Le Groenland dans la ligne de mire de Washington : anatomie d'une convoitise stratégique
La convoitise américaine sur le Groenland danois vire à la crise transatlantique : bases arctiques, terres rares, faille de l'OTAN et autodétermination.

À retenir
- En janvier 2026, la revendication américaine sur le Groenland danois bascule de la provocation à la crise diplomatique ouverte, avec menaces de droits de douane contre huit alliés européens.
- Washington passe d'une menace de force à une voie d'« acquisition » négociée, avant un apaisement provisoire à Davos.
- L'enjeu géostratégique tient à la position cardinale de l'île dans l'Atlantique Nord, à l'alerte antimissile de Pituffik et à des projets de bases au sud.
- L'enjeu économique combine terres rares, minéraux critiques et routes polaires, sur fond de rivalité avec la Chine et la Russie.
- Les quelque 57 000 Groenlandais rejettent massivement l'annexion tout en aspirant à l'indépendance vis-à-vis du Danemark.
C’est une carte que l’on croyait reléguée aux marges de l’histoire diplomatique, et qui s’est rappelée brutalement au centre du jeu. En janvier 2026, quelques semaines après son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a transformé une vieille lubie américaine — la possession du Groenland — en l’une des plus graves tensions transatlantiques depuis 1945. Le 17 janvier, le président a menacé huit pays européens, Danemark en tête, de droits de douane punitifs « jusqu’à ce qu’un accord soit conclu pour l’achat complet et total du Groenland »1. Sur une île de 57 000 habitants, balayée par les vents arctiques, se joue désormais un test grandeur nature de la solidité de l’OTAN, de la cohésion européenne et du droit d’un petit peuple à disposer de lui-même.
De la boutade à la crise ouverte
Pendant des mois, on avait voulu lire les saillies de Donald Trump sur le Groenland comme une provocation calculée, une manière de tester ses interlocuteurs. L’hiver 2026 a dissipé l’illusion. Après avoir, à plusieurs reprises, refusé d’exclure l’usage de la force pour s’emparer du territoire autonome danois, le président a dégainé l’arme tarifaire : une surtaxe de 10 % visant le Danemark, le Royaume-Uni, la Finlande, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Norvège et la Suède à compter du 1er février, portée à 25 % au 1er juin1. La riposte européenne a fusé. À Paris, Emmanuel Macron a jugé ces menaces « inacceptables » et promis une réponse « unie et coordonnée »1. Le 6 janvier déjà, sept dirigeants européens, dont la première ministre danoise Mette Frederiksen, avaient signé une déclaration commune affirmant que « le Groenland appartient à son peuple »2.
La séquence a pourtant connu une décrue aussi rapide que son emballement. Le 21 janvier, depuis la tribune du Forum économique mondial de Davos, Donald Trump a réclamé des « négociations immédiates » tout en assurant qu’il n’emploierait pas la force militaire ; dans la foulée d’un entretien avec le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, il a renoncé aux droits de douane et évoqué le « cadre d’un accord futur » sur le Groenland et l’Arctique3. Apaisement, donc — mais provisoire, et au prix d’une question désormais posée à voix haute : un allié peut-il convoiter le territoire d’un autre allié ?
Une vieille obsession américaine
La convoitise n’est pas neuve. Elle plonge ses racines dans le XIXe siècle, lorsque le secrétaire d’État William Seward, fort de l’achat de l’Alaska à la Russie en 1867, fit commander une étude sur cette « terre d’abondance » riche en charbon — projet qui n’atteignit jamais le stade d’une offre formelle, faute d’intérêt du Congrès4. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’administration Truman passa à l’acte : le 14 décembre 1946, le secrétaire d’État James Byrnes proposa formellement 100 millions de dollars en or à Copenhague pour acheter l’île. Le Danemark refusa, froissé par la démarche, mais offrit en compensation des facilités militaires4. La première administration Trump avait relancé l’idée en 2019, suscitant alors moqueries et incrédulité.
