Les élections d'Abiy Ahmed : entre hégémonie et fragmentation
Le 1er juin 2026, l'Éthiopie a tenu ses septièmes élections générales. Bilan d'un scrutin qui consacre Abiy Ahmed tout en révélant les failles béantes du pays.

Les images illustrant nos articles et analyses sont générées à l'aide d'un outil d'intelligence artificielle. Elles sont fournies à titre purement illustratif et ne reflètent pas nécessairement la réalité des faits, des lieux, des personnes ou des objets évoqués.
Ces visuels constituent des créations imaginaires destinées à accompagner le contenu éditorial. Ils ne doivent pas être confondus avec des photographies, documents ou représentations authentiques de situations réelles.
À retenir
- Le 1er juin 2026, l'Éthiopie a organisé ses septièmes élections générales, avec plus de 54 millions d'électeurs inscrits, mais sans le Tigré, exclu pour 'conditions défavorables'.
- Le Parti de la prospérité d'Abiy Ahmed est arrivé en position dominante face à une opposition fragmentée en plus de 40 partis, sans ressources ni audience nationale.
- 143 bureaux de vote n'ont pas ouvert pour raisons sécuritaires, notamment en Amhara et en Oromia, où les conflits armés se poursuivent.
- Des organisations de défense des droits, le Journal of Democracy et plusieurs partis d'opposition dénoncent un scrutin faussé par la répression, la manipulation électorale et l'absence de réformes préalables.
- L'accord de Pretoria de 2022 est fragilisé, la menace d'une nouvelle guerre avec l'Érythrée pèse sur l'horizon post-électoral.
Le 1er juin 2026, plus de 54 millions d’Éthiopiens étaient appelés aux urnes pour les septièmes élections générales du pays — le premier scrutin depuis 2021, tenu dans un pays encore meurtri par une guerre civile, des insurrections persistantes et une démocratie en recul marqué1. Le résultat était écrit d’avance : Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix 2019 reconverti en chef de guerre, a décroché un nouveau mandat de cinq ans. Mais derrière la victoire proclamée, le pays reste traversé de conflits armés non résolus et de régions hors de contrôle du pouvoir fédéral.
Un scrutin sans le Tigré, ni vraiment avec l’opposition
Le signal le plus éloquent de ces élections n’est pas dans les résultats : c’est l’absence. Quelque six millions d’habitants du Tigré n’ont pas voté. La Commission électorale nationale a invoqué des « conditions défavorables » — formule administrative pour désigner une région encore en tension ouverte avec Addis-Abeba, où le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) a rétabli unilatéralement son gouvernement régional en avril 2026, fragilisant davantage l’accord de Pretoria signé en novembre 20222.
L’accord de Pretoria avait mis fin à deux ans de guerre civile dévastateurs, mais il n’a jamais résolu les contentieux de fond : désarmement séquencé, présence de forces étrangères (notamment érythréennes), et surtout statut des territoires de l’ouest du Tigré. Selon l’Atlantic Council, les relations entre Addis-Abeba et Asmara se sont à nouveau détériorées, avec des signaux d’une possible reprise des hostilités — un risque que la tenue des élections n’a pas contribué à dissiper3.
Sur les 50 000 bureaux de vote ouverts à travers le pays, 143 sont restés fermés le jour du scrutin pour raisons sécuritaires, principalement en Amhara et en Oromia4. Dans ces deux régions, les conflits armés n’ont pas cessé : l’insurrection en Amhara oppose les forces fédérales aux milices Fano depuis la décision du gouvernement de démanteler les forces spéciales régionales en 2023 ; en Oromia, l’Armée de libération oromo (OLA) combat les forces gouvernementales depuis 2018. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, environ 1,9 million de personnes étaient encore déplacées à l’intérieur du pays à la fin de l’année 20254.
Le Parti de la prospérité face à une opposition en miettes
Face au Parti de la prospérité, plus de 40 formations politiques se disputaient les suffrages — sans jamais constituer un bloc cohérent. Lors des élections de 2021, le parti d’Abiy avait remporté environ 94 % des sièges parlementaires1. La configuration de 2026 n’a pas fondamentalement changé.
Les partis d’opposition entrent dans ce scrutin divisés, sous-financés, et pour certains délibérément entravés. Huit formations ont publiquement mis en cause la neutralité de la Commission électorale nationale, dénonçant l’absence de transparence sur les sièges nouvellement créés et l’opacité du nouveau système de vote numérique, qualifié de « non audité »5. Des partis ont signalé des arrestations de militants dans le sud du pays, des refus de permis de rassemblement, et une pression administrative systématique sur leurs structures locales5.
