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Croissance en panne : le spectre de la trappe à revenu intermédiaire

Croissance la plus faible d'ASEAN, dette des ménages à 86,7 % du PIB, tourisme en repli, vieillissement : la Thaïlande face à ses défis structurels.

Par ISS8 juin 2026Lecture 9 min
Vue de Bangkok au crépuscule, symbole d'une économie thaïlandaise à la croissance en panne face à ses défis structurels.
Vue de Bangkok au crépuscule, symbole d'une économie thaïlandaise à la croissance en panne face à ses défis structurels. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. La Banque mondiale et le FMI tablent sur une croissance de 1,6 % en 2026, la plus faible de l'ASEAN et la plus médiocre en trois décennies hors crise.
  2. La dette des ménages, à 86,7 % du PIB fin 2025, étouffe la consommation intérieure et grippe le canal du crédit.
  3. Le tourisme a reculé de 7 % en 2025, plombé par l'effondrement de la clientèle chinoise, tandis que les exportations restent exposées aux droits de douane américains.
  4. Le vieillissement, avec plus de 20 % de la population âgée de 60 ans et plus, pèse durablement sur le potentiel de croissance.
  5. Le gouvernement Anutin Charnvirakul mise sur la relance budgétaire et l'adhésion à l'OCDE, mais une dissolution du Parlement entretient l'incertitude politique.

À Bangkok, les chiffres de la relance défilent comme une promesse : 400 milliards de bahts d’emprunt voté, des subventions à la consommation, une croissance que la banque centrale vient de réviser à la hausse, à 2 %. Le décor a des airs de reprise. Mais derrière la vitrine, le diagnostic posé par les bailleurs internationaux est sans appel : avec une croissance attendue à 1,6 % en 2026, la deuxième économie d’Asie du Sud-Est s’apprête à signer sa pire performance en trois décennies, hors années de crise — et la plus faible de tout l’ASEAN1. Le royaume, longtemps cité comme un « miracle » asiatique, n’avance plus qu’au ralenti. Le malaise n’est pas conjoncturel : il est structurel, et il s’enracine dans une démographie déclinante, une dette domestique étouffante et une dépendance persistante au tourisme et aux usines. Le tout sur fond d’une instabilité politique chronique qui rend la cure des réformes plus improbable que jamais.

Une croissance à bout de souffle

Le ralentissement thaïlandais n’est pas un accident de parcours. La progression du produit intérieur brut est passée de 2,5 % en 2024 à 2,1 % en 2025, et le Fonds monétaire international l’attend désormais à 1,6 % en 20261. La Banque mondiale partage ce verdict, après avoir abaissé sa prévision de 1,8 % à 1,6 %, invoquant « le ralentissement du commerce mondial, le niveau encore élevé de la dette des ménages et un essoufflement de la reprise touristique »1. Le contraste avec les voisins est cruel : tandis que le Vietnam, l’Indonésie ou les Philippines affichent des rythmes de 5 à 6 %, Bangkok ferme la marche régionale.

Cette langueur traduit un problème de fond : la croissance potentielle du pays — celle qu’il peut soutenir durablement sans surchauffe — s’érode. Le FMI, à l’issue de sa consultation au titre de l’article IV, prévient que « les politiques macroéconomiques recommandées ne produiront que des résultats modestes tant que les vents contraires structurels continueront de saper la résilience de l’économie »2. Autrement dit, on peut bien injecter des liquidités : sans réformes profondes, le moteur restera bridé. C’est la grammaire même de la trappe à revenu intermédiaire, ce piège où une économie ralentit avant d’avoir atteint le statut de pays riche.

Le fardeau de la dette des ménages

Premier boulet : l’endettement privé. La dette des ménages thaïlandais atteignait 86,7 % du PIB au quatrième trimestre 2025, selon la Banque de Thaïlande — l’un des ratios les plus élevés d’Asie émergente, et de loin supérieur à la moyenne des économies comparables3. Derrière ce pourcentage se cache une réalité préoccupante : l’emprunt sert de plus en plus à financer non l’investissement ou le logement, mais les dépenses du quotidien. La part des crédits à la consommation personnelle a continué de grimper, l’encours total dépassant 12,7 billions de bahts3. On ne s’endette plus pour s’enrichir, mais pour tenir.

Les conséquences se diffusent dans toute l’économie. Étranglés par leurs remboursements, les Thaïlandais consomment moins, ce qui prive la croissance de son principal carburant intérieur. Les banques, confrontées à une détérioration de la qualité de leurs actifs, resserrent le robinet du crédit. Le FMI parle d’un « canal du crédit altéré » et appelle à « faciliter un désendettement ordonné des ménages » parallèlement à un assouplissement monétaire2. La quadrature du cercle est connue : désendetter sans casser la consommation, soutenir sans alimenter l’aléa moral. Aucune solution n’est indolore, et le temps presse.

