L'onde de choc vénézuélienne sur les Caraïbes
L'opération américaine de janvier 2026 contre Caracas a fracturé la CARICOM, exposé les dépendances énergétiques et migratoires de la région et redessiné ses équilibres.

Les images illustrant nos articles et analyses sont générées à l'aide d'un outil d'intelligence artificielle. Elles sont fournies à titre purement illustratif et ne reflètent pas nécessairement la réalité des faits, des lieux, des personnes ou des objets évoqués.
Ces visuels constituent des créations imaginaires destinées à accompagner le contenu éditorial. Ils ne doivent pas être confondus avec des photographies, documents ou représentations authentiques de situations réelles.
À retenir
- Le 3 janvier 2026, les forces spéciales américaines ont capturé Nicolás Maduro à Caracas dans le cadre de l'opération Absolute Resolve, déclenchant une onde de choc immédiate dans les Caraïbes.
- La CARICOM a réaffirmé son attachement à la souveraineté et au droit international, mais le bloc s'est fracturé entre Trinité-et-Tobago — alignée sur Washington — et le reste de ses membres, plus réservés.
- Port of Spain avait au préalable accueilli un radar militaire américain et autorisé l'accès à ses bases aériennes ; Caracas a répondu en suspendant ses accords énergétiques avec l'île.
- La crise migratoire vénézuélienne, avec 7,7 millions de personnes déplacées dans le monde fin 2024, pèse durablement sur des économies caribéennes fragiles.
- L'ère post-Maduro, désormais gérée par Delcy Rodríguez, rouvre des dossiers figés — Essequibo, PetroCaribe, sanctions — mais n'efface pas les fractures géopolitiques nées de l'opération.
Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, des hélicoptères militaires américains ont survolé Caracas et des unités de la Delta Force ont appréhendé Nicolás Maduro dans son palais présidentiel. Quelques heures plus tard, Donald Trump annonçait la capture du dirigeant vénézuélien, inculpé à New York pour trafic de drogue et de prétendues collusions terroristes1. À 2 000 kilomètres de là, dans les capitales caribéennes, le choc s’est propagé en quelques minutes — réveillant un archipel que la crise vénézuélienne avait déjà transformé en profondeur depuis dix ans.
Une CARICOM fracturée face à l’impensable
Le Bureau de la Conférence des chefs de gouvernement de la CARICOM, réuni d’urgence le 3 janvier 2026, a publié une déclaration d’une sobriété calculée. La Communauté caribéenne réaffirmait son « attachement indéfectible aux principes fondamentaux du droit international et du multilatéralisme inscrits dans la Charte des Nations Unies, notamment la souveraineté et l’intégrité territoriale des États »2. L’appel à un « dialogue pacifique par la voie diplomatique » — sans condamner nommément Washington — trahissait un équilibre difficile entre réprobation de principe et ménagement du principal partenaire commercial et sécuritaire de la région.
Car sous le consensus apparent couvaient des divergences majeures. La Guyana, dont le président Irfaan Ali avait activé les forces de défense dès l’annonce de l’opération, s’est gardé de critiquer Washington tout en soulignant la nécessité de préserver la stabilité régionale3. La raison en est simple : Georgetown est depuis 2023 engagée dans un contentieux territorial explosif avec Caracas sur la région de l’Essequibo, riche en pétrole offshore, et l’opération américaine avait mécaniquement desserré la pression militaire vénézuélienne à sa frontière4.
Trinité-et-Tobago, elle, a franchi une ligne beaucoup plus nette. Sa première ministre Kamla Persad-Bissessar a qualifié les États-Unis d’« allié suprême » de son pays, déclarant que toute organisation qui choisirait de « dénigrer » Washington tout en « soutenant » le gouvernement Maduro « avait clairement perdu le nord »5. Ce positionnement sans ambiguïté a consommé la rupture avec le reste du bloc.
Port of Spain à la manœuvre, Caracas en représailles
Ce n’était pas une improvisation. Dès novembre 2025, Trinité-et-Tobago avait accepté l’installation d’un radar militaire américain de type AN/TPS-80 G/ATOR sur l’île de Tobago, que Port of Spain présentait officiellement comme un outil de lutte contre le trafic de drogue6. Des responsables militaires américains avaient pourtant reconnu publiquement que l’équipement pouvait être « utilisé dans un conflit avec le Venezuela ». L’île avait également ouvert ses aéroports aux appareils militaires américains dans les semaines précédant l’opération7.
Caracas n’a pas tardé à répliquer. Le Venezuela a suspendu plusieurs accords gaziers et pétroliers conclus avec Trinité-et-Tobago — accords dont dépendait une part non négligeable de l’approvisionnement énergétique de l’île6. La mesure de rétorsion a mis en lumière une vulnérabilité longtemps sous-estimée : la proximité géographique et les interdépendances énergétiques avec le continent sud-américain constituent à la fois un atout et un levier de pression pour les États caribéens.
La suite a montré que Port of Spain ne tirait pas un grand bénéfice de son alignement. Le radar a été démonté dès mars 2026, moins de trois mois après l’opération6. Entre-temps, la fracture au sein de la CARICOM s’était approfondie : des observateurs ont relevé que Trinité-et-Tobago, qui finance environ 22 % du budget du bloc, avait commencé à évoquer une réduction de sa contribution, ce qui fragilise structurellement l’organisation5.
La décennie migratoire qui a tout changé
La crise politique de 2026 a brutalement éclairé une transformation silencieuse qui durait depuis dix ans. Depuis 2015, le Venezuela a vu 7,74 millions de ses ressortissants quitter le pays, dont 6,59 millions dans la seule Amérique latine et la région caribéenne à fin 20248. Pour les petits États insulaires des Caraïbes, ces flux ont représenté une pression démographique sans précédent.
Trinité-et-Tobago en est le cas d’école le plus aigu. L’île accueille entre 150 000 et 200 000 Vénézuéliens, soit de 10 à 13 % de sa population totale9. La plupart vivent dans une situation précaire : accès limité aux soins, emploi informel, menace constante d’expulsion. Un rapport de Refugees International soulignait que les conditions de vie de ces migrants pouvaient se révéler « pires que ce qu’ils avaient fui »9. Ce contexte nourrit des tensions sociales persistantes et complique tout discours d’accueil — ce qui explique en partie l’ambivalence d’une politique gouvernementale oscillant entre fermeté migratoire et coopération énergétique avec Caracas.
La diplomatie brésilienne envers la crise vénézuélienne a tenté d’offrir une alternative multilatérale, mais Brasilia n’a guère plus de prise sur les flux migratoires caribéens que sur les décisions de Washington. La coordination humanitaire, elle, repose sur le plan régional RMRP 2025-2026, qui mobilise 230 partenaires et un milliard quatre cents millions de dollars — des ressources très insuffisantes au regard de l’ampleur du phénomène8.
L’héritage brisé de PetroCaribe
Derrière la crise diplomatique se profile une question énergétique plus profonde. PetroCaribe, l’alliance pétrolière lancée par Hugo Chávez en 2005, avait permis à une quinzaine d’États caribéens d’acheter du pétrole vénézuélien à des conditions très préférentielles — paiement différé sur plusieurs décennies à taux réduit. Le mécanisme avait créé une dépendance réelle, mais aussi une marge de manœuvre financière appréciable pour des économies insulaires aux ressources limitées10.
Les sanctions américaines de 2019 contre PDVSA, conjuguées à l’effondrement de la production pétrolière vénézuélienne, avaient déjà largement vidé le dispositif de sa substance. En décembre 2025, Maduro avait lui-même appelé à une relance de PetroCaribe — signal d’une conscience aiguë de l’intérêt stratégique de cet outil — sans succès tangible10. Sa capture définitive quelques semaines plus tard a clos ce chapitre à court terme, laissant les membres caribéens de l’ancienne alliance face à leurs factures énergétiques sans filet de secours. C’est un des vides que la crise États-Unis-Venezuela n’a fait qu’agrandir.
Essequibo, Rodríguez et les inconnues de l’après-Maduro
L’ère post-Maduro, désormais gérée par l’ancienne vice-présidente Delcy Rodríguez — dont Washington a levé les sanctions en avril 2026 et dont il a formellement reconnu l’autorité sur l’État vénézuélien11 — ne signifie pas un retour à la normale pour les Caraïbes. L’affaire de l’Essequibo en est la preuve. La revendication vénézuélienne sur les deux tiers du territoire guyanais reste entière : en mai 2026, Rodríguez a elle-même fait le déplacement à La Haye pour défendre la position de Caracas devant la Cour internationale de justice, dont la décision est attendue en août 20264. Le dossier pétrolier offshore, où ExxonMobil opère dans la zone contestée, donne à cet enjeu une dimension stratégique et économique de premier ordre pour toute la région.
Le nouveau gouvernement vénézuélien doit par ailleurs jongler entre les exigences américaines — couper les liens avec Pékin, Moscou, Téhéran et La Havane — et une dette colossale envers la Chine, estimée à vingt milliards de dollars11. Dans ce contexte, la marge de manœuvre de Caracas pour renouer avec ses voisins caribéens reste étroite. La pression exercée sur le Nicaragua, autre régime dans le viseur de Washington, signale que l’élan interventionniste ne s’est pas dissipé avec la capture de Maduro.
Pour les États caribéens, janvier 2026 a mis en évidence une vulnérabilité structurelle : leur proximité avec le Venezuela est une réalité géographique et humaine qui ne se décrète pas, et la fracture de la CARICOM a montré que la solidarité régionale ne résiste pas longtemps aux pressions extérieures. Les équilibres énergétiques, migratoires et diplomatiques que la décennie vénézuélienne a érodés restent à reconstruire, sans mécanisme régional adapté pour le faire.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'opération Absolute Resolve et pourquoi a-t-elle secoué les Caraïbes ?
Le 3 janvier 2026, des forces spéciales américaines (Delta Force) ont capturé Nicolás Maduro à Caracas dans le cadre de l'opération Absolute Resolve, volet de la campagne Southern Spear lancée en novembre 2025. L'arrestation d'un chef d'État souverain sur son territoire a plongé les Caraïbes dans une crise diplomatique immédiate, divisant la CARICOM et ravivant le débat sur la non-ingérence.
Pourquoi Trinité-et-Tobago s'est-elle distinguée du reste de la CARICOM ?
Port of Spain avait accueilli un radar militaire américain et ouvert ses aéroports aux forces américaines avant l'opération. Sa première ministre, Kamla Persad-Bissessar, a qualifié Washington d'« allié suprême » et la CARICOM de « partenaire peu fiable ». Ce positionnement a exacerbé les tensions au sein du bloc, d'autant que l'île représente environ 22 % de son budget.
Quel est l'impact de la crise vénézuélienne sur les migrations dans les Caraïbes ?
À fin 2024, environ 6,6 millions de Vénézuéliens étaient déplacés en Amérique latine et dans les Caraïbes, sur 7,7 millions au total dans le monde. Trinité-et-Tobago accueille entre 150 000 et 200 000 migrants vénézuéliens, soit jusqu'à 13 % de sa population, dans un contexte de ressources limitées et de tensions sociales croissantes.
Qu'est-il advenu de PetroCaribe après la crise ?
PetroCaribe, l'accord pétrolier préférentiel lancé par Hugo Chávez en 2005, avait déjà largement périclité sous l'effet des sanctions américaines de 2019 et de l'effondrement de la production vénézuélienne. Maduro avait tenté une relance en décembre 2025, sans succès. Sa capture a définitivement gelé cette perspective à court terme, laissant les États caribéens face à une facture énergétique sans filet.
Quel rôle joue l'affaire de l'Essequibo dans la nouvelle donne régionale ?
Le Venezuela revendique les deux tiers du territoire de la Guyana (région de l'Essequibo), riche en pétrole offshore. Sous Maduro, cette revendication avait atteint un pic de tension en 2023. La chute de Maduro a momentanément apaisé les esprits, mais l'affaire reste devant la Cour internationale de justice — un arrêt est attendu en août 2026 — et Delcy Rodríguez a maintenu la position vénézuélienne lors d'une audience à La Haye en mai 2026.
Sources
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Council on Foreign Relations, « The U.S. Military Campaign Targeting Venezuela and Nicolás Maduro: What to Know », CFR, janvier 2026. https://www.cfr.org/articles/operation-southern-spear-us-military-campaign-targeting-venezuela ↩
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CARICOM, « Statement from the Bureau of the Conference of CARICOM Heads of Government on Military Action in Venezuela », CARICOM, 3 janvier 2026. https://caricom.org/statement-from-the-bureau-of-the-conference-of-caricom-heads-of-government-on-military-action-in-venezuela/ ↩
-
Stabroek News, « CARICOM Bureau of Heads underlines international law, sovereignty following US attack on Venezuela », Stabroek News, 4 janvier 2026. https://www.stabroeknews.com/2026/01/04/news/guyana/caricom-bureau-of-heads-underlines-international-law-sovereignty-following-us-attack-on-venezuela/ ↩
-
Al Jazeera, « Venezuela’s Delcy Rodriguez heads to The Hague for land dispute case », Al Jazeera, 9 mai 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/5/9/venezuelas-delcy-rodriguez-heads-to-the-hague-for-land-dispute-case ↩ ↩2
-
The Canary, « Trinidad and Tobago’s stance on US imperialism could upend trade bloc », The Canary, 3 juin 2026. https://www.thecanary.co/global/world-analysis/2026/06/03/trinidad-tobago-us-caricom/ ↩ ↩2
-
PBS News, « Venezuela moves to cancel energy agreements with Trinidad after U.S. warship arrives at island nation », PBS NewsHour, 2026. https://www.pbs.org/newshour/world/venezuela-moves-to-cancel-energy-agreements-with-trinidad-after-u-s-warship-arrives-at-island-nation ; Jamaica Observer, « US radar removed from Tobago », Jamaica Observer, 16 mars 2026. https://www.jamaicaobserver.com/2026/03/16/us-radar-removed-tobago/ ↩ ↩2 ↩3
-
Afro News, « Trinidad and Tobago will open Caribbean nation’s airports to US military as Venezuela tensions grow », Afro, 2026. https://afro.com/trinidad-tobago-us-military-access/ ↩
-
R4V/OIM, « RMRP 2025-2026 », Plateforme R4V, 2025. https://rmrp.r4v.info/rmrp-2025-2026/ ; IOM, « IOM’s Appeal towards the Regional Refugee and Migrant Response Plan 2025 », IOM Global Crisis Response Platform, 2025. https://crisisresponse.iom.int/response/ioms-appeal-towards-regional-refugee-and-migrant-response-plan-venezuela-situation-2025 ↩ ↩2
-
Migration Policy Institute, « Trinidad and Tobago Grapples with Venezuelan Migrants in a Complex Environment », MPI, 2025. https://www.migrationpolicy.org/article/trinidad-tobago-venezuelan-migrants ; Refugees International, « Forced into Illegality: Venezuelan Refugees and Migrants in Trinidad and Tobago », Refugees International, 2024. https://www.refugeesinternational.org/reports-briefs/forced-into-illegality-venezuelan-refugees-and-migrants-in-trinidad-and-tobago/ ↩ ↩2
-
Energy Analytics Institute, « Maduro urges resumption of Petrocaribe energy projects », EAI, 14 décembre 2025. https://energy-analytics-institute.org/2025/12/14/maduro-urges-resumption-of-petrocaribe-energy-projects/ ; Atlantic Council, « The waning of Petrocaribe? Central America and Caribbean energy in transition », Atlantic Council, 2024. https://www.atlanticcouncil.org/in-depth-research-reports/report/the-waning-of-petrocaribe-central-america-and-caribbean-energy-in-transition/ ↩ ↩2
-
NPR, « U.S. lifts sanctions on Venezuela’s acting President Delcy Rodríguez », NPR, 2 avril 2026. https://www.npr.org/2026/04/02/g-s1-116142/u-s-lift-sanctions-venezuela-president-delcy-rodriguez ; Atlantic Council, « Delcy Rodríguez’s untenable balancing act », Atlantic Council, 2026. https://www.atlanticcouncil.org/dispatches/delcy-rodriguezs-untenable-balancing-act/ ↩ ↩2
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