Mardi 16 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Tunisie

Saïed face au FMI : souveraineté affichée, isolement économique réel

Sans accord avec le FMI, la Tunisie de Saïed évite le défaut en empruntant à sa banque centrale, au prix de l'éviction du privé et d'un isolement durable.

16 juin 2026Lecture 6 min
Drapeau tunisien flottant devant un bâtiment financier officiel à Tunis, symbole du bras de fer entre la Tunisie et le FMI et du financement intérieur de l'État.
Drapeau tunisien flottant devant un bâtiment financier officiel à Tunis, symbole du bras de fer entre la Tunisie et le FMI et du financement intérieur de l'État. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Depuis le rejet en avril 2023 d'un accord de 1,9 milliard de dollars avec le FMI, qualifié de « diktats », Kaïs Saïed érige le « compter sur soi » en doctrine économique.
  2. Faute de financements extérieurs, l'État emprunte à sa banque centrale : 7 milliards de dinars en 2024, 7 en 2025, 11 inscrits au budget 2026 — sans intérêt, sur dix à quinze ans.
  3. Moody's puis Fitch ont relevé la note souveraine en 2025, saluant des comptes extérieurs assainis ; mais ce redressement repose sur la compression des importations et de l'investissement.
  4. L'État capte un tiers du crédit bancaire, contre 15 % en 2019 : l'éviction du secteur privé devient la facture intérieure de la « souveraineté » financière.
  5. Après le remboursement du dernier eurobond en juillet 2026, la Tunisie ne conservera que des souches résiduelles, en dollars et en yens, sur les marchés internationaux.

Fin janvier 2025, la Tunisie a remboursé en une seule journée un peu plus d’un milliard de dollars, intérêts compris, aux porteurs de son eurobond de 2015. Ses réserves de change ont fondu de 13 % en un jour, de 119 à 104 jours de couverture des importations1. Le pouvoir y a vu la preuve que le pays honore sa signature par ses propres moyens. Dans un peu plus d’un mois, le 15 juillet 2026, tombe l’ultime échéance d’envergure : un eurobond de 700 millions d’euros, environ 750 millions intérêts compris2. Après quoi la Tunisie n’aura plus, hormis des souches résiduelles en dollars et en yens, aucun titre en circulation sur les marchés internationaux — aboutissement paradoxal d’une souveraineté proclamée qui ressemble, de près, à un isolement organisé.

Le refus de 2023, socle de la doctrine Saïed

Tout part du « non » d’avril 2023. L’accord conclu avec le FMI au niveau des services en octobre 2022 — 1,9 milliard de dollars — supposait la réduction des subventions, la maîtrise de la masse salariale publique et la restructuration de plus de cent entreprises d’État. Kaïs Saïed l’a balayé en dénonçant des « diktats » venus de l’étranger, dangereux pour la paix civile dans un pays marqué par les émeutes du pain de 1983-1984 ; deux mois plus tard, il proposait plutôt de mettre à contribution les plus fortunés, rapportait Al Jazeera, chaîne financée par le Qatar et attentive aux discours de non-alignement arabes3.

Le refus s’est mué en doctrine. Le « compter sur soi » est devenu le credo économique du régime : fin avril 2026 encore, le chef de l’État plaçait « la souveraineté nationale au cœur des priorités économiques », créditant cette politique du reflux de l’inflation et du retour de la croissance4. La rhétorique épouse l’air du temps des Suds — récusation des conditionnalités occidentales, éloge des solutions nationales —, un registre voisin de celui de la Russie et de ses structures alternatives aux institutions occidentales. À une différence près : Moscou bâtit des contre-institutions ; Tunis n’a rejoint aucun bloc de substitution ni trouvé de bailleur de remplacement. Le « non » tunisien est resté sans alternative extérieure.

