Réarmement accéléré : le pari à 2 % du PIB
Budget de défense record à plus de 9 000 milliards de yens, missiles de contre-attaque, fin du pacifisme : comment le Japon réarme face à la Chine et à la Corée du Nord.

À retenir
- Le budget de défense 2026 franchit pour la première fois 9 000 milliards de yens (environ 58 milliards de dollars), un record absolu et une hausse d'environ 9,4 %.
- Tokyo atteint la cible des 2 % du PIB dès l'exercice 2025, deux ans avant le calendrier fixé en 2022, sous l'impulsion de la Première ministre Sanae Takaichi.
- Le Japon se dote d'une capacité de contre-attaque inédite : missiles de croisière Tomahawk américains et missiles longue portée nationaux capables de frapper le territoire adverse.
- Pékin dénonce une « remilitarisation » et un « néo-militarisme » ; à l'intérieur, des voix pacifistes redoutent l'enterrement de l'article 9.
Pour la première fois depuis 1945, l’archipel consacre plus de 9 000 milliards de yens — environ 58 milliards de dollars — à ses armées. La cible des 2 % du produit intérieur brut, longtemps taboue, est franchie avec deux ans d’avance. Et sur le pont de destroyers partis pour les chantiers américains, on installe des missiles de croisière capables de frapper loin, très loin, au-delà des mers qui bordent le Japon. Le pays qui avait fait de la retenue militaire un principe constitutionnel est en train de devenir, en silence puis à grands pas, l’une des premières puissances de défense d’Asie.
Un budget qui pulvérise tous les records
Le 26 décembre 2025, le cabinet de la Première ministre Sanae Takaichi a validé un projet de budget de défense de 9 040 milliards de yens pour l’exercice 2026, le plus élevé jamais approuvé par Tokyo1. La hausse atteint environ 9,4 % sur un an : c’est la quatrième année consécutive de croissance rapide, dans la lignée d’un mouvement entamé après l’invasion russe de l’Ukraine2.
Ce budget n’est pas un accident de calendrier. Il s’inscrit dans un programme de renforcement de la défense couvrant les exercices 2023 à 2027, doté de 43 000 milliards de yens — quelque 275 milliards de dollars — décidé en 2022 dans le sillage d’une nouvelle Stratégie de sécurité nationale3. L’année 2026 en est le quatrième pilier. Mesuré à l’aune du produit intérieur brut, l’effort japonais se hisse autour de 2 %, un seuil que le pays s’était longtemps interdit de dépasser.
La barre des 2 %, franchie avec deux ans d’avance
Pendant la guerre froide, un plafond informel de 1 % du PIB encadrait les dépenses militaires japonaises. La Stratégie de 2022 avait fixé l’objectif des 2 % pour l’exercice 2027. Sanae Takaichi, arrivée au pouvoir à l’automne 2025, a choisi d’accélérer : dans son premier discours de politique générale, elle a annoncé vouloir atteindre cette cible dès l’exercice 2025, soit deux ans plus tôt que prévu4.
Le geste est autant politique que budgétaire. En portant la défense à un niveau comparable à la norme de l’OTAN, Tokyo signale à ses alliés comme à ses rivaux que la « retenue » d’autrefois appartient au passé. Le budget 2026, gonflé de quelque 190 milliards de yens par rapport à la demande initiale d’août, traduit cette volonté d’aller vite4. Reste une question lancinante : comment financer durablement cette montée en puissance, dans un pays à la dette publique colossale et à la démographie déclinante ? Le débat sur les hausses d’impôts dédiées n’est pas tranché.
Frapper loin : la révolution de la contre-attaque
Le tournant le plus spectaculaire n’est pas comptable, il est doctrinal. Depuis 2022, le Japon assume une « capacité de contre-attaque » : la possibilité de frapper des cibles militaires sur le sol d’un adversaire s’il est lui-même attaqué. Pour une armée jusque-là cantonnée à la défense de l’archipel, c’est une rupture.
Cette doctrine prend corps. Tokyo a annoncé l’achat de jusqu’à 400 missiles de croisière Tomahawk américains, d’une portée d’environ 1 600 kilomètres, et prévoit d’en équiper une dizaine de destroyers5. En septembre 2025, le destroyer Chokai a appareillé pour les États-Unis afin d’y être modifié et entraîné, les premières livraisons étant attendues d’ici la fin mars 20265. En parallèle, le Japon développe ses propres armes longue portée : une version améliorée du missile sol-mer Type-12 et un planeur hypervéloce. Le ministère de la Défense prévoit de déployer ces missiles nationaux, d’une portée estimée à environ 1 000 kilomètres, au camp de Kengun à Kumamoto puis au camp Fuji, dans la préfecture de Shizuoka, entre 2025 et 20276. À cela s’ajoute une montée en gamme des systèmes antimissiles, des drones et de l’imagerie satellitaire, pour bâtir une architecture de frappe cohérente le long de la première chaîne d’îles.
Chine, Corée du Nord, Russie : « l’environnement le plus sévère depuis la guerre »
Ce réarmement répond à un diagnostic alarmiste. Le Livre blanc de la défense publié en juillet 2025 décrit la Chine comme « le plus grand défi stratégique » jamais affronté par le Japon et qualifie l’environnement sécuritaire de plus dangereux depuis la Seconde Guerre mondiale7. Pékin y est accusé de tentatives « incessantes » de modifier le statu quo par la force autour des îles Senkaku, en mer de Chine orientale ; la Corée du Nord, capable d’armer ses missiles balistiques de têtes nucléaires, y figure comme une menace « plus grave et plus imminente que jamais » ; le rapprochement militaire entre Pékin et Moscou y est présenté comme une préoccupation majeure7. Les exercices militaires chinois près de Taïwan et la modernisation accélérée de l’arsenal voisin, notamment les armes hypersoniques et les systèmes autonomes pilotés par l’intelligence artificielle, nourrissent ce sentiment d’urgence.
La crise de novembre 2025 a cristallisé les tensions. Le 7 novembre, Sanae Takaichi a déclaré devant le Parlement qu’une attaque contre Taïwan pourrait constituer une « situation menaçant la survie » du Japon — formule juridique autorisant le déploiement des Forces d’autodéfense8. Jamais un chef de gouvernement en exercice n’avait établi un lien aussi explicite. La réaction de Pékin fut brutale : protestations officielles, suspension d’importations de produits de la mer japonais, gel de discussions commerciales, mises en garde contre les voyages au Japon, et même un consul général affirmant à Osaka qu’« il faut couper la tête sale qui se dresse »8.
La fin du pacifisme ? L’article 9 en débat
Réarmer, c’est aussi rouvrir la plaie constitutionnelle. L’article 9 de la Constitution de 1947 proscrit le recours à la guerre et constitue, depuis près de quatre-vingts ans, le socle de l’identité « pacifiste » du pays. Sanae Takaichi, qui dispose d’une large majorité après les législatives anticipées, plaide ouvertement pour une révision et a appelé à des décisions parlementaires concrètes sur le sujet9.
Le pays est divisé. Un sondage Kyodo cité par la presse australienne montre que si trois quarts des Japonais soutiennent l’idée d’une révision constitutionnelle, l’opinion est presque coupée en deux sur l’article 9 lui-même — environ 51 % en faveur d’un changement9. Devant la Diète, quelque 36 000 personnes ont manifesté pour défendre la clause de paix, brandissant d’immenses ballons roses en forme de « 9 »9. Autre rupture symbolique : après le départ du parti pacifiste Komeito de la coalition, le gouvernement a engagé l’assouplissement de l’interdiction d’exporter des armements létaux, ouvrant la voie à la vente de chasseurs, de navires et de missiles à des pays partenaires10.
Le récit de Pékin : « néo-militarisme » et « ordre de paix menacé »
Face à ce mouvement, Pékin déploie un contre-récit insistant. Pour le porte-parole de la diplomatie chinoise, le projet d’augmentation budgétaire « expose l’intention sinistre des forces de droite japonaises de pousser à la remilitarisation et de tenter une résurgence du militarisme »11. Un éditorial du Global Times, quotidien dont la ligne reflète celle du pouvoir chinois, évoque l’« accélération » d’un « néo-militarisme » japonais à mesure que ses dépenses « montent en flèche »11.
L’agence officielle Xinhua enfonce le clou : elle rappelle que le Japon a élargi son budget militaire « quatorze années consécutives » et avertit que son identité d’« État de paix » pourrait « s’effacer » si l’expansion se poursuit, en s’appuyant sur la mise en garde d’un universitaire japonais12. Le quotidien du Parti communiste, le Quotidien du Peuple, présente à l’inverse la Constitution pacifiste comme « le fondement du rang du Japon dans le monde »12. Ce discours mêle un grief historique réel — la mémoire des agressions impériales en Asie — et un objectif stratégique assumé : freiner un voisin qui se réarme. Les analystes occidentaux y voient, eux, une réponse défensive à la montée en puissance chinoise, plus qu’une renaissance impérialiste. Entre ces deux lectures, la diplomatie de l’archipel avance sur une ligne de crête.
Industrie de défense, alliance américaine : les deux moteurs
Le réarmement nourrit aussi une ambition industrielle. Le Japon mise sur le programme de chasseur de sixième génération GCAP, mené avec le Royaume-Uni et l’Italie, dont la mise en service est visée pour 2035. La coentreprise Edgewing, qui réunit le japonais Mitsubishi Heavy Industries, le britannique BAE Systems et l’italien Leonardo, a décroché en 2026 un premier contrat conjoint d’environ 686 millions de livres13. Pour amortir un coût estimé à quelque 40 milliards de dollars, les trois partenaires comptent sur l’exportation — d’où l’assouplissement des règles de vente.
L’autre moteur reste l’alliance avec Washington. La cible des 2 % vise aussi à rassurer un allié devenu exigeant. L’administration Trump presse ses partenaires asiatiques de monter à 3,5 % du PIB pour la défense « centrale », un seuil que le secrétaire à la Défense Pete Hegseth érige en « nouvelle norme »14. « L’ère où les États-Unis subventionnaient la défense de nations riches est révolue », a-t-il lancé, tout en saluant les « mesures concrètes » prises par Tokyo14. Le Japon, qui a choisi ses partenaires européens plutôt que les États-Unis pour son chasseur, cherche ainsi un équilibre délicat : approfondir l’alliance tout en gagnant en autonomie, comme le montrent les accords de défense qui se multiplient en Asie-Pacifique et l’essor des exportations d’armement chez ses voisins.
Le signal à surveiller : 2 %, et après ?
Le Japon a franchi le seuil des 2 % plus vite que prévu. La vraie question est désormais celle de la marche suivante. Washington pousse vers 3 % ou davantage ; le projet de révision de l’article 9 attend une initiative parlementaire ; les chantiers d’armement national — missiles, chasseur, drones — doivent encore prouver leur maturité technique et industrielle. À surveiller en priorité : la première frappe potentielle de Tomahawk depuis un destroyer japonais, le calendrier d’une éventuelle consultation constitutionnelle, et la trajectoire des relations avec Pékin après l’épisode taïwanais. Le pacifisme d’après-guerre n’est pas mort, mais il n’a jamais paru aussi fragile — ni le réarmement aussi assumé.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quel est le montant du budget de défense japonais pour 2026 ?
Le gouvernement a approuvé un budget supérieur à 9 000 milliards de yens, soit environ 58 milliards de dollars, en hausse d'environ 9,4 % sur un an. C'est le niveau le plus élevé de l'histoire d'après-guerre du Japon et la quatrième année consécutive de forte progression.
Pourquoi le Japon vise-t-il 2 % de son PIB pour la défense ?
Cet objectif, calqué sur la norme de l'OTAN, marque la rupture avec le plafond informel de 1 % observé pendant des décennies. Tokyo l'a atteint dès 2025, deux ans avant l'échéance prévue, pour répondre à la montée des menaces chinoise, nord-coréenne et russe à ses frontières.
Qu'est-ce que la « capacité de contre-attaque » du Japon ?
C'est la possibilité, assumée depuis 2022, de frapper des cibles militaires sur le territoire d'un adversaire si le Japon est lui-même attaqué. Elle repose sur des missiles de croisière à longue portée, dont des Tomahawk américains et des missiles développés au pays, capables d'atteindre environ 1 000 à 1 600 kilomètres.
Comment la Chine réagit-elle au réarmement japonais ?
Pékin parle de « remilitarisation » et de « résurgence du militarisme ». Sa diplomatie a multiplié les protestations et, après des propos de la Première ministre sur Taïwan en novembre 2025, a suspendu des importations japonaises et déconseillé à ses ressortissants de voyager au Japon.
Sources
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Al Jazeera, « Japan gov’t greenlights record $58bn defence budget amid regional tension », Al Jazeera, 26 décembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/12/26/japan-govt-greenlights-record-58bn-defence-budget-amid-regional-tension ↩
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The Diplomat, « Japan Accelerates Defense Buildup With Record Budget and Expanded Unmanned Capabilities », The Diplomat, décembre 2025. https://thediplomat.com/2025/12/japan-accelerates-defense-buildup-with-record-budget-and-expanded-unmanned-capabilities/ ↩
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USNI News, « Japan Poised to Increase Defense Spending to $70 Billion, 2% of its GDP », USNI News, 3 décembre 2025. https://news.usni.org/2025/12/03/japan-poised-to-increase-defense-spending-to-70-billion-2-of-its-gdp ↩
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CNBC, « Japan’s new premier pledges early boost to defence spending, ‘proactive’ fiscal moves », CNBC, 24 octobre 2025. https://www.cnbc.com/2025/10/24/japans-new-premier-pledges-early-boost-to-defence-spending-proactive-fiscal-moves.html ↩ ↩2
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Indo-Pacific Defense FORUM, « Tokyo moves closer to fielding U.S.-made Tomahawk missiles », Indo-Pacific Defense FORUM, octobre 2025. https://ipdefenseforum.com/2025/10/tokyo-moves-closer-to-fielding-u-s-made-tomahawk-missiles/ ↩ ↩2
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Indo-Pacific Defense FORUM, « Japan to deploy domestically developed long-range missiles at four sites », Indo-Pacific Defense FORUM, décembre 2025. https://ipdefenseforum.com/2025/12/japan-to-deploy-domestically-developed-long-range-missiles-at-four-sites/ ↩
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CNN, « China, North Korea and Russia represent biggest security challenge since World War II, Japan says », CNN, 16 juillet 2025. https://www.cnn.com/2025/07/16/asia/japan-defense-white-paper-china-russia-north-korea-intl-hnk-ml ↩ ↩2
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Al Jazeera, « China to suspend imports of Japanese seafood amid diplomatic row: Reports », Al Jazeera, 19 novembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/11/19/china-to-suspend-imports-of-japanese-seafood-amid-diplomatic-row-reports ↩ ↩2
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Defence Connect, « Takaichi’s push to rewrite Article 9 risks trading a hard-won peace for an uncertain security », Defence Connect, 2026. https://www.defenceconnect.com.au/geopolitics-and-policy/18186-takaichis-push-to-rewrite-article-9-risks-trading-a-hard-won-peace-for-an-uncertain-security ↩ ↩2 ↩3
-
The Diplomat, « Takaichi Government Moves to Expand Japan’s Defense Exports After Komeito’s Exit », The Diplomat, novembre 2025. https://thediplomat.com/2025/11/takaichi-government-moves-to-expand-japans-defense-exports-after-komeitos-exit/ ↩
-
Global Times, « With its defense spending skyrocketing, emergence of Japan’s ‘neo-militarism’ accelerates: Global Times editorial », Global Times, décembre 2025. https://www.globaltimes.cn/page/202512/1351598.shtml ↩ ↩2
-
Xinhua, « Interview: Japan risks losing “peace state” identity amid military buildup, scholar warns », Xinhua, 13 avril 2026. https://english.news.cn/asiapacific/20260413/a2a9b7b52620445d9e991f900a8cafa6/c.html ↩ ↩2
-
Defense News, « Japan shrugs off GCAP delays, fast-tracks export rules for future warplane », Defense News, 11 mars 2026. https://www.defensenews.com/global/asia-pacific/2026/03/11/japan-shrugs-off-gcap-delays-fast-tracks-export-rules-for-future-warplane/ ↩
-
NBC News, « Pete Hegseth tells Asian allies to boost defense spend to counter China buildup », NBC News, 2025. https://www.nbcnews.com/world/asia/pete-hegseth-sounds-alarm-china-buildup-asian-allies-rcna347657 ↩ ↩2
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