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Frappes annulées sur l'Iran : Trump, erratique ou stratège de la confusion ?

Frappes annoncées puis annulées, menace sur l'île de Kharg, ultimatums mouvants : la méthode Trump face à l'Iran, entre erratisme réel et stratégie du fou.

12 juin 2026Lecture 6 min
Bureau ovale plongé dans la pénombre, téléphone rouge et carte du détroit d'Ormuz avec l'île de Kharg, symboles d'une décision de frappe suspendue au dernier moment.
Bureau ovale plongé dans la pénombre, téléphone rouge et carte du détroit d'Ormuz avec l'île de Kharg, symboles d'une décision de frappe suspendue au dernier moment. (Image d'illustration IA © ISS2026)

À retenir

  1. Le 11 juin 2026, Donald Trump a annulé la troisième nuit de frappes contre l'Iran, quelques heures après avoir menacé de frapper « très durement » et de prendre l'île de Kharg, cœur des exportations pétrolières iraniennes.
  2. C'est au moins la troisième volte-face de la guerre de 2026 : ultimatum de 48 heures prolongé fin mars, attaque « très majeure » suspendue à la mi-mai à la demande des monarchies du Golfe.
  3. Le procédé traverse tout le mandat : frappe annulée en 2019, fausse piste des « deux semaines » avant les frappes de juin 2025, ultimatums mouvants adressés à Poutine, droits de douane suspendus — jusqu'au sobriquet boursier TACO.
  4. La recherche en science politique nuance le mythe du « grand stratège » : une réputation de folie nuit à la dissuasion et rend les promesses moins crédibles — or une négociation exige les deux.
  5. Téhéran, qui dénonce une « guerre psychologique », n'a pas confirmé l'accord annoncé ; les marchés, eux, intègrent déjà les reculs présidentiels dans leurs paris.

Au matin du 11 juin, Donald Trump promet sur Truth Social de frapper l’Iran « très durement » et de prendre l’île de Kharg, par où passent plus de 90 % des exportations pétrolières iraniennes. Le soir même, il annonce l’annulation des frappes prévues dans la nuit — la troisième vague en trois jours1 — au motif que les « derniers points » d’un accord avec Téhéran viendraient d’être approuvés2. En une journée, Washington est passé de la menace d’invasion d’une île pétrolière à la promesse d’une signature. Le président américain est-il erratique, ou l’auteur génial d’une stratégie calculée de la confusion ? La question accompagne Donald Trump depuis dix ans ; la guerre d’Iran lui offre un test grandeur nature.

Du 9 au 11 juin : l’escalade, la menace, le revirement

Tout s’ouvre le 9 juin : un drone iranien abat un hélicoptère Apache américain au-dessus du détroit d’Ormuz — pilotes indemnes — et Washington promet une riposte3. Deux nuits durant, son commandement central frappe « en légitime défense » radars et défenses aériennes du détroit ; Téhéran réplique sur des cibles américaines au Koweït, en Jordanie et à Bahreïn, où mouille la Ve flotte4.

Le 11 au matin, le président monte d’un cran : les États-Unis prendront « dans un avenir pas si lointain » l’île de Kharg, pour un « contrôle total » du pétrole et du gaz iraniens, « comme avec le Venezuela » — écho à la « doctrine Donroe » née de la capture de Nicolás Maduro. Sur Fox News, il confie sa « préférence » pour cette prise — sans être « sûr que l’Amérique ait l’estomac pour ça » : « on y ferait fortune »5. Quelques heures plus tard, volte-face : frappes annulées — des discussions « au plus haut niveau de la direction iranienne » auraient réglé les derniers points d’un accord dont « l’heure et le lieu de la signature seront annoncés sous peu »2. Téhéran ne confirme rien et explique que malgré des progrès aucun accord n’est finalisé. Optimistes, les marchés tranchent : le brut américain cède 2 %, le Brent 3 %, Wall Street bondit6.

Une méthode qui s’applique à tous ses dossiers

Isolé, l’épisode passerait pour une péripétie dans une situation diplomatique. Mis en série, il montre le schéma d’une méthode. Fin mars déjà, après quatre semaines d’une guerre déclenchée le 28 février et un brut renchéri de 55 %, Trump donnait 48 heures à Téhéran pour rouvrir le détroit d’Ormuz, sous peine de frappes sur ses infrastructures énergétiques ; le lundi suivant, l’échéance était prolongée de cinq jours au nom de conversations « très bonnes et productives »7. À la mi-mai, il suspendait une « attaque très majeure » à la demande du Qatar, de l’Arabie saoudite et des Émirats — « pour un petit moment, avec un peu de chance, peut-être pour toujours » —, l’armée devant rester prête « à tout instant » à un « assaut complet et de grande ampleur »8.

