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Belgrade entre Moscou et Bruxelles : la Serbie défie l'architecture de sécurité balkanique

Réarmement record, double approvisionnement Est/Ouest et dénonciation des exercices croato-albano-kosovars : Belgrade déstabilise l'équilibre balkanique et met Bruxelles en difficulté.

16 juin 2026Lecture 6 min
Vue aérienne de Belgrade au crépuscule, avec la forteresse de Kalemegdan dominant la confluence de la Save et du Danube, symbole des tensions géopolitiques entre Est et Ouest.
Vue aérienne de Belgrade au crépuscule, avec la forteresse de Kalemegdan dominant la confluence de la Save et du Danube, symbole des tensions géopolitiques entre Est et Ouest. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. La Serbie affiche le budget militaire le plus élevé des Balkans occidentaux hors OTAN : 2,6 % du PIB en 2024, soit 2,2 milliards de dollars, avec une projection à 2,8 milliards en 2025 selon le SIPRI.
  2. Belgrade combine des Rafale français avec des systèmes chinois FK-3 et des pièces russes, une stratégie de double approvisionnement qui complique toute pression occidentale.
  3. Les exercices militaires annoncés par la Croatie, l'Albanie et le Kosovo (trois fois en 2026) sont qualifiés par Vučić d'« alliance dirigée contre la Serbie », alimentant une rhétorique de siège.
  4. Les quatre municipalités nord-kosovares à majorité serbe demeurent la zone de friction la plus immédiate, maintenue sous tension par Belgrade selon l'International Crisis Group.
  5. L'échec de la politique d'élargissement de l'UE — ni bâton suffisant ni carotte crédible — laisse Bruxelles quasi seul face au dossier, après le désengagement stratégique américain.

En août 2024, Emmanuel Macron signait à Belgrade un contrat de 2,7 milliards d’euros pour la livraison de douze Rafale F4 à l’armée serbe. Moins d’un an plus tard, les mêmes avions français côtoient dans les catalogues de défense serbes des missiles anti-aériens FK-3 d’origine chinoise et des systèmes de roquettes israéliens. Cette combinaison hétéroclite n’est pas le fruit du hasard. Elle résume à elle seule la stratégie de Belgrade : entretenir l’ambiguïté entre toutes les puissances, tout en affichant le budget militaire le plus élevé des Balkans occidentaux hors OTAN.

Un réarmement hors norme pour la région

Les chiffres publiés par le SIPRI en avril 2026 sont sans ambiguïté : la dépense militaire serbe a atteint 2,2 milliards de dollars en 2024, soit 2,6 % du PIB, avant de grimper à 2,8 milliards de dollars en 20251. C’est, de loin, le premier budget de défense des Balkans occidentaux parmi les États non membres de l’OTAN — loin devant la Croatie (1,6 milliard) et à des années-lumière de la Bosnie-Herzégovine (216 millions)2.

War on the Rocks relevait dès février 2026 que les achats d’équipements serbes « ne s’expliquent plus seulement par des mises à niveau techniques »3. L’arsenal accumulé depuis 2015 comprend des avions de combat, des systèmes de défense aérienne à longue portée, des drones et des capacités de guerre électronique. Depuis janvier 2025, Belgrade a officiellement résilié plusieurs contrats d’armements avec Moscou, rendus inexécutables par les sanctions internationales après l’invasion de l’Ukraine. Mais la maintenance des systèmes soviétiques et russes existants se poursuit via des pièces disponibles sur les marchés tiers4. La rupture avec Moscou sur les nouvelles acquisitions est donc réelle — sans que disparaisse l’empreinte russe dans l’arsenal serbe.

C’est ici que la dimension technologique croise la géopolitique : un État qui opère simultanément des Rafale occidentaux, des missiles chinois FK-3 (version export du HQ-22), des roquettes PULS israéliennes et des équipements soviétiques entretient une interopérabilité délibérément fragmentée5. Aucune puissance ne peut prétendre contrôler l’ensemble du spectre capacitaire serbe — ce qui constitue précisément le ressort de l’autonomie stratégique revendiquée par Vučić.

La mécanique du « siège » : Croatie, Albanie, Kosovo

En janvier 2026, les responsables de la défense de la Croatie, de l’Albanie et du Kosovo se retrouvaient à Zagreb pour mettre en œuvre le mémorandum de coopération militaire signé à Tirana le 18 mars 2025. Le chef d’état-major albanais Arben Kingji a confirmé peu après que trois exercices conjoints se tiendraient en 2026 — deux sur le sol croate, un à Tirana6.

La réaction de Belgrade a été immédiate et calibrée. Aleksandar Vučić a qualifié cette coopération d’« alliance dirigée contre la Serbie », posant publiquement la question à laquelle, selon lui, « personne dans la communauté internationale n’a répondu ». European Western Balkans a documenté en mars 2026 la réponse des experts régionaux : il s’agit d’une coopération de défense normale entre alliés de l’OTAN, sans visée offensive particulière7. Mais c’est précisément cette normalité qui sert le récit serbe : Belgrade peut présenter comme menaçant ce que Zagreb et Tirana considèrent comme banal.

La sociologie du nationalisme serbe donne à cette rhétorique une résonance interne puissante. Le récit du « siège » — hérité des guerres des années 1990, de la campagne aérienne de l’OTAN en 1999 et de l’indépendance du Kosovo proclamée en 2008 — demeure l’un des ressorts les plus mobilisateurs de l’opinion publique. Un réarmement justifié par une menace extérieure perçue est, pour le gouvernement, une politique publique presque sans coût politique intérieur.

Le Kosovo au nord : la poudrière à portée d’étincelle

La vraie ligne de fracture immédiate n’est pas entre Belgrade et Zagreb, mais dans les quatre municipalités nord-kosovares à majorité serbe : Leposavić, Mitrovica-Nord, Zubin Potok et Zvečan. Selon l’International Crisis Group, quelque 50 000 habitants — à 90 % serbes — y vivent dans un espace juridiquement disputé, entre les structures parallèles maintenues par Belgrade et l’autorité que Pristina tente d’y asseoir8.

Les accords de Bruxelles de 2013 prévoyaient la création d’une Association des municipalités serbes, jamais mise en œuvre. Depuis, les tensions ont évolué par cycles : fermeture de structures soutenues par Belgrade par les autorités kosovares, heurts sporadiques, renforts ponctuels de la KFOR. La force de l’OTAN au Kosovo — environ 4 500 à 4 600 soldats selon les rotations — maintient un calme de surface9. L’EULEX, mission civile européenne, soutient les réformes judiciaires et policières. Mais ni l’une ni l’autre n’est en mesure de trancher le différend politique de fond : la Serbie refuse de reconnaître l’indépendance du Kosovo, reconnue par une centaine d’États mais pas par la Russie, la Chine, ni cinq membres de l’Union européenne.

Le Robert Lansing Institute a documenté en mars 2026 comment Belgrade entretient une « stratégie d’instabilité permanente » dans le nord, mobilisant des réseaux locaux sans franchir les seuils qui déclencheraient une réaction formelle de l’OTAN10. C’est l’approche russe dans les Balkans transposée à l’échelle d’un État candidat à l’UE : la pression sous le seuil du conflit ouvert.

L’échec structurel de la politique d’élargissement

Trente ans après Dayton et vingt-cinq ans après l’intervention de l’OTAN au Kosovo, la région reste une zone de conflits non résolus gérés par des missions internationales. La politique européenne d’élargissement, censée constituer la force de transformation principale, n’a pas produit les résultats escomptés.

Belgrade a ouvert 22 chapitres d’adhésion — mais n’en a fermé aucun depuis 2017, les deux seuls chapitres provisoirement clos (science et éducation) ayant été bouclés immédiatement à leur ouverture pour des raisons techniques11. Les blocages sont bien connus : l’État de droit, la lutte contre la corruption et la liberté de la presse n’ont pas atteint les seuils requis. Surtout, Bruxelles exige des États candidats qu’ils alignent leur politique étrangère sur celle de l’UE — y compris les sanctions contre Moscou que Belgrade refuse d’adopter. La Commission a explicitement conditionné les décaissements (1,5 milliard d’euros en jeu) à cette convergence, sans que cela infléchisse substantiellement le comportement serbe12.

Le problème est structurel : l’élargissement fonctionne quand la perspective d’adhésion est crédible à court terme. Elle ne l’est plus. Et une Turquie dans l’OTAN mais aux marges de l’UE offre depuis longtemps le modèle d’un État qui exploite l’ambiguïté de sa position plutôt que de la résoudre. Vučić semble avoir tiré les leçons de cette trajectoire.

Washington, de son côté, a réduit son engagement direct dans la région. L’administration Trump a réorienté ses priorités vers l’hémisphère occidental et les tensions sino-américaines. L’écart entre les objectifs OTAN à 5 % du PIB martelés par Washington et la réalité de l’engagement américain dans les Balkans illustre cette tension. Bruxelles se retrouve quasi seul à gérer un dossier pour lequel ses outils — la conditionnalité, les mécanismes de dialogue — se sont révélés insuffisants face à un gouvernement qui a appris à les contourner.

Le risque d’une escalade par procuration

La question que pose War on the Rocks est celle que tous les acteurs régionaux évitent de formuler explicitement : le réarmement serbe à double standard crée-t-il un risque de conflit intra-OTAN par procuration ? La configuration est inédite. En cas de crise au Kosovo, Belgrade pourrait engager des capacités contre des forces de pays membres de l’Alliance — la Croatie et l’Albanie — sans être elle-même dans l’OTAN3. La clause de défense mutuelle de l’article 5 ne s’appliquerait pas mécaniquement, mais la pression politique sur les alliés serait immédiate.

L’Atlas Institute for International Affairs pointe une « dérive stratégique » : l’Occident n’a ni suffisamment durci la conditionnalité pour contraindre Belgrade, ni offert une perspective d’adhésion assez crédible pour la séduire13. Le résultat est une zone grise où la Serbie dispose d’une liberté d’action croissante — symbolisée par l’achat de Rafale à la France tout en refusant les sanctions européennes contre la Russie.

La voie étroite pour Bruxelles serait de lier explicitement les livraisons d’équipements militaires européens (et les financements associés) à des gestes concrets sur le Kosovo et les sanctions russes. La France, qui a signé le contrat Rafale, n’a pas conditionné la vente à des engagements politiques mesurables. Cette dissociation entre la vente d’armes et la conditionnalité politique est précisément ce que la Russie et l’utilisation stratégique des sociétés militaires privées ont exploité dans d’autres contextes : fournir des capacités sans en contrôler l’usage politique.

La géométrie d’une instabilité maîtrisée

Le vrai risque balkanique en 2026 n’est pas un conflit ouvert à court terme. La KFOR, l’EULEX et la mémoire collective des guerres des années 1990 constituent des barrières réelles. Le risque est celui d’une instabilité structurelle entretenue : suffisamment contenue pour ne pas déclencher de réponse internationale ferme, suffisamment visible pour maintenir la pression régionale et légitimer le réarmement continu.

L’indicateur à surveiller reste le nord du Kosovo. Si Pristina tente d’y imposer de nouvelles mesures d’autorité sans avoir d’abord résolu la question de l’Association des municipalités serbes, et si Belgrade répond par un soutien accru à ses réseaux locaux, le cycle pourrait s’emballer avant que les garde-fous internationaux n’aient le temps d’agir. Le signal d’alarme serait une réduction des effectifs de la KFOR — précisément la variable que Washington a commencé à évoquer sous pression budgétaire. Une KFOR affaiblie dans un environnement où les budgets de défense régionaux ont progressé de 40 à 120 % en cinq ans3 n’est pas un scénario à exclure.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi la Serbie achète-t-elle simultanément des Rafale français et des armements non occidentaux ?

Belgrade entretient délibérément une ambiguïté stratégique : les Rafale signalent une ouverture vers l'Ouest et contournent les restrictions de l'OTAN sur les équipements russes, tandis que les missiles chinois FK-3 et les drones israéliens maintiennent une autonomie technologique qui complique toute pression européenne ou américaine.

Les exercices militaires Croatie-Albanie-Kosovo représentent-ils une menace réelle pour la Serbie ?

Selon les experts, il s'agit d'une coopération de défense dans le cadre des obligations OTAN, normale entre alliés. Belgrade exploite toutefois la rhétorique du « siège » pour légitimer son réarmement et mobiliser son opinion publique, comme l'a documenté European Western Balkans en mars 2026.

Pourquoi l'adhésion de la Serbie à l'UE est-elle bloquée ?

Deux obstacles principaux : le non-alignement de Belgrade sur les sanctions anti-russes, exigé des États candidats, et l'absence de progrès sur l'État de droit, la lutte contre la corruption et la liberté de la presse. Vingt-deux chapitres ont été ouverts, mais aucun n'a été fermé sur le fond depuis 2017.

Quel est le statut des quatre municipalités nord-kosovares ?

Ces territoires (Leposavić, Mitrovica-Nord, Zubin Potok, Zvečan), peuplés à 90 % de Serbes, constituent la zone de friction la plus volatile. L'ICG documente que Belgrade y entretient des structures parallèles contestées par Pristina, sur fond de querelle autour de l'Association des municipalités serbes prévue par les accords de Bruxelles.

Quel est le rôle de la KFOR et de l'EULEX au Kosovo ?

La KFOR (force OTAN d'environ 4 500 à 4 600 soldats selon les rotations) assure la dissuasion militaire et a renforcé sa posture lors des crises en 2022-2024. L'EULEX soutient les réformes judiciaires et policières. Les deux missions maintiennent un calme de surface mais ne peuvent résoudre le différend politique fondamental entre Belgrade et Pristina.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. SIPRI, « Global Military Spending Rise Continues as European and Asian Expenditures Surge », SIPRI Fact Sheet, avril 2026. https://www.sipri.org/sites/default/files/2026-04/2604_milex_2025.pdf

  2. Portal.hr, « Serbia has the highest military spending of all Western Balkan countries – research », mai 2026. https://www.portal.hr/en/novosti/hr/99657-srbija-od-svih-zemlja-zapadnog-balkana-ima-najvece-izdatke-za-vojsku-istrazivanje

  3. Armend Bekaj et al., « A Worrying Military Build-up in the Western Balkans? », War on the Rocks, février 2026. https://warontherocks.com/2026/02/a-worrying-military-build-up-in-the-western-balkans/ 2 3

  4. Defense News, « Serbia cancels Russian arms deals amid Ukraine war, Western sanctions », 10 janvier 2025. https://www.defensenews.com/global/europe/2025/01/10/serbia-cancels-russian-arms-deals-amid-ukraine-war-western-sanctions/

  5. Euro-SD, « Assessing Serbia’s ground forces procurement efforts », European Security & Defence, septembre 2025. https://euro-sd.com/2025/09/articles/armament/46589/assessing-serbias-ground-forces-procurement-efforts/

  6. Gazeta Express, « Three joint military exercises Kosovo-Albania-Croatia », 2026. https://www.gazetaexpress.com/en/three-joint-military-exercises-kosovo-albania-croatia-nufi-sna-worries-nato-exercise-serbia/

  7. European Western Balkans, « Military cooperation between Croatia, Albania and Kosovo prompts harsh reactions in Serbia », 4 mars 2026. https://europeanwesternbalkans.com/2026/03/04/military-cooperation-between-croatia-albania-and-kosovo-prompts-harsh-reactions-in-serbia/

  8. International Crisis Group, « Behind the Renewed Troubles in Northern Kosovo », 2025. https://www.crisisgroup.org/qna/behind-renewed-troubles-europe-balkans-northern-kosovo

  9. BISI, « NATO Reaffirms Security Commitment in Kosovo and Bosnia amid Geopolitical Tensions », 2026. https://bisi.org.uk/reports/nato-reaffirms-security-commitment-in-kosovo-and-bosnia-amid-geopolitical-tensions

  10. Robert Lansing Institute, « Renewed Threats to Kosovo and Stability in the Western Balkans », 16 mars 2026. https://lansinginstitute.org/2026/03/16/renewed-threats-to-kosovo-and-stability-in-the-western-balkans/

  11. bne IntelliNews, « Serbia skips EU-Western Balkans summit amid deadlock in accession talks », 2026. https://www.intellinews.com/serbia-skips-eu-western-balkans-summit-amid-deadlock-in-accession-talks-417305/

  12. Politico EU / Global Security, « Wider Europe Briefing: Brussels Slams Serbia’s Rule of Law Shortfall », juin 2026. https://www.globalsecurity.org/military/library/news/2026/06/mil-260609-rferl06.htm

  13. Atlas Institute for International Affairs, « Recalibrating Western Policy Toward Serbia and Kosovo: Enlargement, Leverage, and Strategic Drift », 2026. https://atlasinstitute.org/recalibrating-western-policy-toward-serbia-and-kosovo-enlargement-leverage-and-strategic-drift/

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