Mercredi 10 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Jamaïque

Jamaïque : la chute des homicides, à quel prix ?

Sous Andrew Holness, la Jamaïque a réduit ses homicides de moitié. Mais états d'urgence jugés inconstitutionnels et bavures policières assombrissent le bilan.

9 juin 2026Lecture 6 min
Un poste de contrôle militaire dans une rue de Kingston, en Jamaïque, lors d'un état d'urgence.
Un poste de contrôle militaire dans une rue de Kingston, en Jamaïque, lors d'un état d'urgence. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. La Jamaïque a clos 2025 avec 673 meurtres, son plus bas total depuis 1993 et une chute d'environ 41 % en un an.
  2. Le Premier ministre Andrew Holness, reconduit pour un troisième mandat le 3 septembre 2025, attribue ce recul à sa stratégie « nettoyer, tenir, bâtir ».
  3. Mais le 15 mai 2025, la Cour constitutionnelle a jugé inconstitutionnels les états d'urgence déclarés entre 2018 et 2023.
  4. La baisse des homicides s'accompagne d'un record de 311 personnes tuées par les forces de l'ordre, le plus haut niveau depuis 2010.
  5. Environ 73 % des armes saisies dans les Caraïbes et tracées proviennent des États-Unis, selon un rapport officiel américain de 2025.

Pendant des années, la Jamaïque a figuré tout en haut des classements que nul pays ne souhaite dominer : ceux des taux d’homicide. En 2017, l’île comptait près de 60 meurtres pour 100 000 habitants, l’un des chiffres les plus élevés de l’hémisphère1. Puis la courbe s’est inversée. Fin 2025, le pays recensait 673 meurtres — son plus bas total depuis 19932. Le Premier ministre Andrew Holness y voit la preuve d’une stratégie qui paie. Ses détracteurs y voient une victoire arrachée au prix fort.

Une chute spectaculaire, et difficile à contester

Les chiffres ne prêtent guère à discussion. La Jamaïque a clos 2025 avec 673 homicides, contre 1 147 en 2024 et 1 406 en 2023 : un recul d’environ 41 % en une seule année, et la première fois en trois décennies que le total annuel passe sous la barre des 7002. Le taux est retombé autour de 24 pour 100 000 habitants, soit moins de la moitié du pic de 20173.

Le gouvernement attribue ce renversement à une doctrine importée du contre-insurrectionnel : « nettoyer, tenir, bâtir ». L’idée : reprendre militairement le contrôle d’un quartier tenu par un gang, y maintenir une présence durable, puis y injecter services publics et programmes sociaux. C’est la logique des Zones of Special Operations (zones d’opérations spéciales), créées par une loi de 2017 ; la première fut déclarée à Mount Salem, dans la paroisse de Saint James, le 1ᵉʳ septembre 2017, un quartier dont les meurtres étaient passés de 40 en 2014 à 85 en 20164. Là où certaines de ces zones ont été instaurées, les résultats sont tangibles : Norwood, autre point chaud de l’ouest de l’île, n’a enregistré aucun homicide en 2024 ni en 2025 après l’application du dispositif3. Selon le commissaire de police, l’effondrement des meurtres tient surtout à un renseignement « piloté par les communautés » : les signalements citoyens auraient bondi, nourrissant des opérations ciblées contre les chefs de gangs5.

Les états d’urgence rattrapés par les juges

Mais l’arme la plus controversée de l’arsenal de Holness n’est pas la ZOSO : c’est l’état d’urgence, la State of Public Emergency. Ce dispositif autorise armée et police à fouiller, perquisitionner et arrêter sans mandat dans des zones entières. Depuis 2018, le gouvernement y a recouru à répétition — au point que l’organisation InSight Crime décrit une « boucle perpétuelle » d’états d’urgence devenue mode de gestion ordinaire plutôt qu’exception6.

Le 15 mai 2025, la Cour constitutionnelle a mis un coup d’arrêt à cette pratique. Saisie par le secrétaire général du People’s National Party (PNP, opposition), elle a déclaré inconstitutionnels et nuls les états d’urgence proclamés entre janvier 2018 et février 20237. Les juges ont estimé que ces mesures n’étaient pas justifiées dans une société démocratique et que les proclamations « glissantes » de fin 2022 violaient la séparation des pouvoirs, en contournant la limite constitutionnelle de quatorze jours fixée au Parlement7. L’opposition a salué « une victoire pour les droits et les libertés »8. Le gouvernement, lui, a aussitôt annoncé un appel, déposant début juin 2025 une demande de traitement accéléré et invoquant un risque juridique « paralysant »9.

Les armes viennent du Nord

Le paradoxe jamaïcain tient en partie à une dépendance que l’île ne contrôle pas : ses gangs s’arment presque exclusivement aux États-Unis. Un rapport du Government Accountability Office américain, l’organe d’audit du Congrès, publié en 2025, l’établit sans détour : entre 2018 et 2022, environ 73 % des armes saisies dans les Caraïbes et soumises au traçage provenaient du territoire américain10. Pour la seule Jamaïque, cette part atteignait environ 67 % des armes confisquées en 202011.

Les filières sont rustiques et efficaces : pistolets et fusils achetés chez des revendeurs américains, puis dissimulés dans des bateaux rapides, des conteneurs, parfois des sacs de riz ou des boîtes de céréales. Kingston manque des moyens humains et techniques pour fouiller le volume de marchandises qui transite par ses ports, et les trafiquants jouent de la corruption de certains douaniers pour gonfler des permis d’importation10. Le constat, dressé par l’audit du Congrès américain lui-même, déplace une part de la responsabilité vers le Nord et alimente les appels jamaïcains à un contrôle plus strict des exportations d’armes depuis les États-Unis. Cette géographie du crime se double d’un rôle de plaque tournante : l’île reste un point de transit pour la cocaïne sud-américaine vers l’Amérique du Nord et l’Europe, et ses cargaisons de cannabis filent en go-fast vers la Floride par les eaux cubaines et bahaméennes1. La déstabilisation d’Haïti voisine, devenue carrefour majeur du narcotrafic — une saisie record de plus d’une tonne de cocaïne y a eu lieu en juillet 2025 —, ajoute à la pression sur des routes maritimes où trafic de drogue, d’armes et de migrants s’entremêlent désormais12. C’est tout le bassin caraïbe, du Nicaragua dans le viseur de Washington à une crise vénézuélienne que la diplomatie brésilienne peine à désamorcer, qui voit se croiser ces flux illicites — sur fond d’une influence chinoise et d’une présence russe grandissantes en Amérique latine, qui redessinent l’équation sécuritaire de la région.

La hausse des morts causées par les forces de l’ordre

Reste le revers du bilan. Tandis que les meurtres s’effondraient, une seconde courbe grimpait en flèche : celle des morts causées par les forces de l’ordre. En 2025, l’INDECOM — l’organe indépendant chargé d’enquêter sur les abus de la police — a recensé 311 personnes tuées par les forces de sécurité, le chiffre le plus élevé depuis 2010, en hausse d’environ 65 % sur un an13. Près de la moitié de ces décès sont survenus lors d’« opérations planifiées », et non d’échanges de tirs imprévus, ce qui nourrit, jusque dans les rapports de l’INDECOM, des soupçons d’exécutions extrajudiciaires13.

Les organisations de défense des droits humains, telles Jamaicans for Justice, dénoncent ce coût caché et l’absence de caméras-piétons lors des opérations les plus meurtrières14. Une part de l’opinion partage ce scepticisme : pour ces voix, l’actualité de 2025 a davantage tourné autour des bavures policières que d’un sentiment de sécurité retrouvé14. Le gouvernement, lui, conteste tout lien mécanique entre répression musclée et baisse du crime, et met en avant le renseignement communautaire. L’enjeu de fond reste entier : la chute des homicides est-elle le fruit d’une police plus efficace, ou d’une police qui tue davantage ?

Le verdict des urnes, du moins, a tranché à court terme. Le 3 septembre 2025, le Jamaica Labour Party de Holness a remporté un troisième mandat consécutif inédit, avec 35 des 63 sièges contre 28 au PNP15. Le bilan sécuritaire a manifestement pesé. Mais deux échéances le suspendent : l’arrêt de la Cour d’appel sur les états d’urgence, qui dira si l’instrument fétiche du pouvoir survit ; et la question de savoir si une décrue obtenue par les armes peut tenir sans elles. La Jamaïque a appris à faire baisser ses meurtres. Il lui reste à prouver qu’elle peut le faire sans rouvrir, à chaque opération, le dossier de ses propres dérives.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

De combien la criminalité a-t-elle baissé en Jamaïque ?

L'île a enregistré 673 meurtres en 2025, contre 1 147 en 2024 et 1 406 en 2023, soit un recul d'environ 41 % en un an. C'est le plus bas total annuel depuis 1993 et la première fois en trois décennies que le chiffre passe sous la barre des 700.

Qu'est-ce qu'un état d'urgence en Jamaïque ?

Une « State of Public Emergency » autorise l'armée et la police à fouiller, perquisitionner et arrêter sans mandat dans une zone donnée. Très utilisés depuis 2018, ces dispositifs ont été jugés inconstitutionnels le 15 mai 2025 par la Cour constitutionnelle, qui a relevé des détentions arbitraires.

D'où viennent les armes utilisées par les gangs jamaïcains ?

Pour l'essentiel des États-Unis. Selon un rapport du Government Accountability Office américain publié en 2025, environ 73 % des armes saisies dans les Caraïbes et soumises au traçage entre 2018 et 2022 provenaient du territoire américain, acheminées par bateaux rapides et conteneurs.

Qui a remporté les élections jamaïcaines de 2025 ?

Le Jamaica Labour Party d'Andrew Holness, reconduit pour un troisième mandat consécutif le 3 septembre 2025 avec 35 des 63 sièges, contre 28 pour le People's National Party. Le recul des homicides a pesé en faveur du gouvernement sortant.

ISS
ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. U.S. Department of State, Bureau of International Narcotics and Law Enforcement Affairs, « Jamaica Summary », 2017-2021. https://2017-2021.state.gov/bureau-of-international-narcotics-and-law-enforcement-affairs-work-by-country/jamaica-summary/ 2

  2. Radio Jamaica News, « Jamaica Recorded 673 Murders In 2025 - Lowest In 31 Years », 1ᵉʳ janvier 2026. https://radiojamaicanewsonline.com/local/jamaica-recorded-673-murders-in-2025-lowest-in-31-years 2

  3. InSight Crime, « InSight Crime’s 2025 Homicide Round-Up », 2026. https://insightcrime.org/news/insight-crime-2025-homicide-round-up/ 2

  4. Jamaica Information Service, « Mount Salem Has Been Transformed Under ZOSO – PM », 2018. https://jis.gov.jm/features/mount-salem-has-been-transformed-under-zoso-pm/

  5. Jamaica Information Service, « Hundreds of Lives Saved in 2025 – Police Commissioner », 2025. https://jis.gov.jm/hundreds-of-lives-saved-in-2025-police-commissioner/

  6. InSight Crime, « What Lies Behind Jamaica’s Perpetual Loop of States of Emergency? », 2022. https://insightcrime.org/news/what-lies-behind-jamaicas-perpetual-loop-of-states-of-emergency/

  7. Jamaica Gleaner, « Court rules declarations of SOEs by gov’t were unconstitutional », 16 mai 2025. https://jamaica-gleaner.com/article/news/20250516/court-rules-declarations-soes-govt-were-unconstitutional 2

  8. Jamaica Gleaner, « Constitutional Court ruling on SOEs a win for rights and freedoms – PNP », 16 mai 2025. https://jamaica-gleaner.com/article/news/20250516/constitutional-court-ruling-soes-win-rights-and-freedoms-pnp

  9. Jamaica Gleaner, « Government to appeal SOE court ruling », 16 mai 2025. https://jamaica-gleaner.com/article/news/20250516/government-appeal-soe-court-ruling

  10. U.S. Government Accountability Office, « Caribbean Firearms: Agencies Have Anti-Trafficking Efforts in Place, But State Could Better Assess Activities » (GAO-25-107007), 2025. https://www.gao.gov/products/gao-25-107007 2

  11. U.S. Government Accountability Office, « High Murder Rates in the Caribbean Linked to Guns Trafficked from the United States », 2025. https://www.gao.gov/blog/high-murder-rates-caribbean-linked-guns-trafficked-united-states

  12. UN News, « Record cocaine seizure in Haitian waters underlines country’s ‘pivotal’ trafficking role », novembre 2025. https://news.un.org/en/story/2025/11/1166460

  13. Jamaica Gleaner, « Fatal shootings by security forces climb to 278 - INDECOM », 24 novembre 2025. https://jamaica-gleaner.com/article/news/20251124/fatal-shootings-security-forces-climb-278-indecom 2

  14. Jamaica Star, « Sceptics question 2025 lower crime rates », 6 janvier 2026. https://jamaica-star.com/article/news/20260106/sceptics-question-2025-lower-crime-rates 2

  15. Jamaica Information Service, « Jamaica Labour Party Wins Historic Third Consecutive General Election », 2025. https://jis.gov.jm/jamaica-labour-party-wins-historic-third-consecutive-general-election/

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail