrainte : le verrou jihadiste du lac Tchad
Ce repositionnement n’efface pas la réalité sécuritaire qui avait, pendant trois décennies, justifié la présence française. Le bassin du lac Tchad reste l’un des foyers les plus actifs du continent. La province ouest-africaine de l’État islamique (ISWAP) et les factions de Boko Haram y maintiennent une pression constante. En octobre 2024, une attaque contre l’armée tchadienne à Barkaram, dans la province du Lac, avait fait de nombreuses victimes et conduit N’Djamena à exprimer publiquement ses doutes sur l’efficacité des mécanismes collectifs8.
La Force multinationale mixte (FMM), dont le quartier général est installé à N’Djamena et qui regroupe les armées du Cameroun, du Tchad, du Nigeria et du Bénin, reste le principal outil de réponse collective9. En avril 2026, elle lance l’opération LAKE SANITY III, ciblant les centres logistiques de Boko Haram et d’ISWAP9. Mais l’outil souffre : le retrait du Niger en mars 2025 a réduit la couverture territoriale de la force, et les engins explosifs improvisés représentaient environ 60 % de ses pertes en 20248. La FMM illustre un paradoxe tchadien : N’Djamena veut être le pivot sécuritaire de la sous-région, mais les ressources et la cohérence de la coalition peinent à suivre l’ambition.
Ce défi renvoie à une dynamique plus large de déstabilisation régionale : en 2025, les groupes armés islamistes recensés sur le continent ont atteint leur plus haute capacité opérationnelle depuis la crise malienne de 2012, avec 23 968 victimes documentées en un an, soit une hausse de 24 %10. Le Tchad est directement exposé à cette contagion jihadiste qui gagne le Sahel et l’Afrique de l’Ouest, mais aussi à la déstabilisation venue de l’est — la guerre civile soudanaise déverse ses flux de réfugiés et de combattants sur son flanc oriental, comme le rappelle la lecture de la crise soudanaise vue depuis N’Djamena.
Paris–N’Djamena en 2026 : le prix d’un partenariat redéfini
Un an après la rupture militaire, le pragmatisme reprend ses droits. Fin janvier 2026, Déby et Emmanuel Macron se retrouvent à Paris pour convenir d’un « partenariat revitalisé ». Le communiqué de la présidence tchadienne pointe comme priorité « la dynamisation de la coopération économique » dans les domaines de l’énergie, du numérique et de l’agriculture ; l’Élysée reconnaît explicitement que « l’axe n’est plus la sécurité mais les dynamiques d’investissement et les échanges culturels »11. Paris plie, N’Djamena encaisse le résultat.
Ce réglage illustre une tendance plus vaste : pour N’Djamena, le partenariat avec l’ancienne puissance tutélaire peut désormais être modulé, conditionné, voire suspendu sur sa dimension militaire, sans rompre les flux économiques. La France, qui investit encore significativement au Tchad dans les secteurs pétrolier et bancaire, n’a pas intérêt à pousser l’estrangement à son terme. Ce rapport de forces inversé est inédit dans l’histoire franco-tchadienne.
Un acteur régional en construction, entre ressources et vulnérabilités
L’autonomie stratégique du Tchad de 2026 ressemble moins à une émancipation accomplie qu’à un chantier ouvert. N’Djamena a su rompre la tutelle militaire française sans s’exposer à l’isolement, en diversifiant ses partenaires à une vitesse qui a pris Paris de court. Mahamat Idriss Déby, élu à la présidence en mai 2024 au terme d’une transition contestée, consolide ainsi une légitimité intérieure que le maintien de la présence française aurait fragilisée.
Mais les paris restent nombreux. La multiplication des partenaires militaires — Turquie, Émirats, Chine via les matériels — peut tourner à la dépendance composite si N’Djamena ne parvient pas à monter en puissance ses propres capacités. La FMM est en tension. Les frontières sont poreuses. Et la redistribution des cartes géopolitiques au Sahel, avec la consolidation de l’AES hostile à l’Occident au voisinage immédiat, crée autant d’opportunités de rôle régional que de risques de contagion. Le Tchad post-protectorat sait ce dont il ne veut plus ; il reste à définir, avec précision, ce qu’il veut construire à la place.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi le Tchad a-t-il mis fin à ses accords de défense avec la France en 2024 ?
Le président Mahamat Idriss Déby a invoqué des accords devenus « complètement obsolètes » au regard des réalités géopolitiques contemporaines et de la souveraineté nationale. La décision s'inscrit dans un mouvement de fond au Sahel, où plusieurs pays ont successivement expulsé les forces françaises depuis 2021.
Qui a remplacé la France sur les bases militaires tchadiennes ?
La Turquie a signé un accord dès le 16 janvier 2025 pour reprendre le contrôle des trois anciennes bases françaises : Abéché, Faya-Largeau et Adji Kosseï. Les Émirats arabes unis ont, de leur côté, renforcé la coopération matérielle, livrant notamment des systèmes antiaériens en 2025.
Le Tchad a-t-il rejoint l'Alliance des États du Sahel (AES) formée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger ?
Non. Jusqu'à mi-2026, N'Djamena a maintenu une posture de prudence vis-à-vis de l'AES, dont les membres ont expulsé les forces françaises et se sont rapprochés de la Russie. Le Tchad préfère un multilatéralisme plus diversifié plutôt qu'un alignement sur ce bloc hostile à l'Occident.
Quel est le rôle du Tchad dans la lutte contre Boko Haram et l'ISWAP en 2026 ?
N'Djamena est le siège de la Force multinationale mixte (FMM/MNJTF), qui regroupe les armées du Cameroun, du Tchad, du Nigeria et du Bénin contre Boko Haram et l'ISWAP dans le bassin du lac Tchad. Une nouvelle opération, LAKE SANITY III, a été lancée en avril 2026, mais la force souffre de lacunes capacitaires persistantes.
Quelles sont les relations franco-tchadiennes après le retrait militaire ?
En janvier 2026, Déby et Macron ont convenu d'un 'partenariat revitalisé' centré sur la coopération économique, l'énergie, le numérique et l'agriculture. Paris a reconnu que 'l'axe n'est plus la sécurité mais les dynamiques d'investissement et les échanges culturels'.
Sources
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Africa24 TV, « Tchad : le départ complet des troupes françaises fixé au 31 janvier 2025 », Africa24 TV, janvier 2025. https://africa24tv.com/tchad-le-depart-complet-des-troupes-francaise-fixe-au-31-janvier-2025/ ↩ ↩2
-
IRIS, « Fin des accords militaires entre la France et le Tchad : facteurs et enjeux d’une rupture », IRIS France, décembre 2024. https://www.iris-france.org/en/fin-des-accords-militaires-entre-la-france-et-le-tchad-facteurs-et-enjeux-dune-rupture/ ↩
-
Agence Anadolu, « Tchad : l’accord de défense avec la France n’a apporté “aucune valeur ajoutée réelle”, selon le président Déby », AA.com.tr, décembre 2024. https://www.aa.com.tr/fr/afrique/tchad-l-accord-de-d%C3%A9fense-avec-la-france-n-a-apport%C3%A9-aucune-valeur-ajout%C3%A9e-r%C3%A9elle-selon-le-pr%C3%A9sident-d%C3%A9by/3410587 ↩
-
France 24 / AFP, « France ends military presence in Sahel region with handover of last base in Chad », France 24, 30 janvier 2025. https://www.france24.com/en/live-news/20250130-france-hands-over-last-base-in-chad-amid-withdrawal ↩
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Military Africa, « Turkey takes control of Abéché military base in Chad », Military Africa, février 2025. https://www.military.africa/2025/02/turkey-takes-control-of-abeche-military-base-in-chad/ ↩
-
Atlantic Council, « The Sahel is pivoting toward Turkey. Here’s what that means for Washington », Atlantic Council, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/africasource/the-sahel-is-pivoting-toward-turkey-heres-what-that-means-for-washington/ ↩ ↩2
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The Asia Live, « Chad Receives Chinese FK-2000 Air Defense Systems in Strategic Military Transfer from UAE », The Asia Live, 24 avril 2025. https://theasialive.com/chad-receives-chinese-fk-2000-air-defense-systems-in-strategic-military-transfer-from-uae/2025/04/24/ ↩
-
Security Council Report, « West Africa and the Sahel, December 2025 Monthly Forecast », Security Council Report, décembre 2025. https://www.securitycouncilreport.org/monthly-forecast/2025-12/west-africa-and-the-sahel-16.php ↩ ↩2
-
MNJTF / Force multinationale mixte, « Communiqué — opération LAKE SANITY III », MNJTF, avril 2026. https://mnjtffmm.org/blog-carousel/ ↩ ↩2
-
Africa Center for Strategic Studies, « The Widening Scope of Africa’s Militant Islamist Threat », Africacenter.org, 2026. https://africacenter.org/spotlight/2026a-mig-widening-militant-islamist-threat/ ↩
-
France 24 / AFP, « Chad, France eye economic cooperation as they reset strained ties », France 24, 30 janvier 2026. https://www.france24.com/en/live-news/20260130-chad-france-eye-economic-cooperation-as-they-reset-strained-ties ↩
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