La banque centrale, guichet devenu permanent

Faute de prêteurs étrangers, l’État s’est tourné vers le seul guichet qui ne refuse rien : son institut d’émission. La loi 2024-10, adoptée en février 2024 en dérogation au statut d’indépendance que la Banque centrale de Tunisie tenait d’une loi de 2016, l’a autorisée à prêter directement au Trésor 7 milliards de dinars, sans intérêt, remboursables sur dix ans après trois ans de grâce. Une deuxième tranche de même montant, étalée cette fois sur quinze ans, a suivi dans le budget 2025, puis une troisième, portée à 11 milliards, dans celui de 20265 : 25 milliards de dinars de financement monétaire en trois exercices. Le budget 2026 — 63,5 milliards de dinars de dépenses, 27 milliards de besoins de financement — table sur 3,7 milliards de dollars d’avances de la banque centrale et, pour la première fois, sur 7 milliards de dinars de sukuk ; l’apport extérieur se réduit à la portion congrue6.

Le droit suit la même pente que la finance. Depuis l’été 2021, lorsque le président a concentré l’essentiel des pouvoirs entre ses mains6, les contre-pouvoirs économiques s’effacent un à un, l’indépendance monétaire la première. Signe parlant : selon la page que le FMI consacre au pays, la dernière consultation au titre de l’article IV — l’examen de routine auquel se soumettent même les États sans programme — remonte à février 20217. La Tunisie ne s’est pas seulement passée de l’argent du Fonds ; elle s’est soustraite à son regard.

Mieux notée, mais hors des marchés : le paradoxe de 2025

Le plus déroutant est que cette stratégie a, en apparence, payé. Le 28 février 2025, Moody’s a relevé la note souveraine de Caa2 à Caa1 — première amélioration en plus d’une décennie — en saluant des réserves stabilisées et des déficits courants historiquement bas8. Le 12 septembre 2025, Fitch a suivi, de CCC+ à B−, perspective stable : excédent des services porté à 14 % du PIB par le tourisme, transferts de la diaspora équivalant à 6 % du PIB, investissements directs résilients9. La croissance a atteint 2,5 % en 2025, tirée par une bonne année agricole, et l’inflation est retombée à 5,3 % en moyenne, contre un pic supérieur à 10 % début 202310.

Mais les agences notent une capacité de paiement, pas un modèle. Le redressement extérieur doit beaucoup à la compression des importations et à la faiblesse persistante de l’investissement, que la Banque mondiale range parmi les freins structurels du pays10. L’exploit a un revers : l’échéance de juillet 2026 sera réglée sur les réserves de change, prévoit l’assureur-crédit Allianz Trade2, et le pays n’a plus rien émis sur les marchés internationaux depuis 2019. L’Afrique du Sud a éprouvé le coût diplomatique du non-alignement ; la Tunisie en découvre le coût financier : mieux notée, mais absente des circuits où se finance le développement.

L’éviction du privé, facture intérieure de la souveraineté

Car l’argent que l’État ne trouve plus à Washington ni sur les marchés, il le prend chez lui. L’Institut arabe des chefs d’entreprise, cercle patronal relayé jusque dans le quotidien public La Presse, calcule que la part de l’intérieur dans les emprunts budgétaires est passée d’environ 36 % en 2011 à 78 % en 2025 et met en garde contre l’« effet d’éviction »11. La Banque mondiale chiffre le phénomène : en août 2025, l’État captait un tiers du crédit bancaire total, contre 15 % en 2019, tandis que le crédit au reste de l’économie ne progressait que de 3 % sur un an12. Gavées de bons du Trésor réputés sans risque, les banques n’ont plus ni l’incitation ni la marge pour financer l’entreprise privée.

