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Japarov et le renforcement du présidentialisme

Au Kirghizistan, Sadyr Japarov a mué l'« île de démocratie » d'Asie centrale en un pouvoir vertical : référendum de 2021, presse et opposition muselées.

15 juin 2026Lecture 6 min
Vue du palais présidentiel à Bichkek, capitale du Kirghizistan, sous un ciel de montagne, symbole de la concentration du pouvoir présidentiel.
Vue du palais présidentiel à Bichkek, capitale du Kirghizistan, sous un ciel de montagne, symbole de la concentration du pouvoir présidentiel. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le référendum d'avril 2021 a transféré au président l'essentiel des pouvoirs, réduit le parlement et enterré le seul régime semi-parlementaire d'Asie centrale.
  2. Aux législatives anticipées du 30 novembre 2025, les fidèles de Japarov ont raflé 83 des 90 sièges, sans opposition réelle et avec 36,9 % de participation.
  3. En février 2026, Japarov a limogé puis fait inculper son allié de toujours Kamtchybek Tachiev, chef du tout-puissant GKNB, brisant le « tandem » qui dirigeait le pays.
  4. La Cour constitutionnelle a confirmé le mandat de six ans : la présidentielle se tiendra le 24 janvier 2027, écartant l'idée d'un scrutin anticipé en 2026.
  5. Bichkek tente l'équilibre entre Moscou (UEE, transferts des migrants) et Pékin (chemin de fer transcentrasiatique, mines), tout en glissant vers l'autoritarisme.

Pendant cinq ans, on les appelait « les deux amis ». Le président Sadyr Japarov et Kamtchybek Tachiev, chef des services secrets, se partageaient l’exercice du pouvoir au Kirghizistan. Puis, le 10 février 2026, Japarov a fait limoger son allié, purgé son entourage et l’a fait inculper de complot. En écartant l’homme qui l’avait porté au pouvoir, le président a poussé à son terme une décennie de concentration des pouvoirs : dans ce qui fut longtemps « l’île de démocratie » d’Asie centrale, l’autorité est désormais entre ses seules mains.

Du renversement de 2020 à la Constitution présidentielle de 2021

L’histoire commence dans le chaos. À l’automne 2020, des législatives contestées dégénèrent en troisième révolution de rue depuis 2005. Sadyr Japarov, nationaliste populiste, sort de prison où il purgeait une peine pour prise d’otage, surfe sur la colère et s’empare du pouvoir par une cascade de nominations et de démissions. Élu président le 10 janvier 2021 avec près de 79 % des voix, il fait approuver, le même jour, un référendum tranchant en faveur d’un régime présidentiel1.

Trois mois plus tard, le coup de force se parachève. Le 11 avril 2021, près de 79 % des votants adoptent une Constitution rédigée à la hâte qui transfère au chef de l’État un faisceau de pouvoirs jusque-là dévolus au parlement2. Le président nomme désormais les juges et les chefs des forces de l’ordre ; la chambre unique, le Jogorou Kenech, passe de 120 à 90 sièges, et la limite d’un seul mandat instaurée en 2010 cède la place à deux mandats2. Les critiques baptisent le texte « khanstitution », du titre des khans d’antan : le Kirghizistan venait d’enterrer la seule expérience semi-parlementaire de la région, dont l’élan démocratique avait pourtant longtemps tranché avec le « Nouveau Kazakhstan » de son voisin Tokaïev3.

La presse réduite au silence

La concentration du pouvoir s’est accompagnée d’un étouffement méthodique des contre-pouvoirs. Des lois sur les « agents de l’étranger » (2023-2024) et sur la « défense des valeurs traditionnelles » ont fait fermer des dizaines d’organisations non gouvernementales, tandis que des médias d’investigation comme Kloop, Temirov Live ou le service kirghize de Radio Free Europe (Azattyk) subissaient blocages et poursuites pénales ; en février 2025, des amendements au code pénal ont donné à la police de larges pouvoirs pour sanctionner la diffusion d’informations jugées « fausses » en ligne4.

La répression s’est durcie au fil de l’année 2025. En mai, deux anciens cadreurs de Kloop, Joomart Doulatov et Alexandre Alexandrov, ont été condamnés à cinq ans de prison pour des vidéos critiques du pouvoir ; le même mois, le président avait publiquement appuyé les appels à fermer Azattyk, qu’il jugeait « dépassé » et « inutile »5. Le résultat est mesurable : Reporters sans frontières a fait dégringoler le Kirghizistan de la 72ᵉ place mondiale en 2020 à la 144ᵉ sur 180 en 2025, sous le Kazakhstan voisin pour la première fois6. Freedom House, qui avait fait passer le pays de « partiellement libre » à « non libre » en 2024, le classe désormais parmi les « régimes autoritaires consolidés »7.

Le « tandem » brisé

Tout reposait pourtant sur un équilibre intérieur : le duo Japarov-Tachiev. Depuis octobre 2020, Tachiev avait fait du Comité d’État pour la sécurité nationale (GKNB) l’institution la plus puissante du pays, au point d’être souvent décrit comme « le numéro deux », d’une influence égale à celle du président, avec une solide base dans le sud kirghize8. Cet attelage a volé en éclats à l’hiver 2026.

Le déclencheur fut un « appel des 75 », pétition de personnalités publiques diffusée le 9 février 2026 réclamant l’avancée de la présidentielle à 2026 plutôt qu’en janvier 20278. Dès le lendemain, Japarov démettait Tachiev — alors en soins en Allemagne — et entamait une purge : la garde-frontière était soustraite au GKNB, et des proches de l’ex-chef de la sécurité, dont son frère Chaïyrbek et le président du parlement, étaient écartés ou arrêtés8. Au printemps, le parquet inculpait Tachiev au titre des articles 326 (« tentative de prise de pouvoir par la violence ») et 337 (« abus de fonction ») du code pénal, passibles de vingt ans de prison ; comble de l’ironie pour celui qui s’était posé en pourfendeur de la corruption, la presse régionale parlait d’une « guerre étrange » entre le président et son ancien double9. Cette personnalisation du pouvoir n’est pas sans rappeler la concentration et la question dynastique qui travaillent l’Ouzbékistan voisin.

Saisie en parallèle, la Cour constitutionnelle a tranché le 17 février 2026 : les paramètres de la Loi fondamentale ne pouvant rétroagir, Japarov doit aller au bout de son mandat de six ans10. La présidentielle est donc fixée au 24 janvier 2027 ; l’hypothèse d’un scrutin anticipé en 2026 est écartée10. Le chef de l’État a déjà annoncé viser plus de 90 % des suffrages11.

Un parlement sans voix discordante

Le verrouillage s’est joué d’abord aux urnes. Les législatives, prévues fin 2026, ont été avancées au 30 novembre 2025 après l’autodissolution du parlement : officiellement pour ne pas accoler les deux scrutins, en pratique pour stabiliser le calendrier autour du président. Organisé pour la première fois au scrutin majoritaire — trois élus par circonscription, dont au moins une femme —, le vote a tourné au plébiscite : des candidats formellement indépendants mais liés à Japarov ont enlevé 83 des 90 sièges, dans un paysage politique que The Diplomat qualifiait d’« étouffé »11.

L’opposition véritable a disparu de la chambre, les grands partis contestataires ayant été interdits ; au plus sept députés peuvent être rangés dans une opposition de façade11. Surtout, la participation s’est effondrée à 36,9 %, contre une moyenne historique de 57,8 % — signe d’un désengagement massif d’un électorat qui ne voit plus l’enjeu d’un scrutin joué d’avance, comme l’a relevé la mission d’observation de l’OSCE12.

L’équilibre entre la Russie et la Chine

Cet autoritarisme assumé n’a pas isolé Bichkek, qui maintient des liens étroits avec ses deux grands partenaires. La dépendance envers la Russie reste forte, à l’image de l’influence que Moscou cultive dans toute l’Asie centrale par ses liens militaires et culturels. Le pays appartient à l’Union économique eurasiatique et à l’Organisation du traité de sécurité collective, et les transferts d’argent de ses migrants — l’écrasante majorité travaillent en Russie — ont atteint 2,9 milliards de dollars en 202413. Le 26 novembre 2025, en visite à Bichkek, Vladimir Poutine signait avec Japarov une déclaration commune approfondissant l’alliance ; selon l’agence d’État russe TASS, le dirigeant kirghize y qualifiait la Russie d’« allié, partenaire et ami stratégique », les échanges devant grimper vers 5 milliards de dollars13.

Le second pilier est chinois, dans le prolongement de la montée de l’influence de Pékin en Asie centrale via l’Organisation de coopération de Shanghai. Le 27 décembre 2024, Japarov lançait en personne le chantier du chemin de fer Chine–Kirghizistan–Ouzbékistan, reliant Kachgar à l’Asie centrale à travers les montagnes kirghizes14. Le projet, qu’il décrit comme « un pont stratégique entre l’Est et l’Ouest », est détenu à 51 % par la partie chinoise, Bichkek et Tachkent se partageant le reste ; le quotidien Global Times, dont la ligne épouse celle de Pékin, y voit une « décision stratégique » pour la connectivité régionale14. À cela s’ajoute la rente aurifère : la reprise en main de la mine de Kumtor, arrachée au canadien Centerra en avril 2022, est devenue le trophée économique du japarovisme, érigé en preuve de souveraineté retrouvée15. L’Union européenne cherche elle aussi à nouer un nouveau partenariat stratégique avec l’Asie centrale, ajoutant un troisième partenaire à cet équilibre.

Une incertitude demeure. Le président a soumis le parlement, muselé la presse et écarté son plus proche allié ; il aborde 2027 sans rival crédible. Mais sa stabilité dépendra de résultats socio-économiques concrets — emplois, transferts des migrants, retombées du rail et de l’or — auprès d’une population qui a déjà chassé trois présidents par la rue. L’indicateur à surveiller n’est pas le score annoncé de 90 %, mais le taux de participation : à 36,9 % de votants aux législatives, l’adhésion populaire au système reste faible.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quels pouvoirs le référendum de 2021 a-t-il donnés au président kirghize ?

La Constitution adoptée le 11 avril 2021 transfère au président la nomination des juges et des chefs des forces de l'ordre, ramène le parlement de 120 à 90 députés et instaure deux mandats de cinq ans, enterrant le régime semi-parlementaire né en 2010.

Pourquoi Japarov a-t-il limogé Kamtchybek Tachiev ?

Pendant cinq ans, les deux hommes ont formé le « tandem » qui dirigeait le Kirghizistan. Le 10 février 2026, Japarov a écarté Tachiev de la tête du GKNB, puis l'a fait inculper de tentative de prise de pouvoir, après un appel public réclamant une présidentielle anticipée.

Quand aura lieu la prochaine présidentielle au Kirghizistan ?

Le 17 février 2026, la Cour constitutionnelle a jugé que Japarov devait achever son mandat de six ans. Le scrutin présidentiel est donc fixé au 24 janvier 2027, écartant l'hypothèse d'une élection anticipée en 2026 que certains de ses partisans réclamaient.

Comment le Kirghizistan équilibre-t-il la Russie et la Chine ?

Bichkek dépend de Moscou pour l'Union économique eurasiatique et les transferts d'argent des migrants, et de Pékin pour les investissements miniers et le chemin de fer Chine–Kirghizistan–Ouzbékistan. Le pays joue des deux tutelles sans rompre avec l'une ou l'autre.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Radio Free Europe/Radio Liberty, « Nationalist Politician Wins Kyrgyz Presidential Election, Set To Get Sweeping Powers », RFE/RL, 11 janvier 2021. https://www.rferl.org/a/japarov-kyrgyzstan-presidential-election-referendum-/31040110.html

  2. Al Jazeera, « Kyrgyzstan votes on constitution boosting president’s powers », Al Jazeera, 11 avril 2021. https://www.aljazeera.com/news/2021/4/11/kyrgyzstan-votes-on-constitution-boosting-presidents-powers 2

  3. Catherine Putz, « Kyrgyzstan Under the Khanstitution: 5 Years On », The Diplomat, janvier 2026. https://thediplomat.com/2026/01/kyrgyzstan-under-the-khanstitution-5-years-on/

  4. Human Rights Watch, « Kyrgyzstan: Drop Charges Against Kloop Media Journalists », HRW, 3 juin 2025. https://www.hrw.org/news/2025/06/03/kyrgyzstan-drop-charges-against-kloop-media-journalists

  5. OCCRP, « Kyrgyzstan Court Sentences Journalists to Prison Amid Crackdown on Press Freedom », OCCRP, septembre 2025. https://www.occrp.org/en/news/kyrgyzstan-court-sentences-journalists-to-prison-amid-crackdown-on-press-freedom

  6. Civil Rights Defenders, « Freedom of expression eroding in Kyrgyzstan », CRD, 4 juillet 2025. https://crd.org/2025/07/04/freedom-of-expression-eroding-in-kyrgyzstan/

  7. Freedom House, « Kyrgyzstan: Freedom in the World 2025 Country Report », Freedom House, 2025. https://freedomhouse.org/country/kyrgyzstan/freedom-world/2025

  8. Eurasianet, « Kyrgyzstan: Surprise sacking of president’s right-hand man undoes delicate political balance » et « Following purge, Kyrgyz president faces calls to ease up on repressive measures », Eurasianet, février 2026. https://eurasianet.org/kyrgyzstan-surprise-sacking-of-presidents-right-hand-man-undoes-delicate-political-balance 2 3

  9. Catherine Putz, « Former Kyrgyz Security Chief Charged With Coup-plotting and Abuse of Office », The Diplomat, mai 2026. https://thediplomat.com/2026/05/former-kyrgyz-security-chief-charged-with-coup-plotting-and-abuse-of-office/

  10. Catherine Putz, « Early Presidential Election Off the Table in Kyrgyzstan », The Diplomat, février 2026. https://thediplomat.com/2026/02/early-presidential-election-off-the-table-in-kyrgyzstan 2

  11. Catherine Putz, « Voters Favor Presidential Allies Amid ‘Stifled’ Political Scene in Kyrgyzstan », The Diplomat, décembre 2025. https://thediplomat.com/2025/12/voters-favor-presidential-allies-amid-stifled-political-scene-in-kyrgyzstan/ 2 3

  12. The Astana Times, « Kyrgyz Republic Concludes Snap Elections With 36.9% Turnout », The Astana Times, décembre 2025. https://astanatimes.com/2025/12/kyrgyz-republic-concludes-snap-elections-with-36-9-turnout/

  13. TASS, « Putin, Japarov sign joint statement to deepen alliance », TASS, 26 novembre 2025. https://tass.com/politics/2049155 2

  14. Global Times, « China-Kyrgyzstan-Uzbekistan railway project strategic decision for regional connectivity, prosperity: Xi », Global Times, 27 décembre 2024. https://www.globaltimes.cn/page/202412/1325905.shtml 2

  15. Catherine Putz, « Centerra and Kyrgyzstan Reach Agreement to Split After Kumtor Gold Mine Mess », The Diplomat, avril 2022. https://thediplomat.com/2022/04/centerra-and-kyrgyzstan-reach-agreement-to-split-after-kumtor-gold-mine-mess/

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