Le reflux de l'influence en Afrique : guerre informationnelle et concurrence des puissances
Au-delà du retrait militaire, Paris perd son soft power africain sous les coups de la désinformation russe, de la concurrence sino-turque et du franc CFA en sursis.

Les images illustrant nos articles et analyses sont générées à l'aide d'un outil d'intelligence artificielle. Elles sont fournies à titre purement illustratif et ne reflètent pas nécessairement la réalité des faits, des lieux, des personnes ou des objets évoqués.
Ces visuels constituent des créations imaginaires destinées à accompagner le contenu éditorial. Ils ne doivent pas être confondus avec des photographies, documents ou représentations authentiques de situations réelles.
À retenir
- Le 29 janvier 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont officiellement quitté la CEDEAO, consommant la rupture institutionnelle amorcée par la charte du Liptako-Gourma (septembre 2023).
- Un convoi de matériel militaire russe livré à Bamako en janvier 2025 — environ 50 camions, 60 véhicules blindés et trois systèmes d'artillerie — illustre la nouvelle architecture de sécurité de l'AES appuyée par Moscou.
- L'agence russe African Initiative, fondée à Moscou en septembre 2023 et documentée par Viginum, diffuse en français un flux systématique de contenus anti-français pour enraciner le récit d'une souveraineté retrouvée.
- La Turquie a multiplié par sept ses échanges commerciaux avec le continent entre 2003 et 2024, de 5 à 37 milliards de dollars ; la Chine, la Russie et les monarchies du Golfe investissent dans les mêmes secteurs stratégiques qu'occupait Paris.
- Le débat sur le franc CFA — dont 68 % des citoyens des pays concernés souhaitent le remplacement selon une enquête de 2023 — est devenu le symbole politique central du réaménagement des relations franco-africaines.
Le 29 janvier 2025, le retrait officiel de Bamako, Ouagadougou et Niamey de la CEDEAO a consommé une rupture institutionnelle préparée depuis deux ans. Ce n’est pas seulement le dispositif militaire français qui se retire : l’influence de Paris dans la région s’érode simultanément — sous l’effet conjugué d’opérations de désinformation organisées, d’une concurrence de puissances étrangères et d’une crise de légitimité monétaire que Paris n’a pas su résorber.
La rupture institutionnelle de l’AES : de la charte au fait accompli
Le 16 septembre 2023, les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger signaient la charte du Liptako-Gourma, instituant l’Alliance des États du Sahel1. Le texte est explicite : toute atteinte à la souveraineté d’une Partie déclenche un « devoir d’assistance incluant l’emploi de la force armée ». C’est une clause de défense collective calquée sur l’article 5 de l’OTAN, dirigée non contre des groupes armés non étatiques mais, implicitement, contre toute ingérence extérieure — Paris compris.
La logique était entamée depuis des années, alimentée par le sentiment que l’opération Barkhane avait protégé des régimes sans réduire l’insécurité des populations. En janvier 2024, les trois pays annoncent leur retrait de la CEDEAO ; un an plus tard, le 29 janvier 2025, il est effectif2. Pour la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, ce double mouvement « dessine une fragmentation durable de l’Afrique de l’Ouest »3. L’International Crisis Group documente les hésitations des gouvernements voisins face à une contagion possible et appelle à redéfinir les engagements occidentaux envers ces États à direction militaire4.
La machine de guerre informationnelle russe
Si la rupture diplomatique a une cause structurelle, elle a aussi des accélérateurs. Moscou a investi le champ informationnel au Sahel bien avant que Paris ne prenne la mesure de son importance. Depuis au moins 2022, des dizaines d’opérations de désinformation parrainées par la Russie ont été recensées dans seize pays africains, selon l’Africa Center for Strategic Studies5. Leur cible prioritaire : l’image de la France.
L’agence African Initiative, fondée à Moscou en septembre 2023, constitue la pièce maîtresse de ce dispositif. Viginum a documenté ses méthodes : génération de contenus anti-français en français et en langues locales, recours à l’intelligence artificielle pour amplifier la diffusion, relais via une galaxie de sites web et de comptes sur les réseaux sociaux6. La logique est celle d’un « Africa politology » — fabrique de récits qui présentent la souveraineté retrouvée des juntes comme un acte de libération et l’ancienne puissance tutélaire comme un ennemi à chasser. RT et TASS — sources à caractère officiel — attribuent à Africa Corps (successeur de Wagner sous tutelle directe du ministère russe de la Défense) une série de succès militaires contre les jihadistes, présentés comme la preuve de l’efficacité du nouveau partenariat7.
Africa Corps et l’armement de l’AES
Les livraisons parlent d’elles-mêmes. En janvier 2025, un convoi russo-malien déchargeait à Bamako environ 50 camions, 60 véhicules blindés, deux bateaux et trois systèmes d’artillerie — matériel formellement destiné aux Forces armées maliennes, mais en réalité largement orienté vers les nouvelles bases d’Africa Corps, selon The Sentry8. Cette organisation précise que ce convoi s’inscrit dans une série de trois grands transferts enregistrés dans les cinq premiers mois de 2025. Wagner s’est officiellement retiré du Mali en juin 2025, cédant la place à Africa Corps, plus directement contrôlé par le Kremlin8.
Le 3 avril 2025, Sergueï Lavrov confirmait publiquement que Moscou s’engageait « sans conditions » à aider les États du Sahel à constituer leur force conjointe de 5 000 hommes9. Cette force, dont les opérations ont débuté dans la zone des trois frontières, traduit militairement la charte du Liptako-Gourma. En Burkina Faso et au Niger, l’engagement russe reste limité à la formation ; au Mali, il inclut la participation directe aux combats. L’instabilité au Sahel que ces interventions prétendent résoudre demeure structurelle et profonde.
La concurrence multiforme : Chine, Turquie, Golfe
Moscou n’est pas seule à occuper le terrain que Paris a libéré. Le Rubicon dresse un tableau saisissant de la compétition10 : la Chine a méthodiquement investi dans les infrastructures critiques — ports, chemins de fer, télécommunications, minerais stratégiques — sans poser de conditions politiques. La Turquie, dont les échanges commerciaux avec le continent sont passés de 5 à 37 milliards de dollars entre 2003 et 2024, a ouvert 44 ambassades et déployé un soft power religieux et entrepreneurial particulièrement efficace10. Les monarchies du Golfe, Émirats en tête, suivent une logique de sécurité alimentaire et logistique : ports en eaux profondes, zones économiques spéciales, agriculture irriguée. En février 2025, le Qatar Fund for Development a signé un accord de 50 millions de dollars avec le ministère malien des Finances10.
Face à cette constellation, l’avantage comparatif de Paris — la langue, le réseau d’écoles françaises, l’Alliance française, les accords de défense — s’érode à vue d’œil. Al Jazeera notait en janvier 2025 que le Nigeria était devenu le premier partenaire économique français en Afrique subsaharienne — signe d’un rééquilibrage autant que d’une perte d’ancrage dans les zones francophones11.
Le franc CFA : enjeu monétaire et levier de contestation de l’influence française
Si la variable militaire est visible, la variable monétaire est peut-être plus décisive à long terme. Le franc CFA — deux zones, FCFA BCEAO et FCFA BEAC — reste adossé à une garantie du Trésor français et lié à l’euro à parité fixe. La réforme de 2019 a supprimé l’obligation de dépôt de réserves à Paris et retiré la France des instances de gouvernance de l’UEMOA ; mais le nom, le mécanisme de garantie et la parité fixe demeurent. Selon une enquête de l’Observatoire de l’Économie Africaine en 2023, 68 % des citoyens des pays concernés souhaitent son remplacement par « une monnaie véritablement africaine »12. Au Sénégal, le Premier ministre Ousmane Sonko l’a explicitement qualifié d’instrument de contrôle plutôt que de stabilité.
La CEDEAO visait une monnaie unique, l’Eco, pour 2027 — sans les trois pays de l’AES désormais sortis de l’organisation. L’éclatement de cette perspective fragilise davantage la crédibilité de Paris sur le sujet : c’est Abuja et Accra qui portent désormais le projet, loin de l’orbite française13. Pour les partisans de la souveraineté monétaire — un sujet que les opérations russes instrumentalisent abondamment —, l’AES a franchi une étape symbolique que le reste de l’Afrique de l’Ouest pourrait être tenté de suivre.
Reconstruire, mais sur quelles bases ?
L’Institut Montaigne préconise un virage : sortir de l’obsession sécuritaire et migratoire pour embrasser un « co-développement » centré sur l’investissement privé et les partenariats éducatifs et technologiques14. Al Jazeera observait que Paris cherchait à « tourner la page » via un soft power rénové, tout en reconnaissant que la crédibilité du discours français se heurte au lourd héritage de la Françafrique11. Le Centre d’Études Stratégiques de l’Afrique souligne que les États côtiers — Côte d’Ivoire, Sénégal, Bénin — restent des partenaires attachés à leur relation avec Paris, mais qu’ils posent des exigences de réciprocité croissantes.
La France dispose encore d’atouts réels : la langue française reste la deuxième la plus parlée en Afrique, ses universités forment une part significative des élites continentales, et la diaspora africaine constitue un réseau d’interdépendances mutuelles. Mais ces atouts ne se convertissent en influence durable que si Paris cesse de les utiliser comme contrepartie politique. Selon les analystes et selon plusieurs partenaires africains eux-mêmes, la condition d’une relation renouvelée est l’abandon de la posture tutélaire au profit de partenariats fondés sur la réciprocité, dans un contexte où ces États disposent désormais d’alternatives crédibles.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'Alliance des États du Sahel ?
Née de la charte du Liptako-Gourma signée le 16 septembre 2023, l'AES réunit le Mali, le Burkina Faso et le Niger dans une architecture de défense collective. Elle a officiellement quitté la CEDEAO le 29 janvier 2025 et s'appuie désormais sur Moscou pour son soutien sécuritaire.
Quelles opérations informationnelles la Russie mène-t-elle en Afrique francophone ?
L'agence African Initiative, fondée à Moscou en septembre 2023, diffuse des contenus anti-français en français sur les réseaux sociaux et plusieurs sites web. Viginum, l'agence française de vigilance numérique, a documenté ces campagnes qui utilisent l'IA pour amplifier des narratifs favorables à Moscou.
Pourquoi le franc CFA cristallise-t-il le débat sur la souveraineté africaine ?
Ancré dans un accord de garantie avec le Trésor français, le franc CFA est perçu comme un héritage colonial malgré la réforme de 2019 qui a supprimé l'obligation de dépôt de réserves. 68 % des citoyens des pays concernés souhaitent son remplacement, selon une enquête de 2023.
Quels concurrents remplacent la France en Afrique de l'Ouest ?
La Russie fournit sécurité et propagande via Africa Corps ; la Chine investit dans les infrastructures et les minerais stratégiques ; la Turquie multiplie ses ambassades et son commerce ; les monarchies du Golfe financent des ports et des zones économiques. Tous avancent sans les conditionnalités politiques que Paris imposait.
La France peut-elle reconstruire une relation africaine débarrassée de la Françafrique ?
L'Institut Montaigne préconise un pivot vers l'investissement et le co-développement, en sortant du prisme sécuritaire et migratoire. Paris a déjà repositionné son partenariat économique vers le Nigeria, devenu son premier partenaire en Afrique subsaharienne en 2024. Mais la confiance reste à restaurer sur le long terme.
Sources
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Charte du Liptako-Gourma, 16 septembre 2023, texte intégral via l’Agence Nigérienne de Presse : https://anp.ne/signature-de-la-charte-du-liptako-gourma-ou-la-consecration-de-lalliance-des-etats-du-sahel-aes/ ↩
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Sortie effective de la CEDEAO le 29 janvier 2025, analyse Cameroon-Tribune : https://www.cameroon-tribune.cm/article.html/63789/fr.html/ ↩
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Fondation Méditerranéenne d’Études Stratégiques, « AES versus CEDEAO : Vers la fragmentation de l’Afrique de l’Ouest ? » : https://fmes-france.org/aes-versus-cedeao-vers-la-fragmentation-de-lafrique-de-louest/ ↩
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International Crisis Group, « Defining a New Approach to the Sahel’s Military-led States » : https://www.crisisgroup.org/cmt/africa/sahel/burkina-faso-mali-niger/defining-new-approach-sahels-military-led-states ↩
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Africa Center for Strategic Studies (DoD), cité dans La Libre Afrique, « Comment la Russie use de la désinformation pour s’implanter en Afrique », 31 juillet 2023 : https://afrique.lalibre.be/78197/comment-la-russie-use-de-la-desinformation-pour-simplanter-en-afrique/ ↩
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Viginum, opérations informationnelles de l’agence African Initiative (Moscou, sept. 2023), rapporté par La Nouvelle Tribune, juin 2025 : https://lanouvelletribune.info/2025/06/afrique-la-france-accuse-la-russie-de-mener-une-operation-de-desinformation/ ↩
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RT français, « La force conjointe de l’AES enchaîne les succès militaires contre les terroristes » — source officielle russe, récit à caractériser comme tel : https://francais.rt.com/afrique/118727-force-conjointe-aes-enchaine-succes-militaires-contre-terroristes ↩
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The Sentry, « Doubling Down: Russia in West Africa » (convois janvier 2025 et retrait Wagner/Africa Corps) : https://thesentry.org/reports/doubling-down-russia-west-africa/ ; Radio Free Europe/Radio Liberty, « Russia Hoped Africa Corps Would Replicate Wagner’s Success. It’s Not Going Well. » : https://www.rferl.org/a/russia-africa-corps-mali-withdrawal-wagner-mercenaries/33744461.html ↩ ↩2
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Agence Ecofin, « La Russie renforcera son soutien militaire à l’Alliance des États du Sahel », 4 avril 2025, sur la déclaration de Lavrov : https://www.agenceecofin.com/actualites/0404-127276-la-russie-renforcera-son-soutien-militaire-a-l-alliance-des-etats-du-sahel ↩
-
Le Rubicon, « Un renforcement de l’engagement au Sahel : la Russie, la Chine, la Turquie et les États du Golfe » (données commerciales Turquie-Afrique 2003-2024 et accord Qatar Fund for Development–Mali, février 2025) : https://lerubicon.org/un-renforcement-de-lengagement-au-sahel-la-russie-la-chine-la-turquie-et-les-etats-du-golfe/ ↩ ↩2 ↩3
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Al Jazeera, « With France’s military influence in Africa gone, can it rely on soft power? », 31 janvier 2025 : https://www.aljazeera.com/features/2025/1/31/with-frances-military-influence-in-africa-gone-can-it-rely-on-soft-power ↩ ↩2
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Observatoire de l’Économie Africaine, enquête 2023, cité par Financial Afrik et Investafrique, « Franc CFA vs Monnaie ECO » : https://investafrique.info/2024/11/21/franc-cfa-vs-monnaie-eco-quels-sont-les-vrais-changements-a-attendre/ ↩
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Jeune Afrique, « Passage du franc CFA à l’eco en 2027 : la CEDEAO y croit-elle encore ? » : https://www.jeuneafrique.com/1667073/economie-entreprises/passage-du-franc-cfa-a-leco-en-2027-la-cedeao-y-croit-elle-encore/ ↩
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Institut Montaigne, « Afrique – France : Réinventer le co-développement » : https://www.institutmontaigne.org/publications/afrique-france-reinventer-le-co-developpement ↩
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