Le média indépendant tunisien Inkyfada parle d’une « dette silencieuse » : depuis 2024, pour la première fois depuis l’indépendance, la dette intérieure dépasse la dette extérieure, dans un endettement public proche de 85 % du PIB, contre 39 % en 201013. La dette n’a donc pas disparu avec les « diktats » : elle a changé de créanciers. Ce sont désormais l’épargne nationale et la monnaie de la banque centrale qui portent l’État — une mécanique dont l’histoire économique enseigne qu’elle débouche sur l’inflation ou la répression financière. La Banque mondiale anticipe d’ailleurs une remontée des prix autour de 6 % en 202610.

Ce que l’Europe paie, ce que la diaspora porte

Reste le non-dit du discours souverainiste : les devises. Elles viennent d’abord des Tunisiens de l’étranger — 6 % du PIB de transferts9 — et des touristes, ensuite de l’Europe. Bruxelles a signé en juillet 2023 un mémorandum d’entente qui troque la coopération migratoire contre un soutien financier : 105 millions d’euros pour la gestion des frontières, 150 millions d’appui budgétaire immédiat et jusqu’à 900 millions d’assistance macrofinancière — conditionnés, eux, à un accord avec le FMI, donc jamais débloqués14. De ce volet budgétaire, seuls les 150 millions ont été versés, sous forme de don au Trésor tunisien, en mars 202415. L’ironie est double : la « souveraineté » tunisienne est subventionnée par la crainte européenne des départs de migrants, et financée par une émigration que le pouvoir dénonce par ailleurs — l’une des dynamiques au cœur du partenariat euro-africain face aux bascules démographiques.

Trois signaux diront si l’équation tient. L’état des réserves au lendemain de l’échéance de juillet 2026 ; le budget 2027, qui révélera si la « tranche exceptionnelle » de la banque centrale devient une rente annuelle ; la capacité du pays, enfin, à attirer autre chose que des financements de contrainte, quand d’autres capitales africaines diversifient leurs bailleurs, de la Chine au Golfe. Éviter le défaut n’est pas un modèle de développement : avec 2,4 % de croissance attendue en 2026-202710, la souveraineté proclamée se mesurera moins à ce que la Tunisie rembourse qu’à ce qu’elle parvient, de nouveau, à financer.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi la Tunisie a-t-elle rejeté l'accord avec le FMI en 2023 ?

L'accord de 1,9 milliard de dollars, conclu au niveau des services en octobre 2022, exigeait la réduction des subventions, la maîtrise des salaires publics et la restructuration d'une centaine d'entreprises d'État. Kaïs Saïed a dénoncé des « diktats » menaçant la paix sociale, dans un pays marqué par les émeutes du pain de 1983-1984.

Comment l'État tunisien se finance-t-il sans le FMI ?

Essentiellement sur le marché intérieur : bons du Trésor souscrits par les banques locales, avances directes de la banque centrale — 7 milliards de dinars en 2024, 7 en 2025, 11 prévus en 2026, sans intérêt, remboursables sur dix à quinze ans — et, pour la première fois en 2026, des sukuk. L'apport extérieur se réduit à des prêts bilatéraux et multilatéraux ponctuels.

La stratégie d'évitement du défaut a-t-elle fonctionné ?

À court terme, oui : la Tunisie a remboursé plus d'un milliard de dollars en janvier 2025, honorera son dernier eurobond en juillet 2026, et Moody's puis Fitch ont relevé sa note en 2025. Mais ce résultat repose sur la compression des importations, l'éviction du crédit privé et la sortie complète des marchés internationaux.

Quel rôle joue l'Union européenne dans l'équation tunisienne ?

Un rôle de financeur motivé par les migrations : le mémorandum de juillet 2023 prévoyait 105 millions d'euros pour la gestion des frontières, 150 millions d'appui budgétaire — versés en mars 2024 — et 900 millions d'assistance macrofinancière restés bloqués parce que conditionnés à un accord avec le FMI.

Que faut-il surveiller après juillet 2026 ?

Trois indicateurs : le niveau des réserves de change après le remboursement du dernier eurobond ; le budget 2027, qui dira si le recours à la banque centrale devient permanent ; et l'inflation, que le financement monétaire pourrait raviver — la Banque mondiale anticipe déjà une remontée vers 6 % en 2026.