Quand le tourisme tousse

Deuxième vulnérabilité, plus visible : la dépendance au tourisme, qui pèse environ un cinquième du PIB une fois ses effets indirects pris en compte. Or 2025 a marqué un coup d’arrêt. La Thaïlande a accueilli 32,9 millions de visiteurs étrangers, en repli de 7,2 % sur un an, restant sous son sommet historique de 20194. La cause majeure est limpide : l’effondrement de la clientèle chinoise, qui s’est contractée de 34 %, passant de 6,73 à 4,47 millions de personnes4.

Ce reflux tient à un faisceau de facteurs : crainte des arnaques et des réseaux d’escroquerie le long de la frontière birmane, séisme de mars 2025, sentiment négatif relayé sur les réseaux sociaux chinois, et concurrence accrue du Japon et du Vietnam. Fait inédit, la Malaisie a détrôné la Chine au rang de premier marché émetteur du royaume4. Pour 2026, la trajectoire reste hésitante : les arrivées du début d’année reculaient encore légèrement, même si l’office du tourisme parie sur un rebond de la fréquentation chinoise4. La leçon est stratégique : un pilier qui repose à ce point sur un seul marché est, par construction, fragile.

L’usine du monde face au mur douanier

Troisième dépendance : les exportations, autre jambe historique du modèle thaïlandais. Paradoxalement, c’est là que 2025 a réservé une bonne surprise. Les ventes à l’étranger ont bondi de 12,9 %, leur meilleure performance en quatre ans, portées par l’électronique et la demande mondiale liée à l’intelligence artificielle et aux centres de données5. Les expéditions vers les États-Unis ont même progressé de plus de 30 %, malgré la menace douanière, grâce à des exemptions sur des produits clés.

Mais ce répit pourrait être trompeur. L’année 2025 a été dopée par un effet d’anticipation — les importateurs américains se constituant des stocks avant l’entrée en vigueur des surtaxes. La menace, elle, n’a pas disparu : après avoir brandi un droit de douane de 36 % sur les produits thaïlandais, Washington l’a ramené à 19 %, puis à 10 % début 2026, alignant Bangkok sur ses rivaux régionaux6. Le danger pour 2026 n’est donc plus le décrochage brutal, mais le tassement : la croissance des exportations vers le marché américain devrait fortement ralentir, sur fond de pouvoir d’achat érodé outre-Atlantique5. Surtout, la compétitivité manufacturière du royaume s’effrite face à des concurrents plus agiles. La montée en gamme industrielle, que tente la Chine avec ses véhicules électriques et ses technologies vertes, reste pour la Thaïlande un horizon plus qu’une réalité.

Vieillir avant de s’enrichir

C’est peut-être le défi le plus implacable, parce que le plus lent et le plus irréversible : la démographie. La Thaïlande est devenue une société « ultra-âgée ». En 2026, les 60 ans et plus dépassent 20 % de la population, et le nombre de seniors excède désormais celui des enfants de plusieurs millions7. Selon les projections, cette part pourrait atteindre 25 à 28 % à l’horizon 2030-2035, tandis que le ratio de dépendance se dégrade : toujours moins d’actifs pour financer toujours plus de retraités7.

La singularité thaïlandaise tient à son calendrier. Le pays vieillit à un niveau de revenu encore modeste, là où la Corée du Sud ou Singapour avaient franchi le même seuil démographique à un PIB par habitant bien supérieur. Comme le résume la Banque mondiale, « la Thaïlande manque de travailleurs à un moment où elle n’a pas encore acquis les compétences, le capital et la technologie nécessaires pour accroître la productivité »8. Une population active qui se contracte, c’est un marché intérieur qui rétrécit, une épargne sous tension et une facture sociale qui gonfle. À défaut d’automatisation massive et de gains de productivité, le vieillissement agira comme un frein structurel durable sur la croissance — exactement le mécanisme qui referme la trappe à revenu intermédiaire.

