L'effort de réarmement : la LPM 2024-2030 et l'« économie de guerre »
La France engage 413 milliards d'euros pour ses armées sur 2024-2030, mais la trajectoire vers les 3 % du PIB vacille sous les coups de la crise budgétaire et de l'instabilité parlementaire.

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Ces visuels constituent des créations imaginaires destinées à accompagner le contenu éditorial. Ils ne doivent pas être confondus avec des photographies, documents ou représentations authentiques de situations réelles.
À retenir
- La LPM 2024-2030 engage 413 milliards d'euros pour les armées françaises, soit 40 % de plus que la programmation précédente.
- Le budget des armées a presque doublé entre 2017 (32,7 Md€) et 2026 (57,1 Md€), progressant d'environ 3 Md€ par an.
- Le 13 juillet 2025, le président a annoncé une accélération supplémentaire de 36 Md€ portant la LPM à 449 Md€.
- Le 3 juin 2026, le Sénat a supprimé la trajectoire budgétaire de la LPM actualisée, fragilisant l'horizon des 3 % du PIB.
- L'« économie de guerre » lancée en juin 2022 a produit des gains industriels réels, mais reste en deçà des ambitions affichées.
Jamais, depuis la guerre froide, Paris n’avait inscrit un chiffre aussi massif dans une loi de programmation militaire. Le 14 juillet 2023, la France promulguait une LPM dotée de 413 milliards d’euros pour la période 2024-2030 — 40 % de plus que la précédente1. Deux ans plus tard, le président portait l’enveloppe à 449 milliards. Pourtant, le 3 juin 2026, le Sénat supprimait d’un vote la trajectoire budgétaire de la loi actualisée, révélant la fragilité d’un réarmement aussi spectaculaire sur le papier que compliqué à financer2.
Une montée en puissance sans précédent depuis 2017
La rupture est datée avec précision. En 2017, le budget des armées s’établissait à 32,7 milliards d’euros, soit 1,77 % du PIB — au plus bas d’une décennie de coupes. La LPM 2019-2025, dite « de réparation », avait amorcé le redressement. Celle de 2024-2030 accélère franchement : l’enveloppe totale de 413,3 milliards représente 118 milliards supplémentaires par rapport à la programmation précédente, avec une marche annuelle d’environ 3 milliards d’euros jusqu’en 2027, portée ensuite à 4,3 milliards3.
La traduction budgétaire pour 2026 est lisible dans le projet de loi de finances examiné par le Sénat : la mission Défense atteint 57,1 milliards d’euros hors pensions, soit une hausse de 6,7 milliards sur un an4. Cette progression exceptionnelle résulte de la superposition de deux couches : la marche ordinaire de la LPM (3,2 Md€) et la « surmarche » annoncée le 13 juillet 2025 par le président (3,5 Md€ supplémentaires pour 2026)5. Sur l’ensemble de la période 2026-2030, cette accélération représente 36 milliards de crédits additionnels, portant le total de la LPM actualisée à 449 milliards.
Les priorités d’emploi de ces crédits témoignent d’une stratégie tirée par les urgences du conflit ukrainien : munitions (en particulier les obus de 155 mm), drones, défense sol-air, espace et connectivité4. La cyberdéfense voit son budget tripler par rapport à la LPM précédente1, en cohérence avec la stratégie française contre les manipulations de l’information.
L’« économie de guerre » : du discours aux chaînes de montage
C’est au salon Eurosatory, le 13 juin 2022, que le président Macron a posé l’expression qui structure depuis la politique industrielle de défense6. L’« économie de guerre » — le terme a été prononcé à trois reprises dans le discours — désigne la mobilisation des capacités industrielles civiles au service des besoins militaires, en temps de paix mais sur un rythme de crise. La Direction générale de l’armement (DGA) en a été placée « en première ligne »6.
Le bilan industriel, trois ans après, est réel. KNDS s’approche des 100 000 obus de 155 mm par an, soit un triplement par rapport à 2022. Nexter a divisé par deux les délais de production des canons Caesar tout en doublant les volumes. Les usines Dassault produisent désormais trois Rafale par mois contre un auparavant, une cadence soutenue aussi par les contrats à l’export noués au fil de l’alliance stratégique avec l’Inde. MBDA est passé de 10 missiles Mistral mensuels en 2022 à 40 en 20247. Ces chiffres, publiés par le ministère des Armées, dessinent une véritable remontée en cadence.
La notion d’économie de guerre reste cependant disputée dans son acception stricte. L’Institut Montaigne relevait dès 2023 que la LPM 2024-2030 s’apparente davantage à une « loi de réparation » qu’à un vrai réarmement8 : elle comble les lacunes accumulées plutôt qu’elle n’élève durablement le potentiel opérationnel des armées. Les commandes restent inférieures aux besoins identifiés en cas de conflit de haute intensité — un registre éloigné des guerres asymétriques des opérations extérieures passées —, et les délais de livraison des industriels tendent à s’allonger à mesure que les carnets de commande se remplissent, pour la France comme pour ses alliés.
Le mur des 3 % et l’inconnue budgétaire
L’horizon des 3 % du PIB consacrés à la défense, évoqué comme cible par Paris depuis les discussions au sein de l’OTAN, constitue le test ultime de crédibilité. La LPM actualisée, telle que déposée au Parlement début 2026, prévoit 76,3 milliards d’euros en 2030, soit environ 2,5 % du PIB9. L’écart avec les 3 % est donc substantiel : la Fondation iFRAP — think tank d’orientation libérale favorable à la hausse des dépenses militaires — estime qu’un budget annuel de l’ordre de 100 milliards serait nécessaire pour atteindre ce seuil10. Ce chiffrage, issu d’une source identifiée pour sa sensibilité aux questions de compétitivité de l’État, est à considérer comme un plaidoyer orienté plutôt que comme une évaluation neutre ; il n’en pointe pas moins un écart structurel que le rapport du Sénat sur les perspectives de financement de la LPM documente également11.
La crise des finances publiques françaises — déficit repassé au-dessus de 5 % du PIB en 2024, charge de la dette en hausse — fragilise la trajectoire. La LPM n’est pas contraignante pour l’exécutif : chaque budget annuel peut théoriquement déroger à la programmation. Les reports de crédits de paiement ont progressé de près de 107 % depuis 2023, selon les calculs de la Fondation iFRAP10, signe que l’exécution réelle accuse un retard croissant sur les autorisations votées.
Une actualisation sous tension parlementaire
La nuit du 3 au 4 juin 2026 a mis cette fragilité en lumière de façon brutale. Lors de l’examen de la LPM actualisée, le Sénat a supprimé l’article 3, celui-là même qui inscrivait dans la loi la trajectoire portant le total à 436 milliards2. Le mouvement est venu de sénateurs de droite qui, souhaitant 14 milliards supplémentaires et voyant leurs amendements repoussés, ont répondu en supprimant purement et simplement la cible. Sébastien Lecornu, Premier ministre, a reconnu devant les journalistes un « vrai problème » et appelé le Parlement à « trouver une solution »2.
La mécanique législative offre une sortie : la commission mixte paritaire, réunie après le vote solennel du Sénat prévu le 9 juin 2026, pourrait rétablir la trajectoire. La LPM actualisée jouit d’un soutien beaucoup plus ferme à l’Assemblée nationale2. L’épisode illustre toutefois une tension récurrente : certains partis qui réclament un effort de défense plus important votent contre les textes budgétaires correspondants, soit pour obtenir davantage, soit par désaccord sur la méthode.
Entre urgence stratégique et contraintes durables
La France se réarme. La progression du budget de défense de 2017 à 2026 — de 32,7 à 57,1 milliards d’euros — est un fait documenté, massif, sans équivalent depuis la fin de la guerre froide3. L’effort industriel produit des résultats mesurables dans les usines de Versailles, de Roanne ou de Bourges.
Mais la distance entre l’ambition affichée — atteindre les 3 % du PIB, tenir une « économie de guerre » pérenne — et les contraintes fiscales réelles demeure considérable. Paris devra conduire simultanément la hausse des dépenses militaires, la réduction du déficit public et le refinancement d’une dette à taux variables en hausse : trois objectifs difficiles à concilier sur une même trajectoire. La crédibilité de la France auprès de ses alliés de l’OTAN dépend moins du chiffre inscrit dans une loi de programmation que de l’exécution effective, année après année, des budgets votés11.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la LPM 2024-2030 ?
C'est la loi de programmation militaire votée par le Parlement français, qui alloue 413 milliards d'euros aux armées sur sept ans. Elle vise à transformer et moderniser les forces après une décennie de réparation budgétaire, avec une hausse annuelle d'environ 3 milliards jusqu'en 2027 puis 4,3 milliards jusqu'en 2030.
Que signifie l'« économie de guerre » annoncée par Macron ?
