Brouille avec Alger : la rupture du lien franco-algérien
Depuis la reconnaissance française de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en juillet 2024, la relation Paris-Alger est entrée dans une crise inédite depuis l'indépendance.

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Ces visuels constituent des créations imaginaires destinées à accompagner le contenu éditorial. Ils ne doivent pas être confondus avec des photographies, documents ou représentations authentiques de situations réelles.
À retenir
- Le 30 juillet 2024, Emmanuel Macron reconnaît dans une lettre au roi du Maroc que le présent et l'avenir du Sahara occidental s'inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine, provoquant le rappel immédiat de l'ambassadeur algérien à Paris.
- Le 16 novembre 2024, l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal est arrêté à l'aéroport d'Alger ; condamné à cinq ans de prison ferme en appel, il est gracié par le président Tebboune et libéré le 12 novembre 2025 après 361 jours de détention.
- Au printemps 2025, une escalade d'expulsions mutuelles de diplomates — douze de chaque côté en avril, puis quinze supplémentaires côté algérien en mai — et des restrictions de visas portent la crise à son niveau le plus aigu depuis l'indépendance de 1962.
- Le blocage de la coopération migratoire, Alger refusant de délivrer des laissez-passer consulaires pour les ressortissants sous OQTF, prend une dimension tragique le 22 février 2025, quand un assaillant algérien sous OQTF non exécutée commet une attaque au couteau à Mulhouse, faisant un mort.
- La relation franco-algérienne n'est pas formellement rompue, mais le fossé de défiance accumulé depuis 2024 recompose durablement les équilibres géopolitiques en Méditerranée occidentale.
Le 30 juillet 2024, une lettre d’Emmanuel Macron au roi Mohammed VI rompt en quelques lignes soixante ans d’équilibre précaire. Paris y inscrit sans ambiguïté l’avenir du Sahara occidental « dans le cadre de la souveraineté marocaine »1. La réaction d’Alger est immédiate : rappel de l’ambassadeur, qualificatif d’« inopportune et contreproductive ». Ce qui n’était jusqu’alors qu’une brouille cyclique devient, en l’espace de dix-huit mois, la pire rupture diplomatique entre les deux pays depuis l’indépendance de 1962.
Le pivot saharien, détonateur d’une fracture structurelle
La décision française sur le Sahara occidental n’est pas seulement un choix géopolitique sur un territoire contesté. Elle est vécue à Alger comme une trahison dans un registre identitaire profond. L’Algérie soutient le Front Polisario depuis sa fondation en 1973 — soutien logistique, diplomatique, territorial — et voit dans le plan d’autonomie marocaine le déni d’un droit à l’autodétermination qu’elle a fait sien depuis sa propre indépendance2. Que Paris bascule dans le camp de Rabat, après des décennies de neutralité officiellement proclamée, constitue une rupture de confiance difficile à réparer par les voies ordinaires.
La relation franco-algérienne reposait sur un héritage aussi dense qu’ambigu : cinq millions de Franco-Algériens, une communauté d’affaires imbriquée, des accords de coopération exceptionnels dans les domaines consulaires, judiciaires et migratoires. Ces liens ont fonctionné, non pas malgré la mémoire coloniale, mais en la contournant par pragmatisme mutuel. En choisissant Rabat, Paris a mis fin à cette parenthèse. Le conflit du Sahara occidental se retrouve ainsi au cœur d’un réalignement diplomatique dont les conséquences économiques sont déjà visibles : les échanges commerciaux bilatéraux se sont effondrés de 11,8 milliards d’euros en 2023 à 5,4 milliards en 20243.
L’affaire Sansal, symbole d’une escalade délibérée
Quatre mois après le pivot saharien, Alger semble vouloir hausser le ton sur un terrain plus visible encore. Le 16 novembre 2024, Boualem Sansal, romancier franco-algérien de 75 ans et figure critique du régime, est interpellé à sa descente d’avion sur le tarmac de l’aéroport d’Alger4. Les accusations — « atteinte à l’unité nationale », notamment pour avoir déclaré, dans un entretien au magazine Frontières, que la partie occidentale de l’Algérie avait appartenu historiquement au Maroc — lui valent une condamnation à cinq ans de prison ferme, confirmée en appel en juillet 20255.
L’arrestation d’un double national, écrivain internationalement reconnu, souffrant d’un cancer de la prostate, suscite une vague de condamnations en Europe. Paris rappelle son chargé d’affaires pour consultations. Bayrou évoque « des mesures de grâce ». C’est finalement une démarche du président fédéral allemand Frank-Walter Steinmeier qui débloque la situation : le 12 novembre 2025, Tebboune accorde sa grâce à Sansal, libéré après 361 jours de détention et rapatrié à Berlin pour se soigner6. La grâce ne vaut pas acquittement. Elle clôt un épisode humainement scandaleux sans en effacer les causes.
Expulsions, restrictions, bras de fer consulaire
Au printemps 2025, la crise prend une dimension institutionnelle inédite. Le 11 avril, la justice française met en examen et place en détention provisoire un agent consulaire algérien soupçonné d’avoir participé à l’enlèvement en France de l’influenceur dissident Amir Boukhors (dit Amir DZ)7. Alger répond en expulsant douze diplomates français. Paris rend coup pour coup — douze expulsions algériennes, rappel de l’ambassadeur pour consultations. Fin mai, Alger enfonce le clou avec quinze départs supplémentaires7.
Les restrictions de visas s’enchaînent dans la foulée. Paris suspend les exemptions de visa pour les passeports diplomatiques et officiels algériens, engage ses partenaires Schengen dans une démarche coordonnée3. Alger dénonce les accords de 2013, retire des droits de propriété accordés aux ressortissants français. Chaque mesure appelle une contre-mesure, dans une mécanique d’escalade qui consume ce qui restait de capital diplomatique entre les deux capitales.
L’OQTF comme arme, Mulhouse comme tragédie
Parmi les instruments de pression qu’Alger a choisi de mobiliser figure le blocage systématique de la coopération migratoire. Les autorités algériennes refusent de délivrer les laissez-passer consulaires indispensables à l’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF). En 2023, moins de 10 % des 25 000 ressortissants algériens sous OQTF avaient effectivement pu être reconduits à la frontière8. Ce levier, utilisé depuis des années comme monnaie d’échange, prend une résonance différente le 22 février 2025. Ce jour-là, à Mulhouse, un assaillant algérien de 37 ans, lui-même sous OQTF et dont l’Algérie avait refusé quatorze fois la réadmission, attaque au couteau en criant « Allah Akbar », tuant un homme de 69 ans et blessant plusieurs autres9. Le ministre Bruno Retailleau blâme publiquement Alger. Le refus de réadmission cesse d’être une abstraction bureaucratique pour devenir un grief politique de premier plan.
L’enjeu migratoire cristallise ainsi, à lui seul, plusieurs des tensions accumulées depuis 2024 : défiance diplomatique, instrumentalisation souveraniste, et vulnérabilité sécuritaire intérieure. Il illustre aussi ce que coûte, en termes concrets, l’effondrement d’une coopération bilatérale qui fonctionnait, malgré ses lacunes, depuis des décennies.
Dégel partiel, défiance durable
Le pire de la tempête semble passé en 2026. En juin, le ministre algérien de l’Intérieur est reçu à Paris par son homologue puis par Macron : une visite symbolique d’apaisement, et un signal que les canaux de dialogue restent ouverts3. Les reconduites à la frontière d’Algériens sous OQTF auraient partiellement repris après plus d’un an d’interruption10. France 24 constatait dès avril 2025 que les deux parties cherchaient à « tourner la page », tout en soulignant l’ampleur des obstacles11.
Mais le recul dessine une réalité plus sombre que les communiqués de presse. La France représente désormais moins de 10 % du commerce extérieur algérien, contre une part bien plus élevée il y a dix ans3. Les acteurs asiatiques, turcs et méditerranéens ont profité du vide. L’influence française en Afrique du Nord suit la même courbe que son recul sur le continent africain. Et la confiance — cette ressource invisible qui permet de gérer les désaccords sans les transformer en crises — s’est durablement érodée. La relation post-coloniale « particulière » entre Paris et Alger, caractérisée par des accords denses dans les domaines consulaires, judiciaires et migratoires, a été fondamentalement altérée. Construire une relation nouvelle impliquera de définir des intérêts communs que la crise de 2024-2026 a rendus moins évidents.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quelle est l'origine directe de la crise diplomatique France-Algérie de 2024 ?
La crise a été déclenchée le 30 juillet 2024 quand Emmanuel Macron, dans une lettre au roi du Maroc, a reconnu que le Sahara occidental relève de la souveraineté marocaine. Alger a aussitôt rappelé son ambassadeur à Paris, qualifiant la décision d'inopportune et contreproductive.
Qu'est-il arrivé à Boualem Sansal en Algérie ?
L'écrivain franco-algérien a été arrêté le 16 novembre 2024 à l'aéroport d'Alger, poursuivi pour atteinte à l'unité nationale. Condamné à cinq ans de prison ferme en appel, il a été gracié par le président Tebboune et libéré le 12 novembre 2025, après 361 jours de détention, pour être rapatrié en Allemagne en raison de son état de santé.
Pourquoi l'Algérie refuse-t-elle de reprendre ses ressortissants expulsés de France ?
Alger a suspendu la délivrance de laissez-passer consulaires nécessaires aux reconduites à la frontière, instrumentalisant la coopération migratoire comme levier de pression diplomatique. En 2023, moins de 10 % des quelque 25 000 Algériens sous OQTF avaient pu être expulsés.
Quelle est l'ampleur des expulsions de diplomates entre la France et l'Algérie ?
En avril 2025, Paris a expulsé 12 diplomates algériens et rappelé son ambassadeur après qu'Alger eut expulsé 12 diplomates français. En mai, l'Algérie a ordonné le départ de 15 fonctionnaires supplémentaires, portant la crise diplomatique à un niveau sans précédent depuis 1962.
La relation franco-algérienne est-elle définitivement rompue ?
Pas formellement. En juin 2026, des signaux de dégel ont émergé, avec la visite du ministre de l'Intérieur algérien à Paris. Mais les deux pays ont accumulé suffisamment de défiance — économique, consulaire, sécuritaire — pour que l'ancienne relation post-coloniale privilégiée soit durablement révolue.
Sources
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Public Sénat, « La France reconnaît la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, ce qui relance les tensions avec l’Algérie », 30 juillet 2024. https://www.publicsenat.fr/actualites/international/la-france-reconnait-la-souverainete-marocaine-sur-le-sahara-occidental-ce-qui-relance-les-tensions-avec-lalgerie ↩
-
The Conversation, « Conflit du Sahara occidental : pourquoi l’Algérie soutient le Front Polisario », 2024. https://theconversation.com/conflit-du-sahara-occidental-pourquoi-lalgerie-soutient-le-front-polisario-236706 ↩
-
France 24, « Crise diplomatique France-Algérie : en 2025, une bascule irrémédiable ? », 30 décembre 2025. https://www.france24.com/fr/afrique/20251230-crise-france-algerie-2025-sansal-oqtf-sahara ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
France Info, « Emprisonnement de Boualem Sansal en Algérie : l’écrivain condamné à cinq ans de prison en appel », 2025. https://www.franceinfo.fr/monde/afrique/algerie/condamnation-de-boualem-sansal-en-algerie-la-peine-a-cinq-ans-de-prison-confirmee-en-appel-par-la-justice-algerienne_7348503.html ↩
-
Le Club des Juristes, « Affaire Boualem Sansal : la Cour d’appel d’Alger confirme la condamnation de l’écrivain », 1er juillet 2025. https://www.leclubdesjuristes.com/en-bref/affaire-boualem-sansal-la-cour-dappel-dalger-confirme-la-condamnation-de-lecrivain-11331/ ↩
-
France 3 Régions, « Libération de Boualem Sansal : la grâce de l’écrivain réjouit ses amis », 12 novembre 2025. https://france3-regions.franceinfo.fr/occitanie/pyrenees-orientales/perpignan/liberation-de-boualem-sansal-cet-homme-est-d-un-courage-incroyable-dans-cette-ville-la-grace-de-l-ecrivain-rejouit-ses-amis-3248863.html ↩
-
France 24, « Expulsions de diplomates : la tension monte encore d’un cran entre la France et l’Algérie », 14 mai 2025. https://www.france24.com/fr/france/20250514-expulsions-diplomates-la-tension-monte-encore-d-un-cran-entre-france-et-alg%C3%A9rie-influenceur-amir-dz ↩ ↩2
-
Sénat, « Non-application des obligations de quitter le territoire », question écrite no QSE 250403994, 2025. https://www.senat.fr/questions/base/2025/qSEQ250403994.html ↩
-
France 24, « Attaque de Mulhouse : le suspect sous OQTF et “schizophrène”, Retailleau blâme l’Algérie », 23 février 2025. https://www.france24.com/fr/france/20250223-attaque-%C3%A0-mulhouse-le-suspect-%C3%A9tait-sous-oqtf-retailleau-bl%C3%A2me-l-alg%C3%A9rie ↩
-
CNews, « Immigration : les expulsions d’Algériens visés par une OQTF ont repris, selon une association », mars 2026. https://www.cnews.fr/france/2026-03-26/immigration-les-expulsions-dalgeriens-vises-par-une-oqtf-ont-repris-selon-une ↩
-
France 24, « Immigration, Sahara occidental, affaire Sansal : la France et l’Algérie sur la voie du dégel ? », 1er avril 2025. https://www.france24.com/fr/afrique/20250401-france-alg%C3%A9rie-immigration-sahara-occidental-affaire-sensal-le-d%C3%A9but-du-d%C3%A9gel-macron-tebboune ↩
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