L’optimisme du pouvoir contre la prudence des institutions

Face à ce diagnostic, le gouvernement affiche sa confiance. En juin 2026, le gouverneur de la Banque de Thaïlande, Vitai Ratanakorn, a relevé la prévision de croissance à 2 %, contre 1,5 % auparavant, en s’appuyant sur un plan de relance de 400 milliards de bahts et des exportations vigoureuses9. L’exécutif a approuvé en mai un décret d’emprunt du même montant pour amortir le choc énergétique lié aux tensions au Moyen-Orient et financer le programme « Thai Helps Thai Plus » : 4 000 bahts versés à treize millions de personnes, sur un mécanisme de cofinancement 60/40 entre l’État et le bénéficiaire10.

Ce volontarisme tranche avec la circonspection des bailleurs. Là où Bangkok promet la relance, le FMI et la Banque mondiale rappellent que les béquilles budgétaires ne sauraient tenir lieu de stratégie. Le Fonds plaide pour « un soutien budgétaire ciblé arrimé à une consolidation crédible à moyen terme », assorti de réformes de fond : amélioration de la productivité du travail, réduction de l’informalité, montée en sophistication des exportations, renforcement des filets de protection sociale et de la gouvernance2. Le sous-texte est clair : distribuer du pouvoir d’achat soulage la douleur, mais ne guérit pas la maladie. Et la mémoire récente nourrit le scepticisme. Le fameux « digital wallet », transfert de 10 000 bahts qui devait électriser la consommation, a été partiellement abandonné en 2025, faute de moyens et d’efficacité avérée, son budget réorienté vers des projets jugés plus urgents11. Le « Thai Helps Thai Plus » échappera-t-il au même sort ? Rien n’est moins sûr.

La réforme, otage de l’instabilité politique

Reste l’angle mort de toute cette équation : la capacité politique à réformer. Or de ce côté, le royaume offre le spectacle d’une instabilité devenue presque routinière. En 2025, la Cour constitutionnelle a destitué la Première ministre Paetongtarn Shinawatra, sanctionnée pour manquement à l’éthique après la fuite d’un échange téléphonique avec l’ancien homme fort cambodgien Hun Sen, en plein différend frontalier12. Sa chute a scellé, au moins provisoirement, le déclin de la dynastie Shinawatra qui domine la vie politique thaïlandaise depuis vingt ans13.

Lui a succédé Anutin Charnvirakul, chef du parti conservateur Bhumjaithai, porté au pouvoir grâce au soutien inattendu du Parti du peuple, héritier du mouvement progressiste. Le prix de cet appui : la promesse d’une dissolution du Parlement et d’élections anticipées13. Réélu en mars 2026 à la tête d’une coalition contrôlant près de 292 sièges, Anutin a tenu parole en dissolvant l’assemblée, ouvrant la voie à un scrutin en 202614. Il fait de l’adhésion à l’OCDE le cœur de son agenda économique, gage de crédibilité pour les investisseurs15. Mais cette séquence électorale, conjuguée à la résurgence des tensions frontalières avec le Cambodge, gèle de fait les grandes décisions. Difficile de mener des réformes douloureuses — fiscalité, retraites, désendettement — quand l’horizon se compte en mois et que chaque gouvernement sait sa survie comptée.

C’est là que se noue le drame thaïlandais. Les remèdes sont connus, documentés, répétés d’un rapport à l’autre. Manque la stabilité pour les administrer dans la durée. À l’image de l’Inde qui, malgré ses propres pesanteurs, a su engager d’ambitieuses réformes économiques, ou de la Chine dont le poids économique régional ne cesse de croître, le royaume joue son rang dans une Asie qui n’attend pas. Entre l’optimisme officiel et la lucidité des institutions, la Thaïlande de 2026 avance sur une ligne de crête : ni effondrement, ni rebond, mais une lente dérive qu’il faudra bien, un jour, transformer en réforme. Faute de quoi le « miracle » d’hier risque de se figer en stagnation. Pour un pays qui rêve encore de rejoindre le club des économies les plus avancées, le compte à rebours démographique, lui, a déjà commencé.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quelle est la prévision de croissance de la Thaïlande pour 2026 ?

La Banque mondiale et le FMI tablent sur environ 1,6 %, la croissance la plus faible de l'ASEAN et la plus médiocre depuis trois décennies hors années de crise. La Banque de Thaïlande, plus optimiste, a relevé sa prévision à 2 % en juin 2026, soutenue par un vaste plan de relance budgétaire.

Pourquoi la dette des ménages est-elle un problème en Thaïlande ?

À 86,7 % du PIB fin 2025, elle figure parmi les plus élevées d'Asie émergente. Elle bride la consommation, fragilise le système bancaire et désormais sert de plus en plus à financer des dépenses courantes, signe d'un appauvrissement plutôt que d'investissement.

Qui dirige la Thaïlande en 2026 ?

Anutin Charnvirakul, chef du parti Bhumjaithai, est Premier ministre depuis l'automne 2025, après la destitution de Paetongtarn Shinawatra par la Cour constitutionnelle. Réélu en mars 2026, il a engagé la dissolution du Parlement en vue d'élections anticipées.

Le tourisme thaïlandais s'est-il remis de la pandémie ?

Pas entièrement. Avec 32,9 millions d'arrivées en 2025, le pays reste sous son pic de 2019. L'effondrement de 34 % de la clientèle chinoise, supplantée par la Malaisie comme premier marché, pèse lourdement sur la reprise.

Qu'est-ce que la trappe à revenu intermédiaire pour la Thaïlande ?

C'est le risque de vieillir avant de s'enrichir : la Thaïlande perd des actifs sous l'effet du vieillissement sans avoir acquis les compétences, le capital et la technologie nécessaires pour monter en gamme, ce qui la maintient durablement dans la catégorie des revenus intermédiaires.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. The Nation Thailand, « World Bank cuts Thailand’s 2026 growth forecast to 1.6% », The Nation Thailand, février 2026. https://www.nationthailand.com/business/economy/40062426 2 3

  2. Fonds monétaire international, « IMF Executive Board Concludes 2025 Article IV Consultation with Thailand », IMF, 13 février 2026. https://www.imf.org/en/news/articles/2026/02/13/pr26048-thailand-imf-executive-board-concludes-2025-article-iv-consultation-with-thailand 2 3

  3. The Nation Thailand, « Thai household debt climbs to 86.7% of GDP, exposing deeper economic fragility », The Nation Thailand, avril 2026. https://www.nationthailand.com/business/economy/40064614 2

  4. Skift, « Why Thailand’s Foreign Tourist Numbers Slipped in 2025 and What it Means for 2026 », Skift, 6 janvier 2026. https://skift.com/2026/01/06/why-thailands-foreign-tourist-numbers-slipped-in-2025-and-what-it-means-for-2026/ 2 3 4

  5. Thailand Business News, « Exports will grow 12.9% in 2025 but slow in 2026 due to US tariffs and a high base », Thailand Business News, 2026. https://www.thailand-business-news.com/trade/281842-exports-will-grow-12-9-in-2025-but-slow-in-2026-due-to-us-tariffs-and-a-high-base 2

  6. The Nation Thailand, « Thailand’s Economy Faces Perfect Storm as US Tariffs Compound Structural Weaknesses », The Nation Thailand, 2026. https://www.nationthailand.com/business/economy/40060559

  7. VnExpress International, « Thailand is becoming an ultra-aged society, says new study », VnExpress International, 2026. https://e.vnexpress.net/news/news/thailand-is-becoming-an-ultra-aged-society-says-new-study-4934952.html 2

  8. Banque mondiale, « Thailand Economic Monitor: Aging Society and Economy », World Bank, 2016. https://www.worldbank.org/en/country/thailand/publication/thailand-economic-monitor-june-2016-aging-society-and-economy

  9. The Star, « Thailand sees 2% growth and 3% inflation in 2026, central bank chief says », The Star, 2 juin 2026. https://www.thestar.com.my/business/business-news/2026/06/02/thailand-sees-2-growth-and-3-inflation-in-2026-central-bank-chief-says

  10. The Nation Thailand, « Cabinet approves 400-billion-baht loan decree to tackle energy crisis », The Nation Thailand, mai 2026. https://www.nationthailand.com/business/economy/40065845

  11. The Diplomat, « Why Thailand Shelved the ‘Digital Wallet’ Scheme », The Diplomat, juin 2025. https://thediplomat.com/2025/06/why-thailand-shelved-the-digital-wallet-scheme/

  12. Time, « Thai Court Removes Prime Minister—Again », Time, 2025. https://time.com/7313316/thailand-paetongtarn-shinawatra-prime-minister-removed-constitutional-court-verdict-pheu-thai/

  13. Center for Strategic and International Studies, « New Thai Prime Minister and the Fall of the Shinawatras », CSIS, 2025. https://www.csis.org/analysis/new-thai-prime-minister-and-fall-shinawatras 2

  14. CNBC, « Thailand’s Anutin reelected PM after crushing rival in parliamentary vote », CNBC, 19 mars 2026. https://www.cnbc.com/2026/03/19/thailands-anutin-reelected-pm-after-crushing-rival-in-parliamentary-vote.html

  15. The Nation Thailand, « Thailand must use OECD push to rebuild investor trust, Anutin says », The Nation Thailand, 2026. https://www.nationthailand.com/business/economy/40067032

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