Ce qui change en 2026, ce n’est donc pas l’objet du désir, mais l’intensité de la pression et la nudité des moyens. Washington ne dissimule plus ses leviers — le chantage commercial assumé, l’ombre portée de la contrainte — et habille sa revendication d’une double justification : la sécurité nationale et la sécurité économique. Deux registres qui recouvrent, en réalité, deux enjeux distincts.
Pituffik, ou l’accès qui ne suffit plus
Le premier enjeu est géostratégique. Posé en sentinelle entre l’Amérique du Nord et l’Europe, le Groenland commande la route la plus directe entre les deux continents et constitue un poste avancé pour l’alerte antimissile. C’est tout le sens de la base spatiale de Pituffik, ancienne base aérienne de Thule, rebaptisée en 2023, seule installation militaire américaine sur l’île, d’où la Space Force assure des missions d’alerte balistique, de défense antimissile et de surveillance spatiale5. Sa présence repose sur un accord de défense de 1951, conclu au début de la guerre froide pour rapprocher les bombardiers américains du bloc soviétique, et révisé en 2004 : les États-Unis y conservent une juridiction exclusive sur leurs emprises, sous pavillons danois et groenlandais, à charge d’informer Copenhague et Nuuk de leurs activités5. Washington vise désormais plus large : selon la presse américaine, les militaires lorgnent trois sites dans le sud — notamment Narsarsuaq et son port en eau profonde, et Kangerlussuaq et sa longue piste — pour surveiller le « GIUK gap », ce verrou maritime entre Groenland, Islande et Royaume-Uni par où transitent sous-marins et navires6.
D’où la question qui désarçonne les chancelleries : pourquoi vouloir annexer un territoire dont on use déjà militairement par traité ? La réponse tient en une distinction. Un accord d’accès, fût-il privilégié, demeure conditionnel : il dépend du bon vouloir d’un allié et de l’obligation de l’informer. La souveraineté, elle, est inconditionnelle. En cherchant à posséder plutôt qu’à louer, Washington entend s’affranchir d’un partenaire qu’il juge peu fiable et soustraire l’Arctique aux aléas d’une relation bilatérale. Entre user et contrôler, il y a tout l’écart qui sépare un locataire d’un propriétaire.
Terres rares et routes polaires : le butin arctique
Le second enjeu est économique, et il monte avec la température. La fonte accélérée de la calotte ouvre de nouvelles routes polaires — passage du Nord-Ouest, route transpolaire — susceptibles de raccourcir considérablement les liaisons entre l’Asie et l’Europe par rapport au canal de Suez, tout en rendant plus accessibles des gisements jusqu’ici prisonniers des glaces7. Or le sous-sol groenlandais est un coffre-fort. L’île abrite deux des plus grands gisements de terres rares au monde, Kvanefjeld et Tanbreez, et une étude de 2023 y recensait 25 des 34 matières premières classées « critiques » par la Commission européenne7. Ces métaux sont le nerf des technologies de défense et de la transition énergétique — et c’est précisément là que le bât blesse pour Washington : la Chine contrôle environ 80 % de la production mondiale de terres rares7.
Le Groenland devient ainsi une pièce de la grande rivalité sino-américaine pour les chaînes d’approvisionnement critiques — un dossier que l’on retrouve au cœur de la position stratégique de la Chine dans les terres rares. Le précédent du gisement de Tanbreez, dont les États-Unis ont activement découragé la vente à un acquéreur chinois au profit du new-yorkais Critical Metals Corp, illustre la logique à l’œuvre7. À cette compétition se superpose l’expansion militaire de la Russie dans l’Arctique, même si les analystes soulignent l’absence de navires ou de sous-marins russes ou chinois au large des côtes groenlandaises : l’essentiel de la flotte du Nord opère depuis la mer de Barents. En mars 2025, au Forum arctique de Mourmansk, Vladimir Poutine assurait que « la Russie n’a jamais menacé personne dans l’Arctique », tout en promettant de renforcer ses capacités militaires8. Moscou et Pékin, qui ont scellé fin 2024 des accords sur la route maritime du Nord, voient surtout dans la crise une occasion d’éprouver les fractures de l’Occident — un calcul lisible à travers la relation stratégique Russie-Chine.
L’angle mort du droit transatlantique
C’est peut-être là que réside la part la plus déstabilisante de la méthode américaine. En menaçant d’absorber le territoire d’un membre de l’OTAN, Washington ébranle le principe tacite de non-agression entre alliés. Or les instruments de défense collective révèlent ici leur angle mort. L’article 5 du traité de l’Atlantique Nord ne se déclenche qu’en cas d’« attaque armée » : il n’a pas été pensé pour un conflit interne à l’Alliance, et une pression purement économique n’en relève pas9. Côté européen, la clause de défense mutuelle de l’article 42.7 du traité sur l’Union européenne pourrait théoriquement jouer ; mais le Groenland a quitté la Communauté économique européenne en 1985 et relève du statut de « pays et territoire d’outre-mer », si bien que la plupart des dispositions de l’Union ne s’y appliquent pas pleinement. Comme le relève le juriste Aurel Sari, aucune décision faisant autorité n’a tranché la question de savoir si cette clause couvrirait un tel territoire9.
Une acquisition obtenue sous contrainte resterait donc en zone grise juridique — ni tout à fait une agression, ni un acte anodin. C’est un test de la capacité européenne à défendre l’un des siens face à son propre protecteur. Mette Frederiksen l’a posé sans détour : si les États-Unis décidaient d’attaquer militairement un pays de l’OTAN, « alors tout s’arrête », y compris la garantie de sécurité offerte depuis 194510. Bruxelles a multiplié les déclarations de solidarité ; reste à savoir, comme le notent plusieurs analystes, si cette solidarité saura passer des mots aux actes.
Les 57 000 oubliés de la partie
Dans cette joute entre géants, un acteur est trop souvent réduit à un objet : le peuple groenlandais lui-même. Riche de son autonomie élargie et d’un droit reconnu à l’autodétermination, il n’a cessé de faire entendre sa voix. Un sondage de janvier 2025 indiquait que 85 % des habitants refusaient de quitter le Royaume danois pour rejoindre les États-Unis, quand 6 % seulement y étaient favorables11. La même enquête révélait toutefois que 56 % voteraient pour l’indépendance vis-à-vis du Danemark si un référendum avait lieu — preuve que rejeter l’annexion américaine ne signifie nullement épouser le statu quo11. L’élection de mars 2025 a confirmé cette ligne de crête : le parti centriste Demokraatit est arrivé en tête avec environ 30 % des voix, devant Naleraq (24,5 %), tous deux indépendantistes mais divisés sur le tempo12.
Le message des dirigeants de Nuuk est limpide. « Si nous devons choisir entre les États-Unis et le Danemark, ici et maintenant, nous choisissons le Danemark », a tranché le premier ministre Jens-Frederik Nielsen, ajoutant que son île ne veut être ni possédée, ni gouvernée par Washington10. Le 14 janvier, une réunion trilatérale à la Maison-Blanche, réunissant le vice-président J.D. Vance, le secrétaire d’État Marco Rubio et les chefs de la diplomatie danoise et groenlandaise, s’est achevée sur un « désaccord fondamental », assorti de la création d’un groupe de travail de haut niveau sur l’Arctique13. Courtisés et pressés de toutes parts, les Groenlandais refusent d’échanger une tutelle pour une autre. Leur sort, suspendu entre l’aspiration à la liberté et la convoitise d’un protecteur devenu prédateur, dira beaucoup de ce que vaut, au XXIe siècle, le droit des petites nations à choisir leur destin.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi Washington veut-il annexer le Groenland alors qu'il y dispose déjà d'une base ?
L'accord de 1951, révisé en 2004, garantit un accès militaire conditionnel, subordonné à l'information de Copenhague et de Nuuk. La souveraineté offrirait un contrôle inconditionnel, affranchi d'un allié jugé peu fiable : c'est la différence entre user d'un territoire et le posséder.
L'article 5 de l'OTAN protégerait-il le Danemark contre une pression américaine ?
L'article 5 ne se déclenche qu'en cas d'« attaque armée » et n'a pas été conçu pour un conflit entre membres. Une acquisition obtenue sous contrainte économique resterait dans une zone grise juridique, sans réponse claire de l'Alliance ni de la clause de défense européenne.
Que veulent les Groenlandais ?
Les sondages de 2025 montrent un rejet massif de l'annexion américaine (environ 85 %) couplé à une aspiration à l'indépendance vis-à-vis du Danemark (environ 56 %). Ils refusent d'échanger une tutelle pour une autre.
Où en est la crise à l'été 2026 ?
Après l'escalade de janvier, Donald Trump a renoncé aux droits de douane et écarté l'usage de la force à Davos, évoquant le « cadre » d'un accord futur. Un groupe de travail trilatéral planche sur l'Arctique, mais le désaccord de fond demeure.
Sources
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NBC News, « Trump hits 8 U.S. allies with tariffs in push for Greenland deal », NBC News, 17 janvier 2026. https://www.nbcnews.com/business/economy/trump-denmark-european-tariffs-greenland-deal-rcna254551 ↩ ↩2 ↩3
-
Conseil européen, « Joint statement by President Costa and by President von der Leyen on Greenland », Consilium, 17 janvier 2026. https://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2026/01/17/joint-statement-by-president-costa-and-by-president-von-der-leyen-on-greenland/ ↩
-
NPR, « Trump says ‘I won’t use force’ to obtain Greenland, in Davos speech », NPR, 21 janvier 2026. https://www.npr.org/2026/01/21/nx-s1-5683078/trump-davos-speech-tariffs-greenland ↩
-
Fortune, « America has actually tried to acquire Greenland 3 other times, as early as 1867 », Fortune, 8 janvier 2026. https://fortune.com/2026/01/08/secret-history-american-efforts-to-acquire-greenland-civil-war-world-war-ii/ ↩ ↩2
-
History.com, « The 1951 Agreement Allowing US Military in Greenland », HISTORY, 2025. https://www.history.com/articles/1951-agreement-that-allows-us-military-presence-in-greenland ↩ ↩2
-
Stars and Stripes, « US seeks to expand Greenland military presence in 3 areas », Stars and Stripes, 19 mars 2026. https://www.stripes.com/theaters/us/2026-03-19/us-military-expansion-military-presence-greenland-21119578.html ↩
-
CNBC, « U.S. Greenland rare earth bet is ‘absurd’ as hurdles loom, warn experts », CNBC, 7 janvier 2026. https://www.cnbc.com/2026/01/07/greenland-rare-earths-us-china-processing-reality-mining-arctic-shipping-lanes-route-critical-minerals.html ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
CNBC, « What is Russia’s reaction to Trump’s Greenland bid? », CNBC, 8 janvier 2026. https://www.cnbc.com/2026/01/08/russia-moscow-reaction-trump-greenland-takeover-ambitions.html ↩
-
Euronews, « Fact check: Can the EU defend Greenland in a US attack? », Euronews, 14 janvier 2026. https://www.euronews.com/my-europe/2026/01/14/fact-check-can-the-eu-defend-greenland-in-a-us-attack ↩ ↩2
-
Al Jazeera, « ‘We choose Denmark’ over joining US, says Greenland PM Nielsen », Al Jazeera, 13 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/13/we-choose-denmark-over-joining-us-says-greenland-pm-nielsen ↩ ↩2
-
CBS News, « 85% of Greenlanders don’t want their island to become part of the U.S., poll finds », CBS News, 2025. https://www.cbsnews.com/news/greenland-residents-reject-trump-idea-to-be-part-of-us-poll-shows/ ↩ ↩2
-
NPR, « Opposition party wins the most votes in Greenland election amid Trump takeover talk », NPR, 12 mars 2025. https://www.npr.org/2025/03/12/g-s1-53278/greenland-election-results-trump ↩
-
The Washington Post, « Vance’s Greenland meeting ends with ‘fundamental disagreement’ », The Washington Post, 14 janvier 2026. https://www.washingtonpost.com/national-security/2026/01/14/trump-greenland-jd-vance/ ↩
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