Lancée le 13 juin 2022 au salon Eurosatory, l'économie de guerre désigne la mobilisation des capacités industrielles civiles au service de la production militaire. Elle a permis des gains concrets : triplement des obus de 155 mm, cadences Rafale multipliées par trois, missiles Mistral quadruplés entre 2022 et 2024.
La France atteindra-t-elle les 3 % du PIB pour la défense d'ici 2030 ?
Non selon la LPM actualisée soumise au Parlement en 2026, qui prévoit 2,5 % du PIB en 2030. La Fondation iFRAP — think tank libéral — estime qu'il faudrait atteindre 100 milliards d'euros annuels pour tenir les 3 %. La crise budgétaire de l'État et le vote du Sénat le 3 juin 2026 compromettent davantage cette trajectoire.
Pourquoi le Sénat a-t-il bloqué la LPM actualisée en juin 2026 ?
Le 3 juin 2026, le Sénat a supprimé l'article central de la LPM actualisée qui fixait la trajectoire à 436 milliards d'euros. Des sénateurs de droite estimaient l'effort insuffisant et ont répondu au rejet de leurs amendements en supprimant l'article lui-même. Lecornu a appelé le Parlement à « trouver une solution » avant la réunion en commission mixte paritaire.
Quel est l'impact de l'instabilité parlementaire sur le budget de défense ?
La loi de programmation militaire n'est pas contraignante pour le gouvernement : le budget est voté chaque année en loi de finances. L'instabilité politique française de 2024-2026 a créé un risque structurel de décrochage entre les annonces et l'exécution réelle, comme l'attestent la hausse des reports de crédits et le vote sénatorial du 3 juin 2026.
Sources
-
Ministère des Armées, « LPM 2024-2030 : 413 milliards d’euros pour “transformer” les armées », 2023. https://www.defense.gouv.fr/actualites/lpm-2024-2030-413-milliards-deuros-transformer-armees ↩ ↩2
-
AFP / Boursorama, « Programmation militaire : Lecornu appelle le Parlement à “trouver une solution” après un vote inattendu au Sénat », 3 juin 2026. https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/programmation-militaire-lecornu-appelle-le-parlement-a-trouver-une-solution-apres-un-vote-inattendu-au-senat-ab06ecce13c573e818e1497fbd930201 ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Ministère des Armées, « Loi de programmation militaire 2024-2030 : les grandes orientations ». https://www.defense.gouv.fr/ministere/politique-defense/loi-programmation-militaire-2024-2030/loi-programmation-militaire-2024-2030-grandes ↩ ↩2
-
Sénat, rapport sur le projet de loi de finances pour 2026, mission Défense, 2025. https://www.senat.fr/rap/l25-139-38/l25-139-38_mono.html ↩ ↩2
-
Ministère des Armées, « Projet de loi de finances des Armées 2026 – LPM année 3 ». https://www.defense.gouv.fr/ministere/politique-defense/loi-programmation-militaire-2024-2030/projet-loi-finances-armees-2026-lpm-annee-3 ↩
-
Vie-publique.fr, discours d’Emmanuel Macron du 13 juin 2022 sur l’industrie d’armement. https://www.vie-publique.fr/discours/285399-emmanuel-macron-13062022-industrie-darmement ↩ ↩2
-
Ministère des Armées, « Deux ans d’économie de guerre en chiffres ». https://www.defense.gouv.fr/actualites/deux-ans-deconomie-guerre-chiffres ↩
-
Institut Montaigne, « La LPM 2024-2030 : loi de réparation mais non de réarmement », 2023. https://www.institutmontaigne.org/expressions/la-loi-de-programmation-militaire-2024-2030-loi-de-reparation-mais-non-de-rearmement ↩
-
Zone Militaire / Opex360, « M. Macron fixe les priorités capacitaires de la future LPM actualisée », janvier 2026. https://www.opex360.com/2026/01/15/m-macron-fixe-les-priorites-capacitaires-de-la-future-loi-de-programmation-militaire-actualisee/ ↩
-
Fondation iFRAP (think tank libéral), « Il faudra 100 milliards d’euros pour être à 3 % en défense en 2030 ». https://www.ifrap.org/budget-et-fiscalite/il-faudra-100-milliards-deuros-pour-etre-3-en-defense-en-2030 ↩ ↩2
-
Sénat, « Perspectives de financement des objectifs fixés par la loi de programmation militaire ». https://www.senat.fr/rap/r24-615/r24-615_mono.html ↩ ↩2
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