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La mort de Lungu et la crise de succession au sein de l'opposition zambienne

La mort d'Edgar Lungu en juin 2025 a privé l'opposition zambienne de sa figure unificatrice. Récit d'une succession à trois têtes avant le scrutin de 2026.

10 juin 2026Lecture 9 min
Une foule de partisans zambiens en deuil portant des affiches d'Edgar Lungu lors d'un rassemblement politique à Lusaka.
Une foule de partisans zambiens en deuil portant des affiches d'Edgar Lungu lors d'un rassemblement politique à Lusaka. (Image d'illustration IA © ISS2026)

À retenir

  1. Edgar Lungu, président de la Zambie de 2015 à 2021, est mort à Pretoria le 5 juin 2025 ; un an de bataille judiciaire a opposé sa famille au gouvernement autour de sa sépulture.
  2. Sa disparition prive le Patriotic Front de la figure charismatique qui tenait lieu de ciment, laissant trois hommes se disputer la présidence du parti devant les tribunaux.
  3. Makebi Zulu, élu en convention, et Miles Sampa, validé par la justice, revendiquent chacun la direction ; Robert Chabinga complique encore l'équation.
  4. À l'approche du scrutin d'août 2026, l'opposition éclatée laisse le champ libre au président sortant Hakainde Hichilema, fort d'un bilan économique défendable.
  5. L'épisode pose une question de fond : une démocratie multipartite peut-elle survivre quand le principal contre-pouvoir repose sur un homme plutôt que sur des institutions ?

Il aura fallu près d’un an pour mettre en terre un ancien chef d’État. Edgar Lungu, président de la Zambie de 2015 à 2021, s’est éteint le 5 juin 2025 dans une clinique de Pretoria. Sa dépouille, elle, est restée prisonnière d’un bras de fer entre sa famille et le gouvernement, ballottée d’une salle d’audience à l’autre, suspendue à des injonctions de dernière minute. Cette dépouille sans sépulture est devenue le symbole d’un drame plus large : la lente décomposition d’une opposition qui ne tenait debout que par la stature d’un seul homme. Sa mort a privé le Patriotic Front de sa figure fédératrice et a ouvert une crise de succession dont le parti ne s’est pas remis.

La bataille juridique autour des funérailles de Lungu

L’histoire a quelque chose de macabre. Lorsque Lungu meurt, sa famille annonce qu’il a laissé des instructions précises : pas de funérailles nationales, pas de présence de son successeur et rival Hakainde Hichilema, une inhumation privée en Afrique du Sud1. Le gouvernement zambien rétorque qu’un ancien président appartient à la nation et doit reposer à Embassy Park, à Lusaka, le carré réservé aux anciens chefs d’État, avec honneurs militaires2.

La justice sud-africaine devient alors l’arbitre improbable d’une querelle zambienne. Le 8 août 2025, la Haute Cour de Pretoria ordonne le rapatriement du corps vers la Zambie et somme la morgue de remettre la dépouille aux représentants de Lusaka2. La famille fait appel. En décembre, la Cour suprême d’appel sud-africaine l’autorise à contester la décision, prolongeant l’attente de plusieurs mois3. Une cérémonie d’enterrement est même interrompue en pleine célébration par une injonction obtenue à la dernière heure1. Ce n’est qu’en avril 2026 que le gouvernement zambien prend enfin possession des restes de l’ancien président, retirés d’un funérarium de Pretoria, en attendant l’épilogue judiciaire2.

Derrière le sordide, l’enjeu est éminemment politique. Pour les cadres du Patriotic Front, l’acharnement de l’État à imposer des funérailles officielles relève d’une volonté d’humilier leur chef4. Pour le gouvernement, l’inhumation d’un ancien président est une « question d’intérêt public, d’héritage national et de protocole d’État qui transcende les considérations personnelles ou politiques », selon les termes employés par le procureur général Mulilo Kabesha3. Entre les deux, la controverse autour de la dépouille a maintenu Lungu au centre du débat politique bien après sa mort, alimentant les mobilisations partisanes des deux camps.

L’homme qui tenait le parti par sa seule présence

Pour comprendre le séisme, il faut mesurer ce que Lungu représentait. Battu en 2021 par Hichilema, il n’avait pas disparu de la scène : il était redevenu, de fait, le visage de l’opposition, le seul capable de fédérer des courants disparates contre le pouvoir en place. Conscient du déficit institutionnel de son parti, il avait lui-même piloté les tentatives de coalition destinées à affronter le sortant en 20265.

C’est là que réside la fragilité structurelle. Le Patriotic Front, analysent les chercheurs de l’Institut d’études de sécurité (ISS), institut sud-africain de référence, s’est longtemps appuyé sur la popularité personnelle de Lungu « plutôt que sur des institutions partisanes solides ou des programmes politiques définis » pour attirer les suffrages5. L’ISS parle d’« autorité charismatique », ce phénomène par lequel un mouvement construit autour d’une figure providentielle se fragmente et perd sa raison d’être dès que cette figure s’efface5. Le concept, emprunté à la sociologie de Max Weber, décrit exactement ce que la Zambie observe en direct : retirez l’homme, et l’édifice s’effondre.

Cette dépendance n’est pas propre à la Zambie. Sur tout le continent, des formations se sont construites autour d’un chef plutôt que d’un corpus d’idées, ce qui les rend vulnérables aux successions et aux ingérences extérieures — un terrain que les puissances étrangères, de Moscou à Pékin, savent exploiter pour peser sur les équilibres internes, comme le montre l’expansion de l’influence russe en Afrique. En Zambie, l’absence de Lungu n’a pas créé un vide neutre : elle a ouvert une guerre de succession.

Trois hommes, une présidence, zéro consensus

Le résultat tient du vaudeville constitutionnel. Le Patriotic Front compte aujourd’hui non pas un, mais plusieurs présidents autoproclamés. Le quotidien zambien Lusaka Times, ainsi que le site d’analyse Open Zambia, ont documenté par le menu une crise de direction qui se joue désormais devant les juges autant que dans les meetings6.

Premier prétendant : Makebi Zulu, avocat de 44 ans qui fut le conseil personnel de Lungu. Lors d’une convention tenue le 25 mars 2026, il l’emporte avec 49,2 % des voix face à six candidats, dont l’ancien dirigeant intérimaire Given Lubinda, relégué à la troisième place avec 8,27 %7. Sur le papier, le parti a un nouveau chef.

Deuxième prétendant : Miles Sampa. Deux jours seulement après la convention, le 27 mars 2026, la Haute Cour de Lusaka valide une convention antérieure de 2023 et confirme Sampa comme président légal du Patriotic Front jusqu’en octobre 20288. Une décision qui fragilise immédiatement la légitimité de Zulu : si seul Sampa est reconnu en droit, toute convention convoquée hors de son autorité peine à franchir le seuil de légalité8. Sampa, lui, ne s’embarrasse pas de nuances : « Dans le Patriotic Front, il y a un président de pacotille, un président légal, un président par défaut, et moi je suis le président légal », ironise-t-il9.

Troisième larron : Robert Chabinga, qui revendique lui aussi la direction et autour duquel gravitent des batailles annexes pour le contrôle des symboles et des biens du parti10. Le Zambian Observer, média en ligne zambien dont la couverture penche volontiers du côté des querelles d’appareil, résume la situation d’une formule cruelle : « trois centres de pouvoir » et un parti « en paralysie juridique »10. Sans la main de Lungu pour modérer les ambitions, les camps Sampa, Lubinda et Chabinga s’entredéchirent5.

Une opposition qui cherche un visage et un message

Face à cette implosion, une partie de l’opposition tente de se réorganiser autour d’un cartel électoral. La course de 2026 se cristallise progressivement en un duel entre Hichilema et l’écosystème de l’ancien Patriotic Front, regroupé sous la bannière de l’Alliance Tonse Pamodzi, avec Brian Mundubile en candidat présidentiel déclaré11. Pour ancrer cette alliance dans l’héritage du défunt, le nom de Tasila Lungu, fille de l’ancien président, circule avec insistance comme possible colistière11.

Mais le symbole ne fait pas une plateforme. Faute de programme distinctif, Mundubile transforme sa campagne en hommage permanent à Lungu, faisant du sort de la dépouille un argument de meeting davantage qu’un projet de gouvernement10. C’est précisément la critique que martèle le pouvoir : l’opposition « manque de message pour contrer les réalisations du gouvernement », affirme l’Union pour le développement national et progressiste (UPND), le parti au pouvoir12. La formule est partisane, mais elle vise juste. Plus de vingt-cinq candidats à la présidentielle auraient déjà acquitté les frais de candidature ou manifesté leur intérêt5 : signe non d’une vitalité démocratique, mais d’un éparpillement qui dilue toute dynamique de rassemblement.

