Le « Nouveau Kazakhstan » de Tokaïev après les émeutes de 2022
Déboulonnage de l'héritage Nazarbaïev, mandat unique, référendum de 2026, diplomatie multivectorielle et rente pétrolière : anatomie du « Nouveau Kazakhstan ».

À retenir
- Né dans le sang de « Janvier sanglant » (au moins 238 morts en 2022), le « Nouveau Kazakhstan » de Kassym-Jomart Tokaïev se présente comme une rupture avec le régime de Noursoultan Nazarbaïev.
- Le déboulonnage de l'« Elbasy » s'est accompagné d'un mandat présidentiel unique de sept ans, puis d'une nouvelle Constitution approuvée à près de 90 % le 15 mars 2026, qui recrée une vice-présidence à vocation de succession.
- À l'extérieur, le pays joue plus que jamais sa carte « multivectorielle » : refus de reconnaître les « républiques » du Donbass, diversification des routes pétrolières, mais signature à Moscou d'un partenariat stratégique global en novembre 2025.
- La rente pétrolière (≈ 35 % du PIB) finance la stabilité ; la dépendance au pipeline russe CPC reste le talon d'Achille de l'indépendance économique d'Astana.
- Analystes occidentaux et opposition en exil parlent d'un « changement sans transition » : la façade réformiste maquillerait une consolidation du pouvoir présidentiel.
Le 5 janvier 2022, la place de la République, à Almaty, bascule dans le chaos : la mairie brûle, des manifestants prennent l’aéroport, et un président encore mal assuré ordonne de « tirer pour tuer sans sommation ». Quelques heures plus tard, des soldats russes atterrissent au Kazakhstan. Quand le calme revient, le bilan officiel s’établit à au moins 238 morts. De ce traumatisme, Kassym-Jomart Tokaïev a tiré un récit fondateur : celui d’un « Nouveau Kazakhstan » qui solderait l’ère de son prédécesseur. Quatre ans plus tard, le slogan a survécu à l’épreuve des urnes — mais derrière la façade réformiste, c’est surtout un pouvoir présidentiel consolidé qui se dessine.
« Janvier sanglant », acte de naissance d’un régime
Tout commence par le prix du gaz. Le 2 janvier 2022, les habitants de Janaozen, dans l’ouest pétrolier, protestent contre le doublement du carburant GPL. La colère, nourrie par les inégalités et la corruption, gagne le pays et se mue en émeute dans la plus grande ville, Almaty. La répression est sanglante : les autorités reconnaîtront 238 tués, dont 19 membres des forces de sécurité, et plusieurs milliers de blessés1. Débordé, Tokaïev appelle à la rescousse l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), l’alliance militaire dominée par Moscou, qui dépêche environ 3 600 hommes — une première intervention de ce type en Asie centrale2.
Surtout, le président impute le chaos non aux manifestants mais à un complot. En avril 2023, un tribunal d’Astana condamne à dix-huit ans de prison Karim Massimov, ancien chef tout-puissant du renseignement (KNB), pour haute trahison et tentative de prise de pouvoir par la force. Le procès s’est tenu sous le sceau du secret, privant l’opinion de toute clarté sur les véritables causes du bain de sang3. La thèse de la « tentative de coup d’État » a servi un double objectif : disculper le sommet de l’État et justifier l’élimination du clan rival.
Déboulonner « l’Elbasy »
Car le grand absent de janvier 2022 a un nom : Noursoultan Nazarbaïev. L’homme qui a dirigé le Kazakhstan pendant trois décennies avait, en 2019, cédé la présidence à son protégé Tokaïev tout en gardant la haute main sur la sécurité et le statut constitutionnel d’« Elbasy » — « chef de la nation ». Les émeutes ont fourni le prétexte d’une rupture. Tokaïev a retiré à son mentor ses privilèges, déboulonné le culte de la personnalité et, geste hautement symbolique, fait rebaptiser la capitale : Noursoultan redevient Astana.
L’offensive est aussi judiciaire et financière, sous le nom officieux de « dénazarbaïévisation ». Le neveu de l’ancien président, Kaïrat Satybaldy, est condamné pour détournements massifs ; l’Agence anticorruption récupère auprès de lui près de 1,5 milliard de dollars d’avoirs — participations dans l’opérateur Kazakhtelecom, sociétés ferroviaires, bijoux —, puis encore 98,5 millions supplémentaires en 20244. Le message est limpide : le butin de l’ancien clan revient à l’État. Mais l’opération a ses limites. Satybaldy, pourtant condamné, a vu sa peine commuée en restriction de liberté dès août 2024, en récompense de sa « bonne conduite » et de sa coopération4.
Le mandat unique et la Constitution de 2026
Sur le papier, le « Nouveau Kazakhstan » se veut un projet institutionnel. Dès juin 2022, un référendum amende la Constitution : instauration d’un mandat présidentiel unique de sept ans non renouvelable, réduction des pouvoirs de la famille présidentielle, léger renforcement du Parlement. Réélu en novembre 2022 pour ce mandat unique, Tokaïev verrouille ainsi, en théorie, l’impossibilité d’une présidence à vie comme celle de Nazarbaïev.
L’ambition franchit un cap en 2026. Le 15 mars, les Kazakhs approuvent à 87,15 % une Constitution entièrement nouvelle, qui remplace le texte de 1995 et entre en vigueur le 1er juillet ; la date devient « Jour de la Constitution » et déclenche la refonte de plus de soixante lois5. Astana présente la réforme comme le passage d’un régime « super-présidentiel » à une « république présidentielle dotée d’un Parlement influent » : Parlement monocaméral, nouveau Conseil populaire (Khalyk Kenesi) et, surtout, rétablissement d’une vice-présidence. Le vice-président, nommé par le chef de l’État, devient successeur désigné en cas de vacance du pouvoir6.
C’est précisément ce point qui nourrit la controverse. Pour la communication officielle, relayée par le quotidien anglophone The Astana Times, proche du pouvoir, la vice-présidence vise à « renforcer le système de gouvernance » et non à organiser une compétition politique5. Pour les analystes occidentaux, la lecture est inverse : la revue The Diplomat y voit, dans une étude intitulée « Une transition sans changement », l’« instrument » d’une succession verrouillée et la consolidation, plutôt que la limitation, du pouvoir exécutif7. Le même média avait dès 2025 résumé la critique d’un slogan recyclant « la vieille garde ».
La façade et les barreaux
L’épreuve de vérité du « Nouveau Kazakhstan » se joue dans les prisons. Les organisations de défense des droits humains et l’opposition en exil dressent un constat sévère. La Fondation Open Dialogue, animée par des opposants kazakhs établis à l’étranger, recensait fin 2024 une cinquantaine de prisonniers politiques et dénonçait « la répression et la censure totale au lieu des réformes »8. Human Rights Watch documente la poursuite, pour « extrémisme », de militants liés au mouvement d’opposition interdit Choix démocratique du Kazakhstan (DVK) de l’oligarque exilé Moukhtar Abliazov, ainsi que des peines lourdes contre des journalistes — sept ans de prison pour l’un d’eux, coupable d’avoir interviewé Abliazov9. En 2025, la condamnation du chef d’un parti d’opposition a fait dire au groupe IPHR qu’elle révélait « l’absence de véritable modernisation politique »8.
C’est tout le paradoxe du projet. Astana revendique l’ouverture du système partisan et l’écoute de la société ; les organisations indépendantes décrivent un appareil qui maquille « la forme démocratique » tout en « rétrécissant la compétition réelle »7. La fenêtre entrouverte par « Janvier sanglant » s’est refermée à mesure qu’approchait l’échéance présidentielle de 2029.
Le grand écart d’Astana
À l’extérieur, le Kazakhstan a fait de l’équilibre une doctrine : la politique dite multivectorielle, qui consiste à ménager simultanément Moscou, Pékin et l’Occident. La guerre en Ukraine en a constitué le test le plus rude. Dès juin 2022, assis aux côtés de Vladimir Poutine au forum de Saint-Pétersbourg, Tokaïev a refusé en public de reconnaître les « entités quasi étatiques » de Donetsk et Louhansk — une prise de distance retentissante avec le parrain russe10. Astana a aussi veillé à ce que son territoire ne serve pas de tuyau pour contourner les sanctions : un tour de vis douanier de 2025 a immobilisé des milliers de camions à destination de la Russie pour bloquer la réexportation de biens à double usage11.
Mais l’autonomie a ses bornes. En novembre 2025, à Moscou, Tokaïev a signé avec Poutine une déclaration de partenariat stratégique global — un document que la Russie ne conclut qu’avec une poignée d’États. L’agence d’État russe TASS a salué un Kazakhstan « allié, bon voisin et partenaire », assorti d’un accord gazier de Gazprom pour 2025-202612. Le balancier penche ainsi tantôt vers l’Occident — commerce avec les États-Unis en hausse, stock d’investissements américains de plus de 40 milliards de dollars —, tantôt vers ses voisins eurasiatiques. La même logique vaut pour l’influence russe en Asie centrale et pour la poussée chinoise via l’Organisation de coopération de Shanghai, pendant qu’Astana courtise aussi l’Inde et signe un partenariat avec l’Union européenne.
La rente pétrolière, force et talon d’Achille
Cette diplomatie repose sur un socle : le pétrole. Les hydrocarbures pèsent environ 35 % du PIB et 75 % des exportations, et l’extension du gisement géant de Tenguiz — opéré par un consortium emmené par Chevron — a propulsé la croissance à 6,5 % en 202513. La rente finance la stabilité sociale autant que le récit du renouveau.
Le hic, c’est l’itinéraire de ce brut. Près de 80 % des exportations kazakhes empruntent l’oléoduc du Caspian Pipeline Consortium (CPC), qui traverse la Russie pour rejoindre le port de Novorossiisk — environ 70,5 millions de tonnes en 202514. Cette dépendance offre à Moscou un robinet sur l’économie d’Astana, illustré par les fermetures judiciaires répétées du CPC et par une attaque de drone ayant visé ses installations fin 202514. D’où l’effort acharné pour diversifier : Astana veut faire passer ses volumes via la route transcaspienne et l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan de 1,5 million de tonnes en 2024 à plusieurs dizaines de millions, contournant la Russie par l’Azerbaïdjan et la Turquie15. Le « corridor médian » est devenu l’horizon de l’indépendance économique kazakhe — un horizon encore lointain.
Un slogan à l’épreuve de 2029
Le « Nouveau Kazakhstan » a tenu sa promesse la plus visible : effacer Nazarbaïev. Il en a esquivé la plus difficile : ouvrir réellement le jeu politique. La nouvelle Constitution, en recréant une vice-présidence taillée pour la succession, prépare moins une démocratisation qu’une transmission ordonnée du pouvoir avant la fin du mandat de Tokaïev en 2029. Le vrai test viendra alors : un régime qui s’est inventé dans le sang d’« Janvier sanglant » saura-t-il organiser une alternance sans rejouer le scénario qui l’a fait naître ? La réponse se lira d’abord dans le nom du premier vice-président — et dans le sort réservé aux opposants qui, depuis l’exil ou la prison, continuent de réclamer le « Kazakhstan juste » qu’on leur a promis.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'appelle-t-on le « Nouveau Kazakhstan » ?
C'est le programme politique lancé par le président Kassym-Jomart Tokaïev après les émeutes de janvier 2022. Il associe le démantèlement de l'héritage de son prédécesseur Noursoultan Nazarbaïev, des réformes institutionnelles affichées et une promesse d'État « juste » et plus ouvert, sans renoncer au caractère autoritaire du régime.
Qu'a changé le référendum constitutionnel de mars 2026 ?
Approuvée par 87,15 % des votants le 15 mars 2026, la nouvelle Constitution remplace le texte de 1995 hérité de l'ère Nazarbaïev. Elle instaure un Parlement monocaméral, un Conseil populaire et surtout une vice-présidence dont le titulaire, nommé par le chef de l'État, devient successeur désigné. Elle entre en vigueur le 1er juillet 2026.
Le Kazakhstan a-t-il rompu avec la Russie depuis la guerre en Ukraine ?
Non. Astana refuse de reconnaître les « républiques » du Donbass et empêche son territoire de servir à contourner les sanctions, mais reste un allié de Moscou : les deux pays ont signé en novembre 2025 une déclaration de partenariat stratégique global. C'est une diplomatie d'équilibre, dite « multivectorielle », et non une rupture.
Pourquoi le pétrole pèse-t-il autant sur la souveraineté kazakhe ?
Les hydrocarbures représentent environ 35 % du PIB et 75 % des exportations. Or près de 80 % du brut transite par l'oléoduc CPC, qui débouche sur le port russe de Novorossiisk. Cette dépendance donne à Moscou un levier sur l'économie kazakhe, ce qui pousse Astana à développer la route transcaspienne vers l'Azerbaïdjan et la Turquie.
Sources
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Al Jazeera, « Kazakh prosecutors say 225 people have died in unrest », Al Jazeera, 15 janvier 2022. https://www.aljazeera.com/news/2022/1/15/kazakh-prosecutors-say-225-people-have-died-in-unrest ↩
-
Foreign Policy, « Kazakhstan’s Bloody January: The Other Jan. 6 », Foreign Policy, 5 janvier 2023. https://foreignpolicy.com/2023/01/05/kazakhstan-bloody-january-violence-tokayev-nazarbayev-conspiracy-protest/ ↩
-
Eurasianet, « Kazakhstan: Masimov gets 18-year sentence over Bloody January events », Eurasianet, 25 avril 2023. https://eurasianet.org/kazakhstan-masimov-gets-18-year-sentence-over-bloody-january-events ↩
-
Eurasianet, « Kazakhstan: Nazarbayev nephew rendered $1.5Bln to state », Eurasianet, 2024 ; The Times of Central Asia, « Kazakhstan Claws Back Another $98.5 Million From Nazarbayev’s Nephew », The Times of Central Asia, 2024. https://eurasianet.org/kazakhstan-nazarbayev-nephew-rendered-15bln-to-state ↩ ↩2
-
The Astana Times, « Tokayev Signs New Constitution, Announces Legal Overhaul and New National Holiday », The Astana Times, 17 mars 2026. https://astanatimes.com/2026/03/tokayev-signs-new-constitution-announces-legal-overhaul-and-new-national-holiday/ ↩ ↩2
-
Eurasianet, « Tokayev plans new constitution, March 15 referendum with succession on horizon », Eurasianet, 2026. https://eurasianet.org/tokayev-plans-new-constitution-march-15-referendum-with-succession-on-horizon ↩
-
The Diplomat, « Transition Without Change: Kazakhstan’s Tokayev Era », The Diplomat, janvier 2026. https://thediplomat.com/2026/01/transition-without-change-kazakhstans-tokayev-era/ ↩ ↩2
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Open Dialogue Foundation, « Tough year for human rights. 48 political prisoners in Kazakhstan, political repression and total censorship instead of reforms », Open Dialogue Foundation, 2024 ; IPHR, « Kazakhstan: Harsh sentence for opposition party leader shows lack of real political modernisation », International Partnership for Human Rights, 2025. https://en.odfoundation.eu/a/726864,tough-year-for-human-rights-48-political-prisoners-in-kazakhstan-political-repression-and-total-censorship-instead-of-reforms/ ↩ ↩2
-
Human Rights Watch, « World Report 2025: Kazakhstan », Human Rights Watch, janvier 2025. https://www.hrw.org/world-report/2025/country-chapters/kazakhstan ↩
-
Daily Sabah, « Kazakh president at odds with Putin over separatist republics », Daily Sabah, 17 juin 2022. https://www.dailysabah.com/world/europe/kazakh-president-at-odds-with-putin-over-separatist-republics ↩
-
Jamestown Foundation, « Kazakhstan Reinforces Multivector Foreign Policy », Jamestown Foundation, 2025. https://jamestown.org/kazakhstan-reinforces-multivector-foreign-policy/ ↩
-
TASS, « Putin hails Kazakhstan at Russia’s ally, good neighbor, partner », TASS, 12 novembre 2025 ; TASS, « Putin, Tokayev sign Declaration on strategic partnership between Russia, Kazakhstan », TASS, 12 novembre 2025. https://tass.com/politics/2042935 ↩
-
World Bank Group, « Kazakhstan: Overview », Banque mondiale, 2025-2026. https://www.worldbank.org/en/country/kazakhstan/overview ↩
-
Caspian News, « Astana Says CPC Oil Flows Steady After Recent Attack », Caspian News, 4 décembre 2025. https://caspiannews.com/news-detail/astana-says-cpc-oil-flows-steady-after-recent-attack-2025-12-4-34/ ↩ ↩2
-
The Astana Times, « Diversification of Kazakhstan’s Oil Export Routes: New Opportunities and Challenges », The Astana Times, octobre 2025. https://astanatimes.com/2025/10/diversification-of-kazakhstans-oil-export-routes-new-opportunities-and-challenges/ ↩
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