Palestine : anatomie d'une impasse politique
Six mois après le cessez-le-feu de Gaza, la Palestine est figée entre Fatah et Hamas, sans élections ni horizon : radiographie d'un blocage et de ses issues.

À retenir
- Six mois après le cessez-le-feu du 10 octobre 2025, Gaza vit « ni guerre ni paix » : trêve violée, reconstruction à l'arrêt, gouvernance suspendue.
- Le plan de Donald Trump confie Gaza à un « Conseil de paix » qu'il préside et à un comité technocratique bloqué hors du territoire, sans la moindre perspective d'État.
- Le Hamas refuse de désarmer tant qu'aucun horizon politique n'est ouvert ; l'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, sans élections depuis 2006, est jugée illégitime.
- La vague de reconnaissances de 2025 a porté à 157 le nombre d'États reconnaissant la Palestine, mais l'annexion rampante de la Cisjordanie installe une réalité d'un seul État.
- Quatre scénarios se disputent un avenir sans consensus : statu quo géré, État unique de fait, confédération, ou reprise de la guerre.
Six mois après le cessez-le-feu d’octobre 2025, les combats de grande ampleur ont cessé, mais aucun règlement politique n’est en vue. À Gaza, le cessez-le-feu tient à peu près, mais la reconstruction ne démarre pas. En Cisjordanie, les colonies avancent au rythme d’une annexion assumée. Et deux pouvoirs palestiniens rivaux, sans élections depuis vingt ans, se disputent une légitimité perdue. « Ni guerre ni paix » : la formule, empruntée à la chaîne qatarie Al Jazeera, dit l’essentiel d’un entre-deux dont il reste à comprendre la durabilité1.
Une trêve qui gère la crise sans la résoudre
Le cessez-le-feu est entré en vigueur le 10 octobre 2025, dans le cadre du plan en vingt points présenté par Donald Trump pour clore la guerre déclenchée par l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023. Le 17 novembre, le Conseil de sécurité de l’ONU adoptait la résolution 2803 — par treize voix, la Chine et la Russie s’abstenant — entérinant deux mécanismes inédits : un « Conseil de paix » présidé par M. Trump et une « force internationale de stabilisation » mandatée jusqu’à fin 2027 pour démilitariser l’enclave2.
Sur le terrain, l’architecture patine. Six mois après la trêve, le bureau gazaoui des médias recensait plus de deux mille violations israéliennes et huit cents morts ; à peine 0,5 % des décombres avaient été déblayés, l’essentiel des financements promis n’avait pas été versé et l’aide restait très en deçà des six cents camions quotidiens prévus1. Cette reconstruction à l’arrêt dit l’entre-deux : la trêve gère la crise plus qu’elle ne la résout.
Gouverner Gaza sans les Palestiniens
Le passage à la « phase deux » a été annoncé le 14 janvier 2026 par l’émissaire américain Steve Witkoff : le glissement « du cessez-le-feu vers la démilitarisation, la gouvernance technocratique et la reconstruction »3. La dernière condition de la première phase, la restitution de la dépouille du dernier otage israélien, le policier Ran Gvili, n’a été remplie que le 26 janvier4.
Le dispositif de gouvernance illustre l’impasse. Le plan confie l’administration courante à un comité technocratique palestinien — le Comité national pour l’administration de Gaza —, sous la tutelle du Conseil de paix et d’un haut représentant, le diplomate Nikolay Mladenov. Mais ce comité de quinze membres, lancé en janvier, est resté basé au Caire, faute de pouvoir entrer dans le territoire qu’il doit administrer ; faute d’horizon, prévient Chatham House, ces arrangements « provisoires » risquent de figer une partition durable, « deux Gaza »5. Aucun Palestinien ne siège au Conseil de paix ; ni le Hamas ni l’Autorité palestinienne n’étaient à la signature6. Le défaut est originel : les piliers du plan « échoueront sans vision politique ni voie crédible vers l’autodétermination palestinienne »7.
Le refus du Hamas de désarmer, obstacle central
Tout achoppe sur les armes. Le plan exige que le Hamas remette son arsenal, expose ses tunnels et renonce au pouvoir3. Le mouvement a signifié le 14 avril 2026 au Conseil de paix son refus de désarmer, le délai passé : il subordonne tout abandon de ses armes à un cadre politique débouchant sur un État, et refuse de négocier la phase deux tant qu’Israël n’aura pas appliqué la première8.
Contrairement à l’Irlande du Nord ou à l’Afrique du Sud, note Chatham House, aucun processus de paix n’est en vue : le Hamas « ne voit aucune raison de se désarmer en l’absence de cadre menant à un État »7. La presse israélienne — du Times of Israel à Israel Hayom — rapporte le retour du discours sur une reprise « inévitable » de la guerre et des consultations ministérielles pour relancer l’offensive9. Le centre américain Foundation for Defense of Democracies, proche des positions conservatrices, y lit la preuve que la trêve est « en péril »8 ; l’Autorité palestinienne et les médiateurs arabes y voient l’échec d’un plan exigeant une capitulation sans contrepartie. Au Caire, l’Égypte, le Qatar et la Turquie — pivots de la médiation — pressent les factions d’accepter une feuille de route censée « ouvrir une voie vers l’État », que rien ne garantit8.
Deux pouvoirs sans mandat
L’impasse de Gaza prolonge une crise plus ancienne : la représentation palestinienne. La fracture entre le Fatah, maître de l’Autorité en Cisjordanie, et le Hamas, qui tient Gaza depuis 2007, n’a jamais été refermée. Aucune élection générale depuis 2006 ; Mahmoud Abbas, élu pour quatre ans en 2005, préside toujours, à quatre-vingt-dix ans, une autorité que les sondages du Centre palestinien pour la recherche sur les politiques (PSR) disent massivement rejetée — près de 90 % des sondés réclamant son départ10. Pressé de se choisir un successeur, il a nommé en avril 2025 un vice-président, Hussein al-Cheikh, puis signé en octobre un décret d’intérim, sans rouvrir les urnes11.
Cette double illégitimité nourrit le calcul israélien. Le gouvernement de Benyamin Netanyahou refuse l’État palestinien et tout rôle de l’Autorité dans l’après-guerre, la jugeant inapte à se réformer6. Le maillon faible est moins Gaza que la Cisjordanie, où 2025 a vu, selon OCHA, un record de 37 135 Palestiniens déplacés, 1 828 attaques de colons et 227 Palestiniens tués12. L’International Crisis Group y documente une « annexion qui s’accélère » : le cabinet a légalisé des dizaines d’avant-postes et le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a obtenu l’engagement d’« appliquer la souveraineté » — soit, dans le lexique israélien, annexer13. C’est le revers, sur le terrain de la colonisation, de l’impasse politique.
La solution à deux États reconnue mais rendue impraticable
Le paradoxe de 2026 est là. Jamais la Palestine n’a été aussi reconnue : la vague de septembre 2025 — France, Royaume-Uni, Canada, Australie, Portugal — a porté à 157 le nombre d’États la reconnaissant, environ 81 % des membres de l’ONU14. Et jamais cet État n’a paru aussi improbable. Pendant que les chancelleries votent, occupation et colonisation effacent la ligne entre Israël et les territoires : pour les chercheurs de l’ouvrage The One State Reality, « un arrangement à un seul État n’est pas une possibilité future, il existe déjà »15. La solution à deux États est, selon le constat répandu chez les diplomates, sans perspective réelle à court terme — sans qu’aucune alternative ne réunisse de consentement.
Restent quatre issues contestées. Le statu quo géré, le plus probable par inertie, prolonge l’entre-deux gazaoui et l’annexion silencieuse. La réalité d’un seul État, déjà installée, pose la question explosive de l’apartheid ou de l’égalité des droits. La confédération séduit quelques think tanks mais bute sur l’asymétrie des forces. Reste la reprise de la guerre, que le blocage du désarmement rapproche. Le signal à surveiller n’est donc ni un sommet ni un vote, mais le sort du comité du Caire : son entrée — ou non — dans Gaza dira si la « phase deux » est une transition ou la gestion d’une partition.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi parle-t-on d'une situation « ni guerre ni paix » à Gaza ?
Parce que le cessez-le-feu d'octobre 2025 a interrompu les combats de grande ampleur sans ouvrir de règlement. La trêve est régulièrement violée, la reconstruction n'a quasiment pas commencé et la gouvernance reste suspendue : un entre-deux qui gère la crise au lieu de la résoudre.
Qui gouverne Gaza depuis le plan de Donald Trump ?
Le plan confie la transition à un « Conseil de paix » présidé par Donald Trump et à un comité technocratique palestinien, le Comité national pour l'administration de Gaza. Mais ce comité, installé au Caire depuis janvier 2026, s'est vu refuser l'entrée dans le territoire, et le Hamas y conserve une présence de fait.
Pourquoi le Hamas refuse-t-il de désarmer ?
Le Hamas lie tout abandon de ses armes à une perspective politique : la reconnaissance d'un État palestinien et un calendrier crédible. Sans contrepartie de cette nature — à la différence de l'Afrique du Sud ou de l'Irlande du Nord —, il estime n'avoir aucune raison de se désarmer et n'offrir à Israël qu'une victoire unilatérale.
La reconnaissance de la Palestine par 157 États change-t-elle la situation ?
Symboliquement oui, sur le terrain peu. La vague de reconnaissances de 2025, dont la France et le Royaume-Uni, a isolé Israël diplomatiquement, mais elle n'a pas freiné la colonisation ni l'annexion rampante de la Cisjordanie, qui installent une réalité d'un seul État incompatible avec deux États souverains.
Sources
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Al Jazeera, « ‘Neither war nor peace’: What Gaza looks like six months into ‘ceasefire’ », Al Jazeera (média qatari à étiqueter), 10 avril 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/4/10/neither-war-nor-peace-what-gaza-looks-like-six-months-into-ceasefire ↩ ↩2
-
American Society of International Law, « The Security Council as Architect? Resolution 2803, the Board of Peace, and the Limits of Transition in Gaza », ASIL Insights, 2025. https://www.asil.org/insights/volume/29/issue/16 ↩
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The Times of Israel, « US plans to start 2nd phase of Gaza deal before Hamas disarmed, last hostage’s body returned », The Times of Israel (presse israélienne, à étiqueter), janvier 2026. https://www.timesofisrael.com/us-plans-to-start-2nd-phase-of-gaza-deal-before-hamas-disarmed-last-hostages-body-returned/ ↩ ↩2
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NPR, « Israel recovers last hostage body from Gaza, paving way for next steps in Trump plan », NPR, 26 janvier 2026. https://www.npr.org/2026/01/26/g-s1-107340/israel-gaza-hostage-remains-hamas ↩
-
Chatham House, « The risks of Trump’s peace plan: Two Gazas and an annexed West Bank », Chatham House, février 2026. https://www.chathamhouse.org/2026/02/risks-trumps-peace-plan-two-gazas-and-annexed-west-bank ↩
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Council on Foreign Relations, « Who Will Govern Gaza? », CFR, 2026. https://www.cfr.org/articles/who-will-govern-gaza ↩ ↩2
-
Chatham House, « Phase Two of Gaza’s ceasefire will fail without a political vision for Palestine », Chatham House, janvier 2026. https://www.chathamhouse.org/2026/01/phase-two-gazas-ceasefire-will-fail-without-political-vision-palestine ↩ ↩2
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Foundation for Defense of Democracies, « Hamas Reiterates Refusal To Disarm, Placing Gaza Ceasefire in Jeopardy », FDD (centre de réflexion américain conservateur, à étiqueter), 17 avril 2026. https://www.fdd.org/analysis/2026/04/17/hamas-reiterates-refusal-to-disarm-placing-gaza-ceasefire-in-jeopardy/ ↩ ↩2 ↩3
-
The Times of Israel, « Ministers set to discuss renewing Gaza war as Hamas refuses to disarm — report », The Times of Israel (presse israélienne, à étiqueter), 2026. https://www.timesofisrael.com/ministers-set-to-discuss-renewing-gaza-war-as-hamas-refuses-to-disarm-report/ ↩
-
The Conversation, « The Palestinian Authority is facing a legitimacy crisis. Can it be reformed to govern a Palestinian state? », The Conversation, 2026. https://theconversation.com/the-palestinian-authority-is-facing-a-legitimacy-crisis-can-it-be-reformed-to-govern-a-palestinian-state-263042 ↩
-
Carnegie Endowment for International Peace, « Abbas Names a Successor (Again) », Carnegie, octobre 2025. https://carnegieendowment.org/middle-east/diwan/2025/10/abbas-names-a-successor-again?lang=en ↩
-
Al Jazeera, « Mapping forced displacements and settler attacks by Israel in the West Bank », Al Jazeera (média qatari à étiqueter), 17 février 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/2/17/mapping-forced-displacements-and-settler-attacks-by-israel-in-the-west-bank ↩
-
International Crisis Group, « Israel’s Quickening Annexation of the West Bank », ICG, octobre 2025. https://www.crisisgroup.org/sites/default/files/2025-10/252-annexation-west-bank.pdf ↩
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Al Jazeera, « Which are the 150+ countries that have recognised Palestine as of 2025? », Al Jazeera (média qatari à étiqueter), 23 septembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/9/23/which-are-the-150-countries-that-have-recognised-palestine-as-of-2025 ↩
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Foreign Affairs, « Israel’s One-State Reality », Foreign Affairs, 2025. https://www.foreignaffairs.com/middle-east/israel-palestine-one-state-solution ↩
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