On le sait, le procédé est bien antérieur à cette guerre. En juin 2019, après la destruction d’un drone américain, Trump avait annulé des frappes de représailles dix minutes avant leur lancement, jugeant disproportionnés les quelque 150 morts estimés9. Sur l’Ukraine, un ultimatum de 50 jours lancé à Vladimir Poutine en juillet 2025 fut ramené à « 10 ou 12 jours » ; l’échéance du 8 août passa sans sanctions nouvelles, et un sommet en Alaska n’accoucha d’aucun cessez-le-feu contrairement aux effets de manche10. Sur le commerce, ses droits de douane suspendus sitôt annoncés ont inspiré aux marchés le sobriquet TACO — pour « Trump Always Chickens Out », en français « Trump se dégonfle toujours » —, forgé au printemps 2025 par un chroniqueur du Financial Times. Réplique de l’intéressé : « Ça s’appelle de la négociation »11.

La « théorie du fou » à l’épreuve de la recherche

Mais cette défense - à moins qu’il ne s’agisse d’une attaque - porte un nom : c’est la « théorie du fou » (madman theory), associée à Richard Nixon, l’homme qui voulait persuader Hanoï qu’il était capable de tout. Cette théorie est discutée depuis les années 1960 par les théoriciens de la dissuasion12. L’idée c’est que l’irrationalité perçue crédibilise les menaces démesurées et arrache des concessions hors de portée d’un acteur prévisible. Fin mai, la revue américaine Foreign Policy voyait l’instinct de Trump devenir une quasi-doctrine : ultimatums mouvants, menaces maximalistes, appels intermittents à la diplomatie, ambiguïté délibérée sur la possibilité d’une escalade13.

Le procès bute pourtant sur un fait réel, qui est que Trump ne recule pas toujours. En juin 2025, tout en se donnant publiquement « deux semaines » pour décider, il préparait en secret les frappes sur les sites nucléaires de Fordo, Natanz et Ispahan, déclenchées deux jours plus tard, des bombardiers ayant été envoyés en sens inverse pour brouiller les pistes14. La capture de Maduro en janvier 2026, puis le déclenchement de la guerre d’Iran, ont confirmé que la menace pouvait parfois s’exécuter13, se traduisant par un mélange de reculs et de passages à l’acte qui entretient le doute chez l’adversaire.

La recherche empirique, elle, douche le mythe du « fou génial ». Le premier test statistique de la théorie, publié dans le British Journal of Political Science par la politiste Roseanne McManus, est arrivé à la conclusion qu’une réputation de folie nuit à la dissuasion générale et n’aide la coercition de crise que dans d’étroites conditions12. La raison c’est que la coercition exige deux crédibilités — celle de la menace (« si tu refuses, je frappe ») et celle de la promesse (« si tu cèdes, je m’arrête »). Le « fou » gagne parfois la première ; il détruit presque toujours la seconde. Or Téhéran ne signera pas s’il doute que Washington honore sa signature.

Le prix mesurable de la confusion

Ce déficit se lit dans les cours boursiers : dès la fin mars, les analystes notaient que le pari TACO qui consiste à acheter la panique en anticipant le recul présidentiel, s’était étendu des droits de douane à la guerre d’Iran7. La menace sur l’île de Kharg en offre un cas d’école : en confiant lui-même douter que l’Amérique ait « l’estomac » d’une telle opération, le président a désamorcé sa menace dans la phrase même qui la formulait5.

Téhéran a fait le même apprentissage. Press TV, la chaîne d’État iranienne en anglais et qui n’est autre que la voix du régime, dénonce une « guerre psychologique » en décrivant des ultimatums dont Washington s’est dédit au moins cinq fois, censés provoquer panique et faux pas et des marchés manipulés à coups d’annonces15. Le réquisitoire sert le régime des ayatollahs, mais pointe un fait vérifiable : l’Iran a cessé de traiter chaque ultimatum comme une échéance réelle. Il temporise, et chaque annulation lui donne raison. Les alliés paient en première ligne. C’est ainsi que ce sont les monarchies du Golfe, riveraines d’un détroit d’Ormuz devenu arme de guerre économique, auxquelles il est revenu en mai de plaider contre une attaque américaine8.

