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Pétrole et terres rares : le double levier kazakh

Géant pétrolier dépendant d'un tube russe et futur pilier des terres rares, le Kazakhstan joue Moscou, Pékin et l'Occident pour transformer ses ressources en autonomie.

15 juin 2026Lecture 6 min
Installations pétrolières et derricks dans la steppe kazakhe au crépuscule, avec en surimpression discrète une carte des routes d'exportation vers la Russie, la Chine et la mer Caspienne.
Installations pétrolières et derricks dans la steppe kazakhe au crépuscule, avec en surimpression discrète une carte des routes d'exportation vers la Russie, la Chine et la mer Caspienne. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le Kazakhstan vise 96,2 millions de tonnes de brut et condensat en 2025, mais quatre barils exportés sur cinq passent par un seul tube, russe, vers Novorossiisk.
  2. Des drones ukrainiens ont frappé les terminaux et tankers du corridor CPC fin 2025 et début 2026, révélant la fragilité d'une rente adossée à la Russie.
  3. Premier producteur mondial d'uranium via Kazatomprom et détenteur d'un possible 3ᵉ gisement mondial de terres rares, Astana attise la convoitise de l'UE, des États-Unis et de la Chine.
  4. La diplomatie « multivectorielle » de Tokaïev signe avec Washington, Pékin et Moscou en quelques semaines, mais peine encore à convertir ses minerais en valeur ajoutée locale.

Le Kazakhstan, premier exportateur de brut d’Asie centrale, mise désormais aussi sur ses métaux critiques. Ses supergéants pétroliers assurent cette première rente ; ses gisements de terres rares — néodyme, cérium, lanthane, yttrium — visent les filières des voitures électriques, des éoliennes et de l’armement. Mais Astana ne contrôle ni le tube par lequel s’écoule son pétrole, ni les usines qui raffinent ses métaux. Sa diplomatie cherche à convertir cette double rente vulnérable en autonomie.

Trois géants, un seul tuyau

Le sous-sol kazakh tient ses promesses. En 2025, le ministère de l’Énergie visait 96,2 millions de tonnes de brut et de condensat, en hausse de 9,7 % sur l’année précédente, tirées par l’expansion de Tengiz1. Ce seul gisement, exploité par un consortium piloté par l’américain Chevron, devait fournir 34,9 millions de tonnes, soit plus du tiers de la production nationale. Derrière lui, le géant offshore de Kashagan (17,9 Mt) et Karachaganak (12,4 Mt) complètent un trio qui concentre près des deux tiers des barils du pays1. De quoi nourrir l’ambition affichée de franchir un jour la barre symbolique des 100 millions de tonnes annuelles.

Mais cette puissance a un talon d’Achille. Quatre barils exportés sur cinq empruntent un unique oléoduc : celui du Caspian Pipeline Consortium (CPC), qui relie Tengiz au port russe de Novorossiisk, sur la mer Noire2. Or ce consortium est lui-même un condensé de la dépendance kazakhe : l’État russe en détient 31 % (dont 24 % gérés par Transneft), le Kazakhstan 20,75 %, et les majors occidentales Chevron, ExxonMobil et le russe Lukoil se partagent le reste3. Comme le résume l’enquête « Caspian Cabals » du consortium international de journalistes, les groupes occidentaux ont financé ce tube avant d’en céder le contrôle effectif au Kremlin3. Pour Astana, exporter son pétrole revient donc à le confier à Moscou — un levier qui prolonge l’influence russe traditionnelle en Asie centrale.

Les frappes de drones sur le corridor CPC

La guerre en Ukraine a brutalement exposé cette fragilité. Le 29 novembre 2025, des drones ukrainiens ont frappé un terminal du CPC près de Novorossiisk, suspendant les opérations de l’un des plus grands terminaux pétroliers de Russie4. Deux nouvelles attaques ont suivi, les 13 et 19 janvier 2026, cette fois contre des tankers affrétés par la compagnie d’État KazMunayGas en mer Noire4. Selon des experts locaux cités par l’Office des études orientales polonais (OSW), les pertes du Kazakhstan auraient atteint jusqu’à 1,5 milliard de dollars pour le seul mois de janvier4. Kiev considère ces frappes comme des coups légitimes portés à l’infrastructure de l’agresseur ; Astana y voit des attaques contre des installations civiles — un télégramme diplomatique délicat, le Kazakhstan refusant de prendre parti dans la guerre.

L’urgence a accéléré la quête d’alternatives. Frappé sur son flanc russe, le Kazakhstan a réorienté des volumes vers l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan et lancé des livraisons directes de Kashagan vers la Chine par la route d’Atassou-Alachankou5. Cette voie chinoise n’est pas anecdotique : KazMunayGas a signé un contrat de transit de 10 millions de tonnes par an pour 2025-2027 via cet axe, et les groupes chinois assurent déjà 5,5 millions de tonnes de production annuelle dans des coentreprises6. Reste le grand espoir occidental : le « corridor médian » transcaspien, qui fait traverser la Caspienne au brut avant de rejoindre la Turquie. Son trafic a bondi de 63 % en 2024, à 4,1 millions de tonnes5. Mais l’addition de tankers, de ports et de pays de transit le rend coûteux et lent. Le ministère kazakh de l’Énergie l’a admis sans détour : à ce jour, il n’existe aucune véritable alternative au CPC2.

Le pari des métaux critiques

C’est ici que la seconde rente entre en scène. Le Kazakhstan est déjà le premier producteur mondial d’uranium : via la société d’État Kazatomprom, il a extrait 25 839 tonnes en 2025, en hausse d’environ 10 %, soit près d’un cinquième de l’offre primaire de la planète7. Cette domination, assise sur une lixiviation in situ peu coûteuse, en fait un fournisseur incontournable des parcs nucléaires du monde entier — et un acteur capable d’influer sur les cours en annonçant, comme prévu pour 2026, une réduction d’environ 10 % de sa production7.

L’avenir, pourtant, se joue sur les terres rares. En avril 2025, le gouvernement a annoncé la découverte du gisement « Zhana Qazaqstan » (« Nouveau Kazakhstan ») dans la région de Karaganda : 935 400 tonnes d’oxydes recensées et un potentiel pouvant atteindre 20 millions de tonnes de minerai, néodyme, cérium, lanthane et yttrium compris8. Si les forages confirment ces volumes, le pays se hisserait au troisième rang mondial des réserves, derrière la seule Chine et le Brésil8. La nuance compte : la teneur du minerai, environ 700 grammes d’oxydes par tonne, reste modeste, et les études de faisabilité courent jusqu’à fin 2026. Surtout, le Kazakhstan ne sait pas encore raffiner ces métaux. En 2023 comme en 2024, la totalité de ses exportations de terres rares est partie vers la Chine, qui contrôle environ 85 à 90 % du raffinage mondial9. Passer de l’extraction à la transformation est devenu l’obsession d’Astana.

Des accords concurrents avec l’UE, Washington, Moscou et Pékin

Cette ambition place le Kazakhstan au centre d’une concurrence entre puissances. L’Union européenne a agi la première, dès le 7 novembre 2022, avec un mémorandum sur les matières premières signé par Ursula von der Leyen et le Premier ministre Alikhan Smaïlov lors de la COP-2710. Le mouvement s’est amplifié lors du premier sommet UE–Asie centrale de Samarcande, en avril 2025, qui a acté une feuille de route 2025-2026 et mobilisé 2,5 milliards d’euros sur l’enveloppe Global Gateway10. Bruxelles espère couvrir à terme jusqu’à 40 % de ses besoins en matières premières stratégiques via la région — un partenariat stratégique avec l’Asie centrale encore largement déclaratif.

Washington a surenchéri. Le 6 novembre 2025, Donald Trump réunissait à la Maison-Blanche les cinq présidents centrasiatiques pour un sommet C5+1 inédit, conclu sur plus de 130 milliards de dollars d’engagements11. Dans la foulée, le Kazakhstan paraphait un mémorandum sur les minerais critiques avec le secrétaire au Commerce Howard Lutnick et scellait un accord de 1,1 milliard de dollars pour exploiter le tungstène de Northern Katpar et Upper Kayrakty12. Mais à peine rentré, Tokaïev s’envolait pour Moscou, où il signait avec Vladimir Poutine, le 12 novembre 2025, une déclaration de « partenariat stratégique global et d’alliance »13. L’agence d’État russe TASS rapporte que les deux dirigeants y ont aussi évoqué un renforcement de leur coopération sur les terres rares — Moscou tentant de ne pas se laisser distancer par ses rivaux14. Quant à Pékin, le président Xi Jinping avait ouvert l’année, en juin 2025, par le sommet Chine–Asie centrale d’Astana et quelque 15 milliards de dollars d’accords énergétiques6, dans le prolongement d’une influence chinoise patiemment tissée par l’Organisation de coopération de Shanghai. Pour les médias chinois comme le Global Times, dont la ligne épouse celle de Pékin, l’énergie demeure la « pierre angulaire » de relations « gagnant-gagnant » avec le Kazakhstan6 — un récit de complémentarité qui masque mal la dépendance créée par le monopole du raffinage chinois.

Le test : raffiner sur place

En signant avec Washington, Moscou et Pékin en quelques semaines, Tokaïev applique la doctrine « multivectorielle » qui structure la diplomatie kazakhe depuis l’indépendance15 : ne se lier exclusivement à aucune des grandes puissances. Cette doctrine a jusqu’ici préservé la souveraineté d’un pays situé entre la Russie et la Chine, et accompagne la consolidation interne du « Nouveau Kazakhstan » de Tokaïev. Elle bute toutefois sur une contrainte industrielle : tant que le brut s’écoulera par un tube russe et que les terres rares partiront brutes vers la Chine, ces ressources resteront une vulnérabilité. La prochaine étape ne se mesurera pas au nombre de mémorandums signés, mais à la capacité d’Astana à séparer ses premiers oxydes sur son sol et à exporter du brut sans passer par Novorossiisk.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi le pétrole kazakh dépend-il autant de la Russie ?

Environ 80 % des exportations de brut transitent par l'oléoduc du Caspian Pipeline Consortium, de Tengiz jusqu'au port russe de Novorossiisk, sur la mer Noire. Moscou contrôle 31 % de ce consortium et le territoire que traverse le tube, faisant de la Russie un passage quasi obligé pour la rente kazakhe.

Le Kazakhstan est-il vraiment le premier producteur d'uranium ?

Oui. Via la société d'État Kazatomprom, il a produit 25 839 tonnes d'uranium en 2025, soit environ un cinquième de l'offre primaire mondiale, en tête devant le Canada et l'Australie. L'extraction se fait par lixiviation in situ, peu coûteuse, ce qui renforce encore son avantage compétitif.

Le Kazakhstan possède-t-il un grand gisement de terres rares ?

Astana a annoncé en avril 2025 le gisement « Zhana Qazaqstan » dans la région de Karaganda, avec des réserves estimées à 935 400 tonnes d'oxydes et un potentiel pouvant atteindre 20 millions de tonnes de minerai. S'il se confirme par forages, le pays se classerait troisième mondial, derrière la Chine et le Brésil.

Que signifie la diplomatie « multivectorielle » du Kazakhstan ?

C'est l'art de ne se lier exclusivement à aucune grande puissance. En quelques semaines fin 2025, Tokaïev a signé des accords majeurs avec Washington, conclu un pacte de partenariat stratégique global avec Moscou et approfondi sa coopération énergétique avec Pékin, jouant la concurrence entre blocs pour préserver sa marge de manœuvre.

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Rédaction · Analyse stratégique

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Sources

  1. Office du Premier ministre du Kazakhstan, « Oil and gas condensate production plan for 2025 is 96.2 million tonnes – Ministry of Energy », 2025. https://primeminister.kz/en/news/oil-and-gas-condensate-production-plan-for-2025-is-962-million-tonnes-ministry-of-energy-29764 2

  2. The Astana Times, « Diversification of Kazakhstan’s Oil Export Routes: New Opportunities and Challenges », octobre 2025. https://astanatimes.com/2025/10/diversification-of-kazakhstans-oil-export-routes-new-opportunities-and-challenges/ 2

  3. ICIJ, « Frequently asked questions about the Caspian Cabals investigation », 2025. https://www.icij.org/investigations/caspian-cabals/faqs-kazakhstan-oil-cpc/ 2

  4. OSW Centre for Eastern Studies, « Ukrainian attacks on the CPC oil pipeline: outlook for Kazakhstan’s oil sector », 4 février 2026. https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/analyses/2026-02-04/ukrainian-attacks-cpc-oil-pipeline-outlook-kazakhstans-oil-sector 2 3

  5. Carnegie Endowment for International Peace, « The Much-Touted Middle Corridor Transport Route Could Prove a Dead End », avril 2026. https://carnegieendowment.org/russia-eurasia/politika/2026/04/middle-corridor-transport-prospect 2

  6. The Astana Times, « KazMunayGas Deepens Strategic Energy Partnership With China », septembre 2025. https://astanatimes.com/2025/09/kazmunaygas-deepens-strategic-energy-partnership-with-china/ 2 3

  7. World Nuclear News, « Cameco, Kazatomprom release 2025 production figures », février 2026. https://www.world-nuclear-news.org/articles/Cameco-Kazatomprom-release-2025-figures 2

  8. The Times of Central Asia, « Kuirektykol Deposit May Elevate Kazakhstan to Global Leader in Rare-Earth Reserves », 2025. https://timesca.com/kuirektykol-deposit-may-elevate-kazakhstan-to-global-leader-in-rare-earth-reserves/ 2

  9. The Times of Central Asia, « Kazakhstan’s Emerging Role in Global Rare-Earth Supply Chains », 2025. https://timesca.com/kazakhstans-emerging-role-in-global-rare-earth-supply-chains/

  10. Commission européenne, « Strategic Partnership between the European Union and Kazakhstan on sustainable raw materials, batteries and renewable hydrogen value chains », 8 novembre 2022. https://single-market-economy.ec.europa.eu/news/strategic-partnership-between-european-union-and-kazakhstan-sustainable-raw-materials-batteries-and-2022-11-08_en 2

  11. RFE/RL, « Trump And Central Asia Reach Critical Minerals Deal At Washington Summit », 6 novembre 2025. https://www.rferl.org/a/central-asia-trump-critical-minerals-diplomatic-deals-summit/33583397.html

  12. Mining.com, « Kazakhstan, US sign MOU on critical minerals », novembre 2025. https://www.mining.com/kazakhstan-us-sign-mou-on-critical-minerals/

  13. The Times of Central Asia, « Kazakhstan, Russia Sign Comprehensive Strategic Partnership Declaration », 12 novembre 2025. https://timesca.com/kazakhstan-russia-sign-comprehensive-strategic-partnership-declaration/

  14. TASS, « Russia, Kazakhstan developing cooperation on rare earths — Putin », novembre 2025. https://tass.com/economy/2042905

  15. The Diplomat, « How Has Kazakhstan’s Foreign Policy Evolved Under Tokayev? », avril 2025. https://thediplomat.com/2025/04/how-has-kazakhstans-foreign-policy-evolved-under-tokayev/

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