ISS
ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. allAfrica, « Tunisia’s Foreign Reserves Drop 13 Percent After Eurobond Repayment », 3 février 2025. https://allafrica.com/stories/202502030261.html

  2. Allianz Trade, « Tunisia Country Risk Report », Allianz Trade Economic Research. https://www.allianz-trade.com/en_global/economic-research/country-reports/Tunisia.html 2

  3. Al Jazeera, « Tax the wealthiest to avoid IMF, says Tunisia’s president », 2 juin 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/6/2/tax-the-wealthiest-to-avoid-imf-says-tunisias-president

  4. Directinfo (Webmanagercenter), « Kaïs Saïed : la souveraineté nationale au cœur des priorités économiques », 30 avril 2026. https://directinfo.webmanagercenter.com/2026/04/30/kais-saied-la-souverainete-nationale-au-coeur-des-priorites-economiques/

  5. Business News, « Dette intérieure et économie réelle : le coût de l’effet d’éviction », 10 février 2026. https://businessnews.com.tn/2026/02/10/dette-interieure-et-economie-reelle-le-cout-de-leffet-deviction/1387622/

  6. Zawya (LSEG), « Tunisia seeks new direct financing to the treasury of $3.7bln from central bank », 2025. https://www.zawya.com/en/economy/north-africa/tunisia-seeks-new-direct-financing-to-the-treasury-of-37bln-from-central-bank-calzd31n 2

  7. FMI, « IMF Office in Tunisia — Resident Representative », imf.org. https://www.imf.org/en/countries/resrep/tun

  8. Moody’s Ratings, « Moody’s Ratings upgrades Tunisia’s rating to Caa1 », 28 février 2025. https://ratings.moodys.com/ratings-news/438297

  9. Zawya (LSEG), « Fitch upgrades Tunisia’s rating to ‘B-’, Outlook Stable », septembre 2025. https://www.zawya.com/en/economy/north-africa/fitch-upgrades-tunisias-rating-to-b-outlook-stable-g2gx5ctv 2

  10. Banque mondiale, « Macro Poverty Outlook — Tunisia », 2026. https://thedocs.worldbank.org/en/doc/65cf93926fdb3ea23b72f277fc249a72-0500042021/related/mpo-tun.pdf 2 3 4

  11. La Presse de Tunisie, « Dette intérieure : l’IACE alerte sur un risque d’éviction du secteur privé », 7 février 2026. https://www.lapresse.tn/2026/02/07/dette-interieure-liace-alerte-sur-un-risque-deviction-du-secteur-prive/

  12. Webmanagercenter, « Tunisie : la Banque mondiale alerte sur l’éviction du crédit privé par le financement de la dette publique », 26 novembre 2025. https://www.webmanagercenter.com/2025/11/26/556703/tunisie-la-banque-mondiale-alerte-sur-leviction-du-credit-prive-par-le-financement-de-la-dette-publique

  13. Inkyfada, « Tunisie : La Dette Silencieuse », 21 avril 2026. https://inkyfada.com/fr/2026/04/21/tunisie-dette-publique-kais-saied-dataviz/

  14. Euronews, « Que contient l’accord controversé entre l’UE et la Tunisie », 17 juillet 2023. https://www.euronews.com/my-europe/2023/07/17/the-contentious-eu-tunisia-deal-is-finally-here-but-what-exactly-is-in-it

  15. Commission européenne, « L’Union européenne poursuit la mise en œuvre du Mémorandum d’entente avec la Tunisie en déboursant 150 millions d’euros de soutien financier », 4 mars 2024. https://enlargement.ec.europa.eu/news/lunion-europeenne-poursuit-la-mise-en-oeuvre-du-memorandum-dentente-avec-la-tunisie-en-deboursant-2024-03-04_en

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail