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La fin du sanctuaire : l'explosion de la violence liée au narcotrafic

Homicides records, cocaïne vers l'Europe via le port de Moín, méga-prison de type Bukele : le narcotrafic fait vaciller le modèle pacifique costaricien.

16 juin 2026Lecture 6 min
Conteneurs et grues du terminal caribéen de Moín, au Costa Rica, au crépuscule : cargaisons de fruits alignées sur le quai, vedette de police en patrouille au premier plan.
Conteneurs et grues du terminal caribéen de Moín, au Costa Rica, au crépuscule : cargaisons de fruits alignées sur le quai, vedette de police en patrouille au premier plan. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Avec 907 homicides en 2023 — record absolu — puis 873 en 2025, le Costa Rica s'est installé à un niveau de violence inédit : environ 17 homicides pour 100 000 habitants, contre 11,5 en 2015.
  2. Le terminal à conteneurs de Moín (Limón), porte des bananes et des ananas vers l'Europe, est devenu une artère de la cocaïne vers Rotterdam, le Portugal ou l'Espagne.
  3. Payées en nature, les petites mains locales du trafic ont créé un marché intérieur du crack que les bandes se disputent : les deux tiers des homicides sont des règlements de comptes.
  4. Riposte : extradition des nationaux (réforme adoptée le 15 mai 2025), méga-prison CACCO sur le modèle salvadorien, élection de Laura Fernández sur la ligne dure le 1ᵉʳ février 2026.
  5. Le modèle né de l'abolition de l'armée en 1948 — l'école plutôt que les casernes — se joue désormais sur le terrain pénal.

Plus de 3 000 homicides entre mai 2022 et décembre 2025 : le cumul, établi à partir des données de la police judiciaire (OIJ), aurait semblé invraisemblable il y a dix ans1. Le Costa Rica, démocratie sans armée et vitrine de la « pura vida » (« la vie pure »), découvre qu’on ne borde pas impunément les routes du marché de drogue le plus dynamique de la planète. En février, ses électeurs en ont tiré les conséquences dans les urnes.

Des courbes qui démentent le récit national

Les chiffres tracent une rupture nette. Avec 907 morts violentes, 2023 est devenue l’année la plus meurtrière jamais enregistrée par l’OIJ ; et avec 873 homicides, 2025 a confirmé que la décrue promise n’avait pas eu lieu12. Le taux national s’est installé autour de 17 homicides pour 100 000 habitants, contre 11,5 en 2015 — une hausse de moitié en moins d’une décennie3. Les deux tiers de ces morts relèvent, selon l’observatoire spécialisé InSight Crime, de querelles entre bandes pour le contrôle des stupéfiants2.

La géographie de l’hécatombe désigne le mobile. La province caraïbe de Limón, qui abrite le grand port du pays, affichait dès 2022 un taux de près de 36 homicides pour 100 000 habitants, le triple de la moyenne nationale d’alors4. Le constat traverse les frontières idéologiques : l’agence d’État cubaine Prensa Latina, peu suspecte de complaisance envers les lectures sécuritaires de Washington, décrivait dès mars 2025 une « crise d’insécurité », après 146 meurtres en deux mois5.

C’est tout un récit national qui vacille. Le 1ᵉʳ décembre 1948, au sortir d’une brève guerre civile, José Figueres abolissait l’armée ; l’article 12 de la Constitution de 1949 grava ce choix dans le marbre, et les budgets militaires furent réorientés vers l’école, la culture, l’environnement et des polices civiles6. Pendant des décennies, le pari fut gagnant : cet « exceptionnalisme », analysé jusqu’à Harvard, a fait du pays l’îlot stable d’un isthme tourmenté3. Nul n’avait toutefois prévu qu’il faudrait un jour soutenir une guerre sans soldats.

Le paradoxe du conteneur : bananes, ananas, cocaïne

Le Costa Rica ne cultive pas un gramme de coca. Son problème est logistique : il se trouve entre les producteurs andins et deux continents consommateurs. Selon le Rapport mondial sur les drogues 2025 de l’ONUDC, la production illicite a bondi à 3 708 tonnes en 2023, en hausse de 34 % sur un an ; le nombre d’usagers de cocaïne est passé de 17 à 25 millions en dix ans ; et l’Europe occidentale et centrale saisit désormais plus de cocaïne que l’Amérique du Nord, pour la cinquième année consécutive7.

Or, pour gagner Rotterdam ou Anvers, rien ne vaut un conteneur réfrigéré de fruits. Le terminal de Moín, près de Limón, exploité par APM Terminals, branche portuaire du géant danois Maersk, concentre les exportations de bananes et d’ananas vers le Vieux Continent ; il alimente aussi, documente InSight Crime, la filière européenne de la cocaïne — six tonnes cachées dans des régimes de bananes ont ainsi voyagé jusqu’au Portugal avant d’être interceptées à Malaga8. En juin 2025, le démantèlement d’un réseau opérant depuis le terminal a révélé l’échelle industrielle de la fraude : au moins 29 conteneurs piégés, environ 3,5 tonnes saisies en Europe et près de 1,9 tonne au Costa Rica9.

La modernisation portuaire, pensée pour arrimer le pays au commerce mondial, a donc élargi dans le même mouvement l’autoroute des trafiquants — une faille qui pèse aussi sur les infrastructures portuaires du Brésil, autre sas majeur vers l’Europe, et que la surveillance des routes de l’Atlantique Sud peine à combler. Le directeur général du terminal de Moín le reconnaissait lui-même en 2021 : l’État n’avait alors pas doté en personnel le centre de commandement censé exploiter les scanners et les caméras du site8.

Payés en cocaïne : la contagion par le marché intérieur

Reste à expliquer pourquoi le transit tue autant. La mécanique, documentée de longue date par InSight Crime, tient au mode de paiement : les grandes organisations colombiennes et mexicaines rémunèrent leurs sous-traitants locaux — pêcheurs, passeurs, dockers — en nature plutôt qu’en argent. Faute de contacts pour exporter, ces acteurs, parfois issus de simples communautés de pêche, écoulent leur part sur place, souvent transformée en crack ; et un marché intérieur saturé de produit se conquiert à l’arme de poing10. Le phénomène n’est pas neuf — il était décrit dès le début des années 2010 —, mais il a changé d’échelle avec les volumes : plus la filière européenne prospère, plus la part payée en nature gonfle le stock à écouler localement10.

Cette économie de la commission a déplacé la violence vers les bandes de quartier et leurs règlements de comptes, concentrés dans les cantons portuaires et populaires, loin des circuits touristiques de la vallée centrale4. Elle éclaire aussi la limite des saisies : tant que la drogue sert de monnaie aux petites mains de la logistique, chaque cargaison perdue avive la compétition pour ce qui reste10.

L’État désarmé se réarme : extradition, béton, modèle Bukele

La riposte a pris une tournure que les constituants de 1949 n’auraient pas imaginée. Le 15 mai 2025, l’Assemblée législative a adopté définitivement, par 45 voix sur 57, une réforme constitutionnelle — signée par Rodrigo Chaves le 28 mai — autorisant pour la première fois de l’histoire du pays l’extradition de nationaux, pour narcotrafic et terrorisme uniquement, présentée par ses promoteurs comme la réponse aux limites d’un appareil judiciaire débordé par les dossiers du crime organisé11. Dix mois plus tard, rapporte la chaîne qatarienne Al Jazeera, la première extradition de nationaux — deux hommes remis à la DEA le 20 mars 2026 — comptait un symbole à elle seule : Celso Gamboa, ancien ministre et ex-magistrat de la Cour suprême, transféré au Texas pour trafic de cocaïne12. Washington retrouve là un levier ancien de sa guerre contre la drogue en Amérique centrale — le précédent Noriega en rappelle la généalogie controversée.

Sur le terrain carcéral, la rupture est plus spectaculaire encore. Annoncé à l’été 2025, le CACCO (« Centre de haute contention du crime organisé ») — environ 5 100 places à La Reforma, soit 40 % de capacité pénitentiaire supplémentaire, pour une trentaine de millions de dollars — est une copie assumée du CECOT salvadorien, conçue avec l’appui technique du gouvernement Bukele, avec une ouverture visée à la mi-202613.

Les électeurs ont tranché le débat que cette conversion inspirait aux juristes. Le 1ᵉʳ février 2026, Laura Fernández, dauphine de Rodrigo Chaves, a été élue dès le premier tour avec 48,5 % des voix, au terme d’une campagne dominée par l’insécurité14. Elle a promis d’achever la méga-prison, de durcir le régime carcéral et d’alourdir les peines15. Le pays d’Óscar Arias, prix Nobel de la paix, regarde désormais vers le modèle salvadorien.

Ce que 2026 dira du modèle de 1948

Trois signaux diront si la promesse de fermeté change la courbe. L’ouverture effective du CACCO, d’abord, et ce qu’il adviendra des organisations une fois leurs chefs isolés — l’expérience salvadorienne s’étant faite au prix d’un état d’exception durable. La trajectoire des homicides, ensuite : 873 morts en 2025 dessinent un plateau, pas un reflux, mais le pays demeure loin des sommets centraméricains des années 2010 — la fenêtre pour agir sans basculer existe encore2. Le sort du modèle social, enfin : l’exception costaricienne n’a jamais été un don de la géographie, plutôt un arbitrage budgétaire — l’école contre les casernes — que la guerre de la cocaïne soumet à une concurrence inédite. Le mandat clair sorti des urnes rend le durcissement pénal probable ; son efficacité, elle, reste à démontrer. Dans une Amérique centrale où s’étend par ailleurs l’influence chinoise et où Washington dicte une partie de l’agenda sécuritaire, la réponse intéressera bien au-delà de San José : elle dira si une démocratie désarmée peut gagner, par le droit et l’investissement social, une guerre que ses voisins ont menée — et souvent perdue — par les armes.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi les homicides explosent-ils au Costa Rica ?

Parce que le pays est devenu une plate-forme logistique majeure de la cocaïne vers l'Amérique du Nord et surtout l'Europe. Les organisations paient leurs sous-traitants locaux en drogue plutôt qu'en argent ; ce surplus alimente un marché intérieur du crack que des bandes rivales se disputent par les armes, multipliant les règlements de comptes.

Le Costa Rica a-t-il une armée pour affronter le narcotrafic ?

Non. L'armée a été abolie le 1ᵉʳ décembre 1948, interdiction inscrite à l'article 12 de la Constitution de 1949. La sécurité repose sur des polices civiles. Plutôt que de remilitariser, le pays durcit son arsenal pénal : extradition des nationaux, méga-prison de haute sécurité, peines alourdies contre le crime organisé.

Qu'est-ce que la méga-prison CACCO ?

Le « Centre de haute contention du crime organisé » : environ 5 100 places à La Reforma, sur le modèle du CECOT salvadorien et avec l'assistance technique du gouvernement Bukele, pour une trentaine de millions de dollars. Annoncé à l'été 2025, le chantier vise une ouverture à la mi-2026 et accroîtrait la capacité carcérale d'environ 40 %.

Qui est Laura Fernández ?

La dauphine du président sortant Rodrigo Chaves, élue dès le premier tour le 1ᵉʳ février 2026 avec environ 48,5 % des voix, après une campagne dominée par l'insécurité. Elle promet la continuité et le durcissement : achèvement de la méga-prison, restriction des remises de peine, peines alourdies contre les chefs du crime organisé.

La violence menace-t-elle le tourisme ?

Indirectement. Les homicides se concentrent dans les zones de transbordement, comme la province de Limón, loin de la plupart des sites touristiques. Mais l'image pacifique du pays est un actif économique central, et chaque année record l'écorne un peu plus ; le taux national reste toutefois inférieur aux pics connus ailleurs en Amérique centrale dans les années 2010.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. The Tico Times, « Costa Rica Surpasses 3,000 Homicides Under President Chaves », 23 décembre 2025. https://ticotimes.net/2025/12/23/costa-rica-surpasses-3000-homicides-under-president-chaves 2

  2. InSight Crime, « InSight Crime’s 2025 Homicide Round-Up », 2026. https://insightcrime.org/news/insight-crime-2025-homicide-round-up/ 2 3

  3. ReVista (Harvard University), « Security Matters: Risks for Costa Rica’s Exceptionalism ». https://revista.drclas.harvard.edu/security-matters-risks-for-costa-ricas-exceptionalism/ ; pour le taux 2015 : La Nación, « Costa Rica cierra el 2015 con la tasa más alta de homicidios ». https://www.nacion.com/sucesos/accidentes/costa-rica-cierra-el-2015-con-la-tasa-mas-alta-de-homicidios/WL6Y5WHCRJDVXFUO44XON5SLAI/story/ 2

  4. InSight Crime, « Costa Rica’s Limón Province Becomes Murder and Drug Trafficking Center ». https://insightcrime.org/news/costa-ricas-limon-province-becomes-murder-and-drug-trafficking-center/ ; taux 2022 (35,9) : InSight Crime, « InSight Crime’s 2022 Homicide Round-Up », 2023. https://insightcrime.org/news/insight-crime-2022-homicide-round-up/ 2

  5. Prensa Latina, « Costa Rican insecurity crisis causes 146 murders in two months », 1ᵉʳ mars 2025. https://www.plenglish.com/news/2025/03/01/costa-rican-insecurity-crisis-causes-146-murders-in-two-months/

  6. The Tico Times, « No Army in Costa Rica: How a 1948 Decision Changed Central America », 30 novembre 2025. https://ticotimes.net/2025/11/30/no-army-in-costa-rica-how-a-1948-decision-changed-central-america

  7. ONUDC, « UNODC World Drug Report 2025: Global instability compounding social, economic and security costs of the world drug problem », juin 2025. https://www.unodc.org/unodc/en/press/releases/2025/June/unodc-world-drug-report-2025_-global-instability-compounding-social—economic-and-security-costs-of-the-world-drug-problem.html

  8. InSight Crime, « Costa Rica’s Port of Limón Feeds European Cocaine Pipeline ». https://insightcrime.org/news/analysis/port-in-costa-rica-feeds-european-drug-pipeline/ 2

  9. The Tico Times, « Costa Rica’s Massive Drug Raid Targets Cocaine Network to Europe », 11 juin 2025. https://ticotimes.net/2025/06/11/costa-ricas-massive-drug-raid-targets-cocaine-network-to-europe

  10. InSight Crime, « Gangs Battle for Costa Rica’s Local Drug Market ». https://insightcrime.org/news/brief/gangs-battle-for-costa-rica-local-drug-market/ 2 3

  11. The Tico Times, « Costa Rica Approves Extradition of Nationals for Drug Trafficking and Terrorism », 29 mai 2025. https://ticotimes.net/2025/05/29/costa-rica-approves-extradition-of-nationals-for-drug-trafficking-and-terrorism

  12. Al Jazeera, « Ex-minister Gamboa targeted in Costa Rica’s first extradition to the US », 20 mars 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/3/20/ex-minister-gamboa-targeted-in-costa-ricas-first-extradition-to-the-us

  13. The Tico Times, « Costa Rica Turns to Bukele’s Prison Model Amid Rising Crime Wave », 14 janvier 2026. https://ticotimes.net/2026/01/14/costa-rica-turns-to-bukeles-prison-model-amid-rising-crime-wave

  14. NPR, « Populist conservative Laura Fernández wins Costa Rica’s presidential election », 2 février 2026. https://www.npr.org/2026/02/02/g-s1-108418/costa-rica-election-laura-fernandez-wins ; résultat définitif (48,53 %) : TSE, « TSE declara oficialmente electa a Laura Fernández Delgado como Presidenta de la República », 3 mars 2026. https://www.tse.go.cr/comunicado1168.html

  15. Al Jazeera, « Laura Fernandez declares victory in Costa Rica’s presidential election », 2 février 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/2/2/laura-fernandez-leads-early-results-in-costa-ricas-presidential-election ; sur le programme sécuritaire : DEF, « Quién es Laura Fernández y por qué sus propuestas de seguridad sacuden a Costa Rica », 2026. https://defonline.com.ar/internacionales/quien-es-laura-fernandez-y-por-que-sus-propuestas-de-seguridad-sacuden-a-costa-rica/

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