S'emparer de l'uranium mais ne pas pouvoir le vendre : le piège logistique
Mille tonnes d'uranium arrachées à Orano dorment près de l'aéroport de Niamey : enclavement, frontière béninoise fermée et arbitrage CIRDI bloquent la vente.

Les images illustrant nos articles et analyses sont générées à l'aide d'un outil d'intelligence artificielle. Elles sont fournies à titre purement illustratif et ne reflètent pas nécessairement la réalité des faits, des lieux, des personnes ou des objets évoqués.
Ces visuels constituent des créations imaginaires destinées à accompagner le contenu éditorial. Ils ne doivent pas être confondus avec des photographies, documents ou représentations authentiques de situations réelles.
À retenir
- Niamey a nationalisé la Somaïr en juin 2025 et sorti plus de 1 000 tonnes de concentré d'uranium des entrepôts d'Arlit, sans parvenir à les vendre.
- Enclavé, le Niger a perdu son débouché de Cotonou : la frontière avec le Bénin est restée fermée après le putsch de 2023.
- Le convoi parti d'Arlit fin 2025 vers Lomé s'est immobilisé à Niamey ; le vraquier russe venu l'attendre est reparti à vide.
- Mesures conservatoires du CIRDI, marché étroit, conversion concentrée : la « gouvernance des flux » verrouille la monétisation du stock.
- Restitution partielle offerte à Orano et dégel avec le Bénin de Romuald Wadagni esquissent une sortie de crise, encore fragile.
Depuis des mois, des dizaines de camions chargés d’environ mille tonnes de concentré d’uranium stationnent sur la base aérienne 101, en bordure de l’aéroport de Niamey. Le Niger a exproprié le français Orano et escorté son minerai à travers le désert ; il bute depuis sur un obstacle têtu : aucune route sûre vers la mer, aucun acheteur déclaré.
De l’expropriation d’Orano au stock captif
Le bras de fer couvait depuis le putsch de juillet 2023. Septième producteur mondial d’uranium — environ 5 % de l’offre — et deuxième fournisseur de l’Union européenne en 2022, avec 25,4 % des livraisons d’uranium naturel au bloc1, le Niger voit dans cette ressource exploitée depuis un demi-siècle par des coentreprises françaises un marqueur du rapport de force avec Paris.
La junte du général Abdourahamane Tiani en a fait un dossier de souveraineté. Privée de débouché par la fermeture de la frontière béninoise, la Somaïr — coentreprise d’Arlit détenue à 63,4 % par Orano — suspend sa production fin octobre 2024, asphyxiée financièrement2. Niamey écarte ensuite l’opérateur français du site, puis annonce en juin 2025 la nationalisation. Orano — partie au litige, dont la communication se lit comme telle — dénonce une « expropriation » et obtient fin septembre 2025 des mesures conservatoires du tribunal arbitral du CIRDI, l’organe de la Banque mondiale : interdiction faite au Niger de vendre ou de transférer l’uranium produit par la Somaïr3.
Niamey passe outre : le 30 novembre 2025, le gouvernement annonce la mise en vente du stock — environ 1 050 tonnes ont déjà quitté le site minier, selon une source citée par l’agence Reuters4. Une valeur de plusieurs centaines de millions de dollars. Encore faut-il l’encaisser.
Un convoi escorté, mais aucune route sûre vers la mer
Cas d’école de géographie économique : enclavé, le Niger respire par le port de Cotonou, débouché historique du concentré et porte d’entrée des importations. Cette artère est coupée depuis le putsch : aux sanctions de la CEDEAO, levées début 2024, a succédé le refus de Niamey de rouvrir sa propre frontière, face à un voisin accusé d’abriter des menées hostiles5. Le pétrole a essuyé les plâtres : en juin 2024, en plein différend, la junte a coupé les vannes de l’oléoduc construit par le chinois CNPC vers le terminal de Sèmè-Kpodji5 — même l’influence économique de la Chine en Afrique ne protège pas d’un verrou frontalier.
Pour l’uranium, Niamey a donc tenté le contournement. Fin novembre 2025, des dizaines de camions sous forte escorte armée — un convoi « Mad Max », selon le surnom relayé par le magazine américain Foreign Policy — quittent Arlit vers le Burkina Faso, allié au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), direction le port togolais de Lomé : une route plus longue que celle du Bénin, qui frôle des zones tenues par les jihadistes6. Au large, le vraquier russe Matros-Chevtchenko attend la cargaison : arrivé à Lomé le 1ᵉʳ décembre, reparti le 8 sans rien charger, il patiente des semaines au mouillage, puis s’éloigne à vide7.
La géopolitique régionale s’en est mêlée : au matin du 7 décembre 2025, une tentative de coup d’État échoue à Cotonou — un pouvoir béninois aligné sur l’AES aurait rebattu les cartes du corridor —, déjouée avec l’appui d’avions nigérians, la CEDEAO déployant ensuite sa force en attente8. Le convoi, lui, n’a jamais dépassé Niamey : fin janvier, ses camions stationnaient toujours près de l’aéroport