Lundi 15 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
Fil d'actualité
Partager𝕏in
France

La fin du « pré carré » : le démantèlement de la présence militaire française en Afrique

De Barkhane aux dernières bases, Paris a perdu en quatre ans l'essentiel de son dispositif militaire africain. Bilan stratégique d'un démantèlement inédit.

15 juin 2026Lecture 6 min
Vue aérienne d'un camp militaire français en cours de restitution en Afrique de l'Ouest, avec drapeaux national et local côte à côte lors d'une cérémonie de transfert
Vue aérienne d'un camp militaire français en cours de restitution en Afrique de l'Ouest, avec drapeaux national et local côte à côte lors d'une cérémonie de transfert (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Entre 2022 et 2025, Paris a perdu ou cédé l'ensemble de ses emprises militaires permanentes en Afrique subsaharienne de l'Ouest et centrale : Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad, Côte d'Ivoire, Sénégal.
  2. La rétrocession du camp Geille de Ouakam le 17 juillet 2025 clôt une présence sénégalaise vieille d'un siècle et marque la fin du dernier bastion d'Afrique de l'Ouest.
  3. Il ne subsiste qu'une base pleinement opérationnelle : Djibouti, avec environ 1 500 militaires, dont le traité a été renouvelé pour vingt ans en juillet 2024.
  4. Au Gabon, un contingent réduit à moins de 200 personnels, centré sur la formation, représente l'ultime résidu d'une présence autrefois forte de 1 200 soldats.
  5. L'Ifri souligne que sans ces points d'appui, la projection de force française vers l'Afrique subsaharienne devient structurellement impossible.

Le 17 juillet 2025, dans le quartier de Ouakam à Dakar, une cérémonie sobre a consacré la fin d’un siècle de présence militaire française permanente au Sénégal : le camp Geille a été restitué à l’armée sénégalaise1. Trois ans plus tôt, c’est depuis le Mali que le dernier soldat de l’opération Barkhane avait quitté le sol africain. Entre ces deux dates, un dispositif hérité de la décolonisation a été démantelé à un rythme sans précédent.

Du Sahel à l’Atlantique : le déroulement des retraits successifs

Le point de rupture est sahélien. Lancée en 2013 pour contenir l’avancée jihadiste après l’opération Serval, Barkhane s’est heurtée à une hostilité croissante des juntes qui ont successivement pris le pouvoir. Paris a quitté le Mali le 15 août 2022, le Burkina Faso en début 2023, puis le Niger en décembre 20232. Trois pays, trois départs contraints, au terme de crises diplomatiques où les nouvelles autorités ont brandi le départ français comme un acte de souveraineté retrouvée.

Le Tchad semblait l’exception : longtemps présenté comme « le dernier allié du Sahel », N’Djamena a pourtant dénoncé ses accords de défense hérités de 1976 le 28 novembre 2024, quelques heures après la visite du chef de la diplomatie française Jean-Noël Barrot3. Cette décision a entraîné le départ de quelque 1 000 soldats français, dernier résidu de l’ancienne empreinte sahélienne.

Vers l’Atlantique, les évolutions ont été moins brutales mais tout aussi définitives. Le président ivoirien Alassane Ouattara a annoncé le retrait des troupes françaises dans son discours du 31 décembre 2024. La cérémonie de transfert du 43e bataillon d’infanterie de marine de Port-Bouët s’est tenue le 20 février 2025 en présence du ministre français de la Défense Sébastien Lecornu4. Le camp, rebaptisé « Général Ouattara Thomas d’Aquin », tourne définitivement la page d’un déploiement qui remontait à 1978.

Ce qui reste : Djibouti seul pivot, Gabon résidu

Lorsque la dernière emprise sénégalaise ferme en juillet 2025, il ne subsiste plus qu’une base française pleinement opérationnelle sur le continent : les Forces françaises stationnées à Djibouti (FFDJ), avec environ 1 500 militaires5. C’est la seule implantation française en Afrique à disposer simultanément de capacités permanentes terrestres, navales et aériennes. Son traité avec la République de Djibouti a été renouvelé pour vingt ans en juillet 2024 — signe que Paris entend préserver ce dernier verrou stratégique dans le golfe d’Aden, à la jonction de la mer Rouge et de l’océan Indien.

La situation gabonaise est plus ambiguë. Après le coup d’État d’août 2023 qui a porté le général Brice Clotaire Oligui Nguema au pouvoir, Paris a suspendu sa coopération militaire avant de la reprendre sur un format réduit. L’ancienne présence de 1 200 soldats est tombée à moins de 200 personnels, principalement affectés à des missions de formation6. Le camp De Gaulle à Libreville s’est mué en pôle de formation mixte. La fermeture totale n’est pas à l’ordre du jour, mais le Gabon explore lui aussi une diversification vers d’autres partenaires, dont la Chine et la Russie.

Lire aussi : L’influence croissante des bases militaires chinoises en Afrique et dans l’océan Indien et L’Alliance des États du Sahel et la contagion jihadiste vers l’Afrique de l’Ouest côtière.

Ce que Paris perd réellement

L’Ifri l’a formulé sans détours dans une analyse de 2025 : « sans ces points d’appui, la projection de force devient beaucoup plus compliquée, voire impossible dans certaines circonstances »7. Des opérations comme Licorne (2002-2015) en Côte d’Ivoire ou Barkhane (2014-2022) ont reposé sur des chaînes logistiques ancrées dans des bases permanentes. Leur fermeture clôt de fait une ère d’interventionnisme direct.

La perte va au-delà de la logistique. Ces emprises servaient de plateformes de renseignement, de points d’évacuation de ressortissants en cas de crise, et de signal politique de présence. En 2023, l’Afrique ne représentait déjà plus que 1,9 % des échanges commerciaux extérieurs français, et 11,6 % de ses approvisionnements en hydrocarbures8. Le recalibrage stratégique de Paris coïncide ainsi avec une réalité économique : l’Afrique subsaharienne pèse moins qu’autrefois dans les intérêts vitaux français.

L’instabilité croissante au Sahel et en Afrique de l’Ouest ajoute une dimension sécuritaire : l’absence de bases permanentes ne fait pas disparaître les menaces jihadistes, elle prive Paris des instruments pour les traiter directement.

Les récits concurrents, entre décolonisation et déni

Le débat interprétatif est vif, et les sources doivent être situées. L’association Survie, militante anticoloniale, soutient depuis 2025 que le retrait est partiellement fictif : les troupes « se déplacent » plutôt qu’elles ne disparaissent, et des détachements de liaison, équipes de formation et soutien technique continueraient d’opérer sous des formats moins visibles9. Cette lecture — orientée, dans la mesure où Survie milite pour la rupture totale des liens militaires — pointe néanmoins une réalité : la « nouvelle forme de coopération » annoncée par Paris n’est pas un retrait net mais une recomposition.

RT France, pour sa part, a repris ces retraits sous le prisme d’une France « sommée de quitter l’Afrique », insistant sur le caractère humiliant des expulsions10. Ce cadrage — lui aussi orienté, RT étant un organe de presse russe au positionnement éditorial assumé — occulte que certains départs, notamment ceux de Côte d’Ivoire et du Gabon, ont résulté de négociations entre Paris et ses partenaires, parfois à l’initiative française, comme le relèvent des analyses moins partisanes.

Jeune Afrique, qui suit ces évolutions depuis Abidjan et Dakar, adopte un regard africain plus nuancé : les dirigeants du continent naviguent entre affirmation de souveraineté et maintien de garanties sécuritaires, sans que la rupture avec Paris soit nécessairement perçue comme définitive11.

Le dispositif de demain : pivot vers l’Indopacifique et coopération structurelle

Ce qui se dessine n’est pas un abandon de l’Afrique mais une redistribution des priorités. Paris investit Djibouti comme pivot à double dimension : accès à la mer Rouge et tremplin vers l’espace Indopacifique, où la compétition sino-américaine structure désormais la grille de lecture française12. La base militaire chinoise à Djibouti y est déjà installée depuis 2017, et les États-Unis y maintiennent Camp Lemonnier — le carrefour stratégique n’a jamais été aussi encombré.

En Afrique de l’Ouest, l’armée française entend substituer aux grands garnisons des détachements mobiles, des cycles de formation et des exercices conjoints. Ce modèle allégé — moins onéreux, moins exposé aux retournements politiques — correspond à la contrainte budgétaire d’une France qui doit simultanément renforcer son flanc est de l’OTAN et maintenir sa crédibilité nucléaire. Il suppose toutefois que des États partenaires restent disponibles pour accueillir ces formats, ce que les évolutions du Sahel rendent incertain. La dissuasion stratégique exige des points d’appui ; sans eux, la portée réelle du modèle alternatif reste à démontrer.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi la France a-t-elle quitté le Mali, le Burkina Faso et le Niger ?

Les juntes militaires au pouvoir dans ces trois pays, après les coups d'État de 2021-2023, ont dénoncé les accords de défense avec Paris et exigé le départ des troupes françaises, présentant cette rupture comme une affirmation de souveraineté nationale et un rejet des liens post-coloniaux.

Reste-t-il des soldats français en Afrique ?

Oui. Paris maintient environ 1 500 militaires à Djibouti, sa seule grande base pleinement opérationnelle sur le continent, dont le traité a été renouvelé pour vingt ans en juillet 2024. Un petit contingent de formation subsiste au Gabon, de moins de 200 personnels.

Quand le 43e BIMA de Port-Bouët a-t-il été rendu à la Côte d'Ivoire ?

La cérémonie officielle de transfert a eu lieu le 20 février 2025. Annoncé dès le discours de fin d'année du président Ouattara le 31 décembre 2024, le délai initial de janvier a été décalé de quelques semaines pour préparer la passation. Le camp a été rebaptisé « Général Ouattara Thomas d'Aquin ».

Que change la perte de ces bases pour la capacité militaire française ?