La configuration du scrutin, avec des circonscriptions uninominales à un tour, amplifie mécaniquement la domination du parti majoritaire : en 2021 à Addis-Abeba, les partis d’opposition avaient collectivement recueilli 32 % des suffrages sans remporter le moindre siège au Parlement fédéral, selon une analyse publiée par le Journal of Democracy6. Ce résultat découle mécaniquement du mode de scrutin uninominal à un tour, qui concentre la représentation au profit du parti dominant.
La rhétorique de la croissance comme bouclier électoral
Abiy Ahmed a mené sa campagne sur un argument économique. Son gouvernement affiche une projection de croissance du PIB de 10,2 % pour l’exercice 2025-2026 — un chiffre nettement supérieur à la moyenne continentale7. Les réformes engagées depuis 2024 sous l’égide d’un accord de crédit avec le Fonds monétaire international (FMI) ont libéralisé le marché des changes : en juillet 2024, le birr est passé à un régime de flottement, entraînant une dépréciation de près de 50 % de la monnaie nationale, avec pour contrepartie attendue une compétitivité accrue des exportations de café et d’or7.
Cette dynamique économique constitue le principal argument de légitimité du pouvoir. Mais elle coexiste avec une pauvreté persistante, un endettement public croissant et des tensions inflationnistes que le Premier ministre lui-même a évoquées devant les parlementaires. La croissance des chiffres macroéconomiques ne réduit pas les fractures politiques et sécuritaires ; elle les masque temporairement.
L’agence d’État chinoise Xinhua a couvert les élections sous un angle résolument neutre, saluant le déroulement « pacifique et ordonné » du scrutin et relayant les premières déclarations des missions d’observation de l’Union africaine et de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD)8. Cette lecture officielle contraste nettement avec celle des organisations de défense des droits ou des observateurs indépendants.
Autoritarisme consolidé, espace civique réduit
Le paradoxe Abiy Ahmed tient en une biographie : réformateur salué en 2018-2019 pour avoir libéré des prisonniers politiques, signé la paix avec l’Érythrée et décroché le Nobel, il a ensuite conduit le pays dans une guerre d’une brutalité documentée, puis repris le contrôle en concentrant davantage de pouvoir.
Depuis fin 2024, quatre grandes organisations éthiopiennes de défense des droits humains ont été fermées, dont le Centre éthiopien des défenseurs des droits humains, le Centre pour l’avancement des droits et de la démocratie, l’Association des droits humains en Éthiopie, et Lawyers for Human Rights6. Depuis 2020, au moins 54 journalistes ont été contraints de quitter le pays ; des correspondants sont en détention dans des conditions contestées.
L’analyse publiée par Al Jazeera à la veille du scrutin pointe une « crise des droits humains qui s’approfondit » et une consolidation autoritaire de grande ampleur, avec recours à des structures sécuritaires parallèles accusées d’exécutions extrajudiciaires, de torture et de détentions arbitraires9. Le Journal of Democracy va plus loin, qualifiant ces élections de « rituel performatif plutôt que de compétition démocratique »6.
L’Africa Center for Strategic Studies souligne que le défi structurel n’est pas l’opposition fragmentée, mais la question de la représentation dans un État fédéral multi-ethnique de 120 millions d’habitants où les forces centrifuges — ethniques, régionales, armées — n’ont pas été intégrées par le processus électoral10.
Ce que révèle l’après-scrutin
Les résultats définitifs étaient attendus avant le 11 juin 2026. Mais l’enjeu véritable n’est pas arithmétique : il est dans ce que le gouvernement fera de son nouveau mandat dans les mois qui suivent.
Trois dossiers concentrent les risques. D’abord, le Tigré : la menace d’une nouvelle guerre Éthiopie-Érythrée n’a pas disparu avec le vote — elle s’en est au contraire rapprochée à mesure que le FLPT consolidait ses positions et qu’Asmara maintenait une posture hostile. Ensuite, les insurrections intérieures en Amhara et en Oromia, qui ont rendu des dizaines de bureaux de vote inaccessibles et dont aucun règlement n’est en vue. Enfin, la question des réfugiés et des déplacés intérieurs, que la dynamique des conflits en Afrique subsaharienne place dans un contexte régional dégradé.
Abiy Ahmed sort renforcé dans les urnes. Les fractures sécuritaires et politiques — Tigré, Amhara, Oromia — que le scrutin n’a pas tranchées resteront les dossiers structurants du nouveau mandat2. La question n’est plus de savoir si l’Éthiopie restera unifiée sous son autorité — elle l’est formellement —, mais à quel prix et pour combien de temps.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi le Tigré a-t-il été exclu des élections éthiopiennes de juin 2026 ?
La Commission électorale nationale a invoqué des 'conditions défavorables' liées aux séquelles de la guerre civile de 2020-2022 et aux tensions politiques persistantes entre le gouvernement fédéral et le Front de libération du peuple du Tigré, dont le statut légal demeure non résolu.
Le Parti de la prospérité a-t-il remporté les élections ?
Oui. Abiy Ahmed et son Parti de la prospérité ont obtenu un nouveau mandat de cinq ans, en position dominante face à une opposition composée de plus de 40 partis fragmentés, sans financement ni assise nationale suffisants pour constituer une alternative crédible.
Quelles critiques ont été formulées contre le déroulement du scrutin ?
Des ONG, des partis d'opposition et des chercheurs ont dénoncé des arrestations de militants, le blocage de rassemblements, la fermeture d'organisations de droits humains, l'absence de réformes de la loi électorale et le rejet par l'opposition du système de vote numérique comme 'non audité'.
Quels risques sécuritaires persistent après les élections ?
Les conflits armés en Amhara (milices Fano contre forces fédérales) et en Oromia (Armée de libération oromo) se poursuivent. L'accord de Pretoria signé en 2022 pour mettre fin à la guerre au Tigré est considéré comme fragilisé, et le risque d'un nouveau conflit avec l'Érythrée demeure réel.
Quelle est la position de la Chine sur ces élections ?
L'agence d'État chinoise Xinhua a couvert le scrutin sous un angle neutre, soulignant le déroulement 'pacifique et ordonné' salué par les missions d'observation de l'Union africaine et de l'IGAD, sans mentionner les critiques formulées par les organisations de droits humains.
Sources
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Al Jazeera, « Ethiopia holds elections with PM Abiy’s party expected to dominate », Al Jazeera, 1er juin 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/6/1/ethiopia-holds-elections-with-pm-abiys-party-expected-to-dominate ↩ ↩2
-
Foreign Policy, « Ethiopia 2026 Election: What It Means for Africa », Foreign Policy, 3 juin 2026. https://foreignpolicy.com/2026/06/03/ethiopia-election-abiy-ahmed-tigray-eritrea/ ↩ ↩2
-
Atlantic Council, « Ethiopia and Eritrea are on the brink of war again », Atlantic Council, 2026. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/africasource/ethiopia-and-eritrea-are-on-the-brink-of-war-again/ ↩
-
Ethiopia Observer, « Dozens of polling stations delayed or closed over security concerns », Ethiopia Observer, 1er juin 2026. https://www.ethiopiaobserver.com/2026/06/01/dozens-of-polling-stations-delayed-or-closed-over-security-concerns/ ↩ ↩2
-
The Reporter Ethiopia, « Political Parties Demand Protection From Arrests, Harassment As Election Nears », The Reporter Ethiopia, 2026. https://www.thereporterethiopia.com/46026 ↩ ↩2
-
Journal of Democracy, « Ethiopia Is About to Hold Another Sham Election », Journal of Democracy, 2026. https://www.journalofdemocracy.org/online-exclusive/ethiopia-is-about-to-hold-another-sham-election/ ↩ ↩2 ↩3
-
Ecofin Agency, « Ethiopia Eyes 10.2% Growth in Coming Year as Third Government Review Tracks Reform Progress », Ecofin Agency, 2026. https://www.ecofinagency.com/news-finances/2104-54867-ethiopia-eyes-10-2-growth-in-coming-year-as-third-government-review-tracks-reform-progress ↩ ↩2
-
Xinhua, « Ethiopia’s general election conducted peacefully despite security challenges: observers », Xinhua, 4 juin 2026. https://english.news.cn/20260604/624e882cc25d4aae9f158e6e618d2c9a/c.html ↩
-
Al Jazeera, « As Ethiopia votes, its deepening human rights crisis must be addressed », Al Jazeera, 31 mai 2026. https://www.aljazeera.com/opinions/2026/5/31/as-ethiopia-votes-its-deepening-human-rights-crisis-must-be-addressed ↩
-
Africa Center for Strategic Studies, « Ethiopia: Expanding Representation While Managing Centrifugal Forces », Africa Center, 2026. https://africacenter.org/spotlight/en-elections-2026/ethiopia/ ↩
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