La base industrielle et technologique de défense (BITD) : souveraineté, munitions et exportations
La BITD française affiche 21,6 Md€ d'exportations en 2024 et 2e rang mondial selon le SIPRI, mais l'«économie de guerre» achoppe encore sur des dépendances industrielles critiques.

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Ces visuels constituent des créations imaginaires destinées à accompagner le contenu éditorial. Ils ne doivent pas être confondus avec des photographies, documents ou représentations authentiques de situations réelles.
À retenir
- En 2024, les exportations d'armement françaises ont atteint 21,6 milliards d'euros, soit la deuxième meilleure performance historique après le record de 27 milliards en 2022.
- Le SIPRI classe Paris au deuxième rang mondial des exportateurs d'armes pour la période 2019–2023, avec une progression de 47 % par rapport à la période précédente.
- KNDS vise 100 000 obus de 155 mm par an et a triplé sa cadence de production du Caesar, mais 90 % des tubes de rechange ont été redirigés vers l'Ukraine.
- La BITD repose sur 220 000 emplois et neuf groupes mondiaux, mais demeure exposée à des dépendances critiques en composants électroniques, titane et poudres propulsives.
- Le paradoxe structurel persiste : exporter massivement reste indispensable pour financer les programmes nationaux et maintenir les volumes de série qui seuls rendent compétitives les filières françaises.
Quand Emmanuel Macron décrète en juin 2022 l’entrée dans une « économie de guerre », la base industrielle et technologique de défense (BITD) n’est pas une page blanche : elle dispose déjà de champions mondiaux, de 220 000 emplois et d’une tradition exportatrice qui place Paris au sommet du classement mondial. Mais le retour du conflit de haute intensité révèle une réalité contrastée — capable de battre des records commerciaux tout en peinant à produire, sur le sol national, les munitions dont ses propres armées ont besoin.
Un écosystème industriel de premier rang mondial
La BITD s’articule autour de neuf grands groupes intégrateurs — Dassault Aviation, Naval Group, KNDS/Nexter, MBDA, Thales, Airbus Defence & Space, Safran, CS Group et Arquus — qui structurent un réseau dense de PME, d’ETI et de sous-traitants spécialisés1. L’État y joue un rôle d’actionnaire, de donneur d’ordres et de garant via la Direction générale de l’armement (DGA). Ce modèle « à la française » repose sur un postulat : seule la maîtrise nationale des technologies critiques — propulsion, guidage, matériaux avancés, systèmes de combat — garantit l’autonomie stratégique.
Ce positionnement se traduit par des performances mesurables. Selon le SIPRI, Paris est devenu le deuxième exportateur mondial d’armement sur la période 2019–2023, avec 11 % de part de marché, devançant Moscou dont les ventes ont chuté de 53 % sous l’effet des sanctions et de la réorientation vers l’effort de guerre intérieur2. Cette progression de 47 % par rapport à la période 2014–2018 est portée avant tout par les contrats Rafale — dont la relation avec New Delhi illustre à elle seule la dimension politique des exportations3.
Le paradoxe de l’exportateur : vendre pour se réarmer
Les chiffres annuels dessinent une courbe en dents de scie dictée par la logique des grands contrats. En 2022, les prises de commandes à l’export ont atteint 27 milliards d’euros — record historique tiré à 60 % par la commande émiratie de 80 Rafale4. En 2023, l’absence de contrat de cette ampleur a ramené les commandes à 8,2 milliards. En 2024, elles ont rebondi à 21,6 milliards d’euros de livraisons (+163 %), grâce aux Rafale vendus à la Serbie et à l’Indonésie et à quatre sous-marins Barracuda commandés par les Pays-Bas5. En intégrant les commandes pour les forces françaises, le volume total de la BITD approche 40 milliards d’euros6.
Cette dynamique n’est pas un simple succès commercial : elle conditionne la viabilité économique de la filière. Un Rafale produit en petite série pour la seule armée de l’air coûterait sensiblement plus cher qu’un appareil fabriqué en cadence soutenue pour une dizaine de clients. Les exportations subventionnent ainsi le renouvellement des équipements nationaux — le paradoxe est structurel.
Le contrat signé en avril 2025 pour 26 Rafale Marine destinés à l’Inde — environ 6,6 milliards d’euros, premier usage naval hors France — l’illustre parfaitement7. Ces appareils, déployés sur l’INS Vikrant en remplacement de MiG-29, pérennisent la chaîne d’assemblage de Mérignac tout en ancrant durablement la marine indienne dans la sphère industrielle française.
La montée en cadence des munitions : l’épreuve ukrainienne
L’invasion de l’Ukraine a constitué un stress-test brutal. Les premières livraisons de Caesar à Kiev ont révélé simultanément la supériorité tactique du système et la vulnérabilité logistique d’une industrie calibrée pour le temps de paix.
KNDS est passé d’une cadence de 2 Caesar par mois avant la guerre à 6 actuellement, avec un objectif de 12 unités mensuelles d’ici fin 20258 ; le délai de fabrication a été comprimé de 30 à 15 mois. La production d’obus de 155 mm à Bourges vise 100 000 unités par an contre 50 000 auparavant, avec des machines tournant 24 heures sur 249, et un accord avec Les Forges de Tarbes garantit 60 000 à 150 000 corps creux pour 2026–202810.
Mais l’urgence ukrainienne a créé des tensions. Selon des sources concordantes, 90 % des tubes de rechange Caesar ont été redirigés vers l’Ukraine11, au détriment d’autres clients. La France s’est même engagée à affecter l’intégralité de sa production 2025 de Caesar à Kiev12. Ce choix reflète la solidarité alliée, mais met en lumière les limites d’une chaîne industrielle sans surcapacités suffisantes pour servir simultanément forces nationales, clients export et partenaires en crise.
Dépendances structurelles et fragilités de l’écosystème
L’« économie de guerre » bute sur des nœuds de fragilité hérités de décennies d’optimisation en temps de paix. Trois lignes de tension méritent d’être identifiées.
Les composants électroniques d’abord : missiles MBDA, systèmes Thales, sous-marins Naval Group intègrent des semi-conducteurs dont la production est concentrée en Asie du Nord-Est. Aucune rupture formelle n’a été constatée, mais la dépendance constitue un risque systémique non encore résorbé par les programmes de souveraineté numérique européens.
Le titane ensuite : avant 2022, environ 60 % de l’approvisionnement aéronautique français provenait de Russie et d’Ukraine1. La guerre a contraint à diversifier en urgence vers le Kazakhstan, la Chine ou le Canada, avec des surcoûts qui affectent les programmes en cours — enjeu d’autant plus sensible que le Rafale et les sous-marins nucléaires consomment des quantités significatives de cet alliage. La question des terres rares et matériaux stratégiques traverse l’ensemble de la filière.
Les poudres propulsives enfin : Eurenco investit dans une nouvelle usine à Bergerac pour réduire la dépendance aux importations1, tandis que les PME et ETI de sous-traitance font face à des difficultés de financement bancaire — cinq à sept milliards d’euros de financements nouveaux seraient nécessaires pour absorber la hausse des carnets de commandes. L’écart entre la puissance des maîtres d’œuvre et la fragilité de certains fournisseurs de rang 2 ou 3 constitue peut-être la principale vulnérabilité systémique de la BITD.
Vers une consolidation européenne sous pavillon français ?
Le fait marquant de 2024 est géographique : pour la première fois, 60 % des commandes à l’export provenaient de pays européens6, renversant la prédominance historique du Moyen-Orient et de l’Asie. Ce basculement reflète le réarmement accéléré du continent sous la pression russe.
Paris se positionne pour en être le principal bénéficiaire industriel : sous-marins Barracuda pour les Pays-Bas, futur char de combat européen avec l’Allemagne via KNDS, contrats Rafale en Europe centrale. La comparaison avec l’industrie de défense russe sous sanctions souligne a contrario les avantages d’un système ouvert aux exportations et adossé à des technologies de premier rang.
Ce projet de leadership se heurte toutefois à des obstacles connus : préférence de certains États membres pour le F-35, logiques nationales de souveraineté, résistances à toute mutualisation. L’« économie de guerre » a accéléré la prise de conscience, mais elle n’a pas effacé les contradictions d’une Europe de la défense qui reste autant un projet politique qu’industriel.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre commandes et exportations dans les chiffres de la défense ?
Les commandes correspondent aux contrats signés dans l'année (indicateur commercial prospectif) ; les exportations désignent les livraisons effectivement réalisées, comptabilisées en valeur transférée. Un contrat peut être signé plusieurs années avant la livraison, d'où des écarts importants : 27 Md€ de commandes en 2022, mais seulement 8,2 Md€ de livraisons en 2023.
Pourquoi la France est-elle classée deuxième exportateur mondial d'armes devant la Russie ?
Selon le SIPRI, sur la période 2019–2023, les ventes françaises ont progressé de 47 % grâce notamment aux contrats Rafale, tandis que les exportations russes ont chuté de 53 %, en partie du fait des sanctions et de la consommation intérieure liée à la guerre en Ukraine.
Qu'est-ce que l'«économie de guerre» déclarée par Macron en 2022 ?
L'expression désigne un passage en mode production accéléré : montée en cadence des munitions, raccourcissement des délais industriels, commandes pluriannuelles sans garantie contractuelle préalable. KNDS illustre ce basculement avec 500 M€ d'investissements pris « en risque » pour tripler la production du Caesar et doubler celle des obus de 155 mm.
Quelles sont les principales dépendances de la BITD française ?
Les industriels signalent trois zones de vulnérabilité : les composants électroniques (semi-conducteurs), le titane — dont 60 % de l'approvisionnement aéronautique dépendait de Russie et d'Ukraine avant 2022 — et les poudres propulsives, pour lesquelles Eurenco investit dans une nouvelle usine à Bergerac.
Le Rafale Marine commandé par l'Inde a-t-il une importance stratégique particulière ?
Oui. Les 26 appareils signés en avril 2025 font de la marine indienne le premier utilisateur naval du Rafale hors de France. Ils sont destinés au porte-avions INS Vikrant et consolident un partenariat stratégique fondé sur plus d'un siècle de coopération bilatérale, tout en ancrant New Delhi dans la sphère d'influence industrielle française.
Sources
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Financement de la Base Industrielle et Technologique de Défense, rapport gouvernemental, mars 2025. https://www.info.gouv.fr/upload/media/content/0001/13/9e90aa4b056f3a52c7cdabd480d5146914aa0e24.pdf ↩ ↩2 ↩3
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SIPRI, « Trends in International Arms Transfers 2023 », mars 2024, cité par Le Moci : « Armements : la France s’installe au deuxième rang mondial des exportateurs d’après le rapport du SIPRI ». https://www.lemoci.com/actualites/actualites/armement-la-france-sinstalle-au-deuxieme-rang-mondial-des-exportateurs-dapres-le-rapport-du-sipri/ ↩
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SIPRI, ibid. Principaux clients de la France sur 2019–2023 : Inde (29 %), Qatar (17 %), Égypte (6,4 %). https://www.cnews.fr/monde/2024-03-12/armement-la-france-devient-le-deuxieme-pays-exportateur-au-monde-1467066 ↩
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Zone Militaire / opex360 : « Avec 27 milliards d’euros de commandes en 2022, les exportations françaises d’armement ont plus que doublé », juillet 2023. https://www.opex360.com/2023/07/26/avec-27-milliards-deuros-de-commandes-en-2022-les-exportations-francaises-darmement-ont-plus-que-double/ ↩
-
Zone Militaire / opex360 : « Le montant des exportations françaises d’armement a atteint 21,6 milliards d’euros en 2024 », septembre 2025. https://www.opex360.com/2025/09/10/le-montant-des-exportations-francaises-darmement-a-atteint-216-milliards-deuros-en-2024/ ↩
-
Boursorama / AFP : « Armement : les exportations françaises signent une performance historique en 2024 », septembre 2025. https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/armement-les-exportations-francaises-signent-une-performance-historique-en-2024-da8829f80047ecf57c4a9d98025c6106 ↩ ↩2
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Dassault Aviation, communiqué de presse : « Signature du contrat Rafale Marine pour l’Inde », 28 avril 2025. https://www.dassault-aviation.com/en/group/press/press-kits/signature-of-the-rafale-marine-contract-for-india/ ; L’Usine Nouvelle : « L’Inde approuve l’achat de 26 Rafale à Dassault Aviation ». https://www.usinenouvelle.com/article/l-inde-approuve-l-achat-de-26-rafale-marine.N2230370 ↩
-
Zone Militaire / opex360, et Bulgarian Military : « Ukraine may get 144 French Caesar howitzers, in 2025 boost », mai 2025. https://bulgarianmilitary.com/2025/05/13/ukraine-may-get-144-french-caesar-howitzers-in-2025-boost/ ↩
-
L’Usine Nouvelle : « Pour KNDS, une prise de risque à 500 millions d’euros gagnante pour entrer dans l’économie de guerre ». https://www.usinenouvelle.com/article/pour-knds-une-prise-de-risque-a-500-millions-d-euros-gagnante-pour-entrer-dans-l-economie-de-guerre.N2229003 ↩
-
Boursorama : « Production d’obus : les Forges de Tarbes montent en puissance avec des commandes long-terme de KNDS », décembre 2025. https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/production-d-obus-les-forges-de-tarbes-montent-en-puissance-avec-des-commandes-long-terme-de-knds-cc7958778b3ecee2a6388f0c8511822e ↩
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Euromaidanpress / Le Monde : « 90 % of Caesar cannon barrels produced by KNDS are being sent to Ukraine », avril 2025. https://euromaidanpress.com/2025/04/22/le-monde-90-of-caesar-cannon-barrels-produced-by-knds-are-being-sent-to-ukraine/ ↩
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Kyiv Post : « France Commits All Its 2025 CAESAR Howitzer Production to Ukraine ». https://www.kyivpost.com/post/52629 ↩
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