L’arithmétique électorale en découle mécaniquement. Tant qu’aucune figure nouvelle ne saura commander, à travers les lignes partisanes, le respect qu’inspirait Lungu, l’opposition entrera divisée et affaiblie dans les urnes — et ce manque de cohésion profitera à l’UPND, malgré le mécontentement populaire sur la dureté de la vie et une qualité démocratique jugée déclinante5. Cette quête d’un visage capable de transcender les appareils n’est d’ailleurs pas sans rappeler les recompositions partisanes observées ailleurs sur le continent, où des partenariats extérieurs — tel le partenariat stratégique du Brésil avec les nations africaines — pèsent désormais sur les agendas nationaux.

Le bilan qui complique la tâche des challengers

Car le président sortant ne se présente pas les mains vides. Sur le plan économique, le bilan de Hichilema est défendable, et ses adversaires peinent à le contester frontalement. Son gouvernement a négocié une restructuration de la dette dans le cadre du Cadre commun du G20 ; environ 80 % de la dette publique a été restructurée et le ratio dette/PIB devrait passer sous la barre des 100 % cette année13. L’inflation a reflué de 24 % à 9 %13. Sur le terrain social, l’exécutif revendique le recrutement de plus de 40 000 enseignants — quand la promesse de campagne était de 30 000 — et l’instauration de la gratuité de l’enseignement, inscrite dans la loi13.

Ces résultats ne suffisent pas à éteindre les critiques : promesses non tenues, coût de la vie, accusations d’un rétrécissement de l’espace dévolu à la contestation. L’Africa Center for Strategic Studies, centre de recherche rattaché au département de la Défense américain, relève que, à mesure qu’approche l’échéance de 2026, le pouvoir s’est montré « moins tolérant à l’égard de la dissidence et plus enclin à réprimer ses opposants »14. La Zambie reste néanmoins créditée d’un scrutin parmi les plus transparents et les mieux organisés du continent cette année14. Pour une opposition sans chef ni cap, contester un sortant doté d’un tel dossier relève de la gageure.

Cette tension entre performance macroéconomique et fatigue sociale n’est pas une singularité zambienne : elle traverse l’ensemble du continent, où les électeurs sanctionnent rarement les seuls chiffres de croissance, comme le rappelle notre panorama de l’Afrique subsaharienne en 2026. La Zambie, vitrine du retour de la Chine comme principal créancier africain — sujet exploré dans notre analyse de l’influence économique de la Chine en Afrique —, condense ces contradictions dans un pays de quelque 22 millions d’habitants où le cuivre dicte encore largement la conjoncture14.

Ce que la tombe de Lungu dit de la démocratie zambienne

L’affaire dépasse de loin le sort d’un homme. Elle interroge la solidité même du pluralisme zambien. Le pays a longtemps fait figure de bon élève en Afrique australe, avec des alternances pacifiques — Hichilema lui-même est arrivé au pouvoir en battant un sortant. Mais cette réputation repose sur un équilibre fragile : sans contre-pouvoir crédible, la démocratie multipartite risque de glisser vers une domination de fait d’un seul parti, qui menacerait les contrepoids institutionnels5.

Le diagnostic vaut bien au-delà des frontières zambiennes : partout où l’opposition se confond avec un homme, sa mort devient une crise de régime. La manière dont le Patriotic Front réglera — ou non — ses guerres intestines, et celle dont l’État finira par enterrer Lungu sans en faire un martyr, diront si la Zambie sait dissocier ses institutions de ses personnalités. L’année qui vient est décisive, non seulement pour la survie d’un parti, mais pour l’avenir du multipartisme dans le pays5. Le signal à surveiller est limpide : si, d’ici le scrutin d’août 2026, les factions de l’opposition n’ont toujours pas désigné un visage unique et incontesté, c’est que l’héritage de Lungu aura été dilapidé — et que la Zambie sera entrée, sans le dire, dans l’ère du parti dominant.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

De quoi et quand Edgar Lungu est-il mort ?

L'ancien président zambien est décédé le 5 juin 2025 dans une clinique de Pretoria, en Afrique du Sud, où il était soigné pour une maladie non précisée. Âgé de 68 ans, il avait dirigé la Zambie de 2015 à 2021 avant d'être battu par Hakainde Hichilema, puis de redevenir une figure centrale de l'opposition.

Pourquoi sa dépouille est-elle restée si longtemps sans sépulture ?

Sa famille voulait des obsèques privées en Afrique du Sud, sans la présence de son rival Hichilema, tandis que l'État réclamait des funérailles nationales à Lusaka. Une longue bataille judiciaire entre Pretoria et la famille a bloqué l'inhumation pendant près d'un an, le gouvernement zambien ne récupérant le corps qu'en avril 2026.

Qui dirige le Patriotic Front après Lungu ?

La question n'est pas tranchée. Makebi Zulu a été élu président du parti lors d'une convention en mars 2026, mais la Haute Cour de Lusaka a parallèlement confirmé Miles Sampa comme président légal jusqu'en 2028. Un troisième homme, Robert Chabinga, revendique aussi la direction, ce qui plonge le parti dans une paralysie juridique.

Cette crise favorise-t-elle le président Hichilema ?

Très probablement. À l'approche du scrutin d'août 2026, l'éclatement de l'opposition prive les électeurs mécontents d'une alternative crédible et unie. Le sortant peut en outre se prévaloir d'un bilan économique défendable, ce qui rend une victoire de l'opposition divisée peu vraisemblable en l'état.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Gerald Imray, « Court order stops former Zambian President Edgar Lungu’s burial in South Africa on the day of his funeral », PBS NewsHour / Associated Press, août 2025. https://www.pbs.org/newshour/world/court-order-stops-former-zambian-president-edgar-lungus-burial-in-south-africa-on-the-day-of-his-funeral 2

  2. « Zambia awaits Edgar Lungu’s funeral as burial dispute drags on », Africanews, 3 février 2026, et « Zambian government takes possession of ex-president Lungu’s remains », Africanews, 23 avril 2026. https://www.africanews.com/2026/04/23/zambian-government-takes-possession-of-ex-president-lungus-remains/ 2 3

  3. « Lungu family wins right to appeal as burial remains in limbo », Lusaka Times, 23 décembre 2025, et « Government Will Abide by Court Decision in Lungu Burial Case – Kabesha », Lusaka Times, 30 mai 2026. https://www.lusakatimes.com/2025/12/23/lungu-family-wins-right-to-appeal-as-burial-remains-in-limbo/ 2

  4. « Zambie : tensions politiques autour des funérailles de l’ex-président Lungu », APAnews, 2025. https://fr.apanews.net/society/zambie-tensions-politiques-autour-des-funerailles-de-lex-president-lungu/

  5. « Lungu’s death and the perils of a weak opposition in Zambia », Institute for Security Studies (ISS Today), 11 juin 2025. https://issafrica.org/iss-today/lungu-s-death-and-the-perils-of-a-weak-opposition-in-zambia 2 3 4 5 6 7 8

  6. « PF Leadership Battle Exposes Continued Opposition Divisions », Open Zambia, 8 avril 2026. https://www.openzambia.com/politics/2026/4/8/pf-leadership-battle-exposes-continued-opposition-divisions

  7. « Zambia opposition elects new leader but pre-poll tension persists », CAJ News Africa, 23 mars 2026. https://cajnewsafrica.com/2026/03/23/zambia-opposition-elects-new-leader-but-pre-poll-tension-persists/

  8. « Court confirms Miles Sampa as PF president », Lusaka Times, 28 mars 2026. https://www.lusakatimes.com/2026/03/28/court-confirms-miles-sampa-as-pf-president/ 2

  9. « In PF there is Gong’a president, Legal President, Default President and I am Legal President – Miles Sampa », The Zambian Observer, 2026. https://zambianobserver.com/in-pf-there-is-gonga-president-legal-president-default-president-and-i-am-legal-president-miles-sampa/

  10. « ANALYSIS | PF’s 3 Centres of Power & a Party in Legal Paralysis » et « Mundubile Turns Campaign into Lungu Tribute as Opposition Struggles for a National Message », The Zambian Observer, 2026. https://zambianobserver.com/analysis-pfs-3-centres-of-power-a-party-in-legal-paralysis/ 2 3

  11. « Zambia 2026: Can Lungu revive a divided opposition to challenge Hichilema? », The Africa Report, 2025 ; « Tasila Lungu slips into Mundubile, Makebi alliance running mate slot », The Zambian Observer, 2026. https://www.theafricareport.com/384866/zambia-2026-can-lungu-revive-a-divided-opposition-to-challenge-hichilema/ 2

  12. « Opposition Lacks Message to Counter Government Achievements – UPND », The Zambian Observer, 2026. https://zambianobserver.com/opposition-lacks-message-to-counter-government-achievements-upnd/

  13. « Zambia: Education, inflation, debt… Hichilema successes have yet to silence critics », The Africa Report, 2026. https://www.theafricareport.com/391115/zambias-hichilema-ticks-off-successes-amid-accusations-of-unfulfilled-campaign-promises/ 2 3

  14. « Zambia: The Challenges of Maintaining Democratic Progress », Africa Center for Strategic Studies, 2026. https://africacenter.org/spotlight/en-elections-2026/zambia/ 2 3

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