Téhéran joue le rôle de l’adulte

De son côté, l’Iran fonctionne de manière diamétralement opposée. Lorsque Trump claironne qu’un accord est proche, Téhéran répond “aucune négociation n’est en cours” puis “malgré des progrès, aucun accord n’est proche”, avant de devenir menaçant “si vous attaquez de nouveau, notre réponse sera sans pitié”. Il est vrai que le régime joue sa survie et doit montrer à sa population qu’il reste aux commandes avec cette main de fer qui le caractérise.

Quelques escarmouches avec les forces américaines ont eu lieu, pour montrer que le pays n’était pas sans défense et sans armes. Le spectre d’une révolution populaire s’est écarté de facto car aucune manifestation violente n’est venu troubler le cessez-le-feu. Il s’agit donc simplement de montrer que l’Iran reste un adversaire formidable qui ne peut être vaincu, car seule une bataille au sol pourrait être décisive militairement : les frappes aériennes ne suffisent pas. Or les troupes iraniennes restent nombreuses et suffisamment bien armées pour contrer les quelques milliers de Marines américains dont Trump ne peut de toute façon risquer la vie. Le régime iranien est ainsi assuré de ne pas tomber. Reste une seule issue, la négociation, qui comprend probablement le nucléaire, le dégel des avoirs iraniens, la taxation du détroit d’Ormuz et peut-être l’arrêt des hostilités avec le Liban.

L’imprévisibilité devenue prévisible

Alors, Trump est-il erratique ou stratégique ? L’analyse suggère une réponse moins binaire. Il existe bien un schéma récurrent chez Donald Trump, que les critiques soulignent : menaces extrêmes, échéances prolongées quand cela l’arrange, victoire proclamée dès qu’un accord temporaire se matérialise, contentieux de fond laissés ouverts13. Mais un schéma n’est pas de l’erratisme : c’est une politique. Cependant il s’agit d’une politique à rendement décroissant, car une imprévisibilité régulière devient, par définition, prévisible.

Le signal à surveiller est concret, puisqu’il s’agit de la signature annoncée « sous peu »2. Si elle vient, le 11 juin restera le coup de théâtre final qui a clos la guerre, et le récit d’un Trump “grand stratège” en sortira renforcé. Si elle se dérobe, l’épisode rejoindra la liste des dénouements annoncés mais jamais advenus, dans une guerre dont les scénarios de sortie restent incertains. À cinq mois d’élections de mi-mandat où pèsera sans nul doute cette guerre impopulaire sur fond d’inflation, le paradoxe s’est installé : à force de brouiller les signaux pour garder l’initiative, la Maison-Blanche a créé une situation où ni adversaires, ni alliés, ni marchés ne savent plus ce que vaut sa parole. En somme, l’exact contraire de ce qu’exige la dissuasion.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi Donald Trump a-t-il annulé les frappes du 11 juin 2026 ?

Selon le président américain, les « derniers points » d'un accord de fin de guerre venaient d'être approuvés au plus haut niveau de la direction iranienne, l'heure et le lieu d'une signature devant être « annoncés sous peu ». Téhéran n'a pas confirmé cette version, et aucun texte n'avait été rendu public au moment de l'annonce.

Qu'est-ce que la « théorie du fou » (madman theory) ?

C'est l'idée, associée à Richard Nixon, qu'un dirigeant perçu comme imprévisible ou irrationnel rend ses menaces extrêmes plus crédibles et obtient davantage de concessions. Les travaux empiriques récents, notamment ceux de la politiste Roseanne McManus, concluent que cette réputation nuit le plus souvent à la dissuasion et fragilise la crédibilité des promesses.

Qu'est-ce que le « TACO trade » ?

Un pari boursier né au printemps 2025 : l'acronyme TACO (« Trump Always Chickens Out », « Trump se dégonfle toujours ») désigne la stratégie consistant à acheter pendant les paniques déclenchées par les menaces présidentielles, en anticipant un recul. Forgé à propos des droits de douane, il s'est étendu en 2026 aux menaces de frappes contre l'Iran.

Pourquoi l'île de Kharg est-elle stratégique ?

Ce terminal du golfe Persique concentre plus de 90 % des exportations de pétrole iraniennes : en prendre le contrôle reviendrait à saisir la principale source de devises du pays. La menace formulée le 11 juin 2026 par Donald Trump visait ce levier économique, sur le modèle revendiqué de la mainmise américaine sur le pétrole vénézuélien.

L'imprévisibilité de Trump est-elle efficace face à l'Iran ?

Son bilan est ambivalent. Elle entretient le doute — Washington est passé à l'acte en 2025 et en 2026 — mais ses reculs répétés ont appris aux marchés comme à Téhéran à temporiser plutôt qu'à céder. La recherche montre qu'une réputation d'imprévisibilité fragilise surtout la crédibilité des engagements, pourtant indispensable pour conclure un accord.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Al Jazeera, « Trump calls off third night of Iran strikes after threatening Kharg Island », Al Jazeera, 11 juin 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/6/11/trump-says-us-will-be-taking-kharg-island-in-latest-iran-war-threat

  2. ABC News, « Iran live updates: Trump says he canceled strikes against Iran as talks proceed », ABC News, 11 juin 2026. https://abcnews.com/International/live-updates/iran-live-updates-israel-iran-trade-strikes-trump/?id=133674243 2 3

  3. NPR, « U.S. and Iran exchange strikes after Apache helicopter downing », NPR, 9 juin 2026. https://www.npr.org/2026/06/09/nx-s1-5851845/trump-confirms-iran-shot-down-helicopter-says-u-s-must-respond

  4. CNBC, « Iran targets Bahrain, Kuwait and Jordan after U.S. “self defense” strikes », CNBC, 9 juin 2026. https://www.cnbc.com/2026/06/09/trump-iran-helicopter-hormuz-strait.html

  5. CNBC, « Trump threatens to seize Kharg Island and other Iran oil infrastructure », CNBC, 11 juin 2026. https://www.cnbc.com/2026/06/11/trump-says-us-will-seize-kharg-island-and-other-oil-infrastructure-points.html 2

  6. NBC News, « Live updates: Trump says he has canceled strikes on Iran, signals move toward deal », NBC News, 11 juin 2026. https://www.nbcnews.com/world/iran/live-blog/live-updates-us-strikes-iran-trump-hormuz-closed-rcna349554

  7. CNBC, « The “TACO” trade fails: Trump’s Iran extension fails to boost markets », CNBC, 27 mars 2026. https://www.cnbc.com/2026/03/27/the-taco-trade-fails-trumps-iran-extension-fails-to-boost-markets.html 2

  8. NPR, « Trump says he’s called off Iran strike at request of Gulf allies », NPR, 19 mai 2026. https://www.npr.org/2026/05/19/g-s1-122762/trump-says-hes-called-off-iran-strike 2

  9. NBC News, « Trump says he was “cocked & loaded” to attack Iran, but called off strikes 10 minutes before », NBC News, 21 juin 2019. https://www.nbcnews.com/politics/national-security/trump-reportedly-approved-airstrikes-iran-backing-down-n1020086

  10. ABC News, « Trump says he’ll meet with Putin next Friday in Alaska », ABC News, août 2025. https://abcnews.go.com/Politics/trumps-deadline-arrives-putin-agree-ceasefire-face-sanctions/story?id=124479057

  11. CBS News, « Trump was asked about the “TACO” trade and called it a “nasty question.” Here’s what it means », CBS News, mai 2025. https://www.cbsnews.com/news/trump-taco-trade-trump-always-chickens-out-what-it-means/

  12. Roseanne W. McManus, « Crazy Like a Fox? Are Leaders with Reputations for Madness More Successful at International Coercion? », British Journal of Political Science. https://www.cambridge.org/core/journals/british-journal-of-political-science/article/abs/crazy-like-a-fox-are-leaders-with-reputations-for-madness-more-successful-at-international-coercion/63582709C655DCA2BD98072D3F2D023D 2

  13. « Madman Theory and Trump’s Iran War », Foreign Policy, 28 mai 2026. https://foreignpolicy.com/2026/05/28/trump-madman-theory-iran/ 2 3

  14. CNN, « How Trump quietly made the historic decision to launch strikes in Iran », CNN, 22 juin 2025. https://www.cnn.com/2025/06/22/politics/trump-iran-strike-decision-inside

  15. Press TV, « Iran’s growing leverage exposes emptiness of Trump’s psychological warfare in high-stakes standoff », Press TV, 30 mai 2026. https://www.presstv.ir/Detail/2026/05/30/769538/iran-growing-leverage-exposes-futility-trump-psychological-warfare-highstakes-standoff

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