Selon l'Ifri, la fermeture de ces emprises rend structurellement impossible toute grande opération d'intervention ou d'évacuation dans la région. Des opérations comme Barkhane (2014-2022) ou Licorne (2002-2015) n'auraient plus de point d'appui logistique pour être reconduites.

La Russie profite-t-elle du retrait français en Afrique ?

Les juntes du Sahel ont diversifié leurs partenariats vers Wagner puis le Corps africain russe. Paris a régulièrement évoqué des campagnes de désinformation d'origine russe. Le Gabon cherche lui aussi à diversifier ses liens stratégiques. Toutefois, la présence russe s'installe sur des bases souveraines africaines, pas sur les emprises françaises cédées.

ISS
ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. France 24, « Sénégal : cérémonie historique pour marquer la fin de la présence permanente de l’armée française », France 24, 17 juillet 2025. https://www.france24.com/fr/afrique/20250717-senegal-retrait-armee-francaise-cérémonie-historique-efs-souverainete-camp-geille-macron-bassirou-diomaye-faye

  2. Élysée, « Retrait de la force Barkhane du Mali », Élysée, 15 août 2022. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2022/08/15/retrait-de-la-force-barkhane-du-mali — Les retraits du Burkina et du Niger sont documentés par Zone Militaire (opex360.com) et France Bleu.

  3. Zone Militaire (OPEX 360), « Le Tchad dénonce les accords de coopération militaire avec la France », 29 novembre 2024. https://www.opex360.com/2024/11/29/le-tchad-denonce-les-accords-de-cooperation-militaire-avec-la-france/ — Confirmé par IRIS : https://www.iris-france.org/en/fin-des-accords-militaires-entre-la-france-et-le-tchad-facteurs-et-enjeux-dune-rupture/

  4. Jeune Afrique, « Côte d’Ivoire : la base militaire française de Port-Bouët sera rétrocédée le 20 février », Jeune Afrique, 2025. https://www.jeuneafrique.com/1655777/politique/cote-divoire-la-base-militaire-francaise-de-port-bouet-sera-retrocedee-le-20-fevrier/ — Détails sur le nom du camp : FratMat, https://www.fratmat.info/article/2511793/politique/cote-divoire-alassane-ouattara-annonce-le-depart-de-larmee-francaise-en-janvier-2025-et-rebaptise-le-43e-bima

  5. Ministère des Armées, « Forces françaises stationnées à Djibouti (FFDj) », defense.gouv.fr. https://www.defense.gouv.fr/operations/proche-moyen-orient/forces-presence-au-proche-moyen-orient/forces-francaises-stationnees-djibouti-ffdj — Effectif ~1 500 militaires (805 Terre, 500 Air, 134 Marine) ; traité renouvelé 20 ans le 24 juillet 2024.

  6. CNews, « Présence des troupes françaises en Afrique : Djibouti, Gabon, Côte d’Ivoire… Quel état des lieux ? », 20 février 2025. https://www.cnews.fr/monde/2025-02-20/presence-des-troupes-francaises-en-afrique-djibouti-gabon-cote-divoire-quel-etat — La source Mondafrique précise un contingent de 70 soldats à Libreville sous commandement d’un colonel : https://mondafrique.com/a-la-une/bases-militaires-francaises-en-afrique-lexception-du-gabon/

  7. Ifri, « Ce que la France perd en fermant ses bases militaires en Afrique », Ifri, 2025. https://www.ifri.org/fr/presse-contenus-repris-sur-le-site/ce-que-la-france-perd-en-fermant-ses-bases-militaires-en-afrique

  8. Ifri, « Ce que la France perd en fermant ses bases militaires en Afrique », Ifri, 2025 — données commerciales et hydrocarbures pour l’année 2023. https://www.ifri.org/fr/presse-contenus-repris-sur-le-site/ce-que-la-france-perd-en-fermant-ses-bases-militaires-en-afrique

  9. Survie (association militante anticoloniale), « Non, l’armée française n’a pas quitté l’Afrique… », Survie, octobre 2025. https://survie.org/decolonisons/2025/351-octobre-2025/article/non-l-armee-francaise-n-a-pas-quitte-l-afrique — Source orientée : Survie milite pour la rupture totale des liens militaires franco-africains.

  10. RT France, « La France sommée de quitter l’Afrique : fin des bases militaires en Côte d’Ivoire et au Sénégal en 2025 », RT France, 2025. https://francais.rt.com/france/115812-france-sommee-quitter-afrique-fin-des-bases-militaires-cote-d-ivoire-senegal — Source orientée : RT France est un média d’État russe au positionnement éditorial partisan.

  11. Jeune Afrique, dossier France-Afrique, suivi permanent. https://www.jeuneafrique.com/tags/france-afrique/

  12. Public Sénat, « Défense : la France met fin à sa présence permanente en Afrique de l’Ouest et amorce “une nouvelle forme de coopération” », Public Sénat, 2025. https://www.publicsenat.fr/actualites/international/defense-la-france-met-fin-a-sa-presence-permanente-en-afrique-de-louest-et-amorce-une-nouvelle-forme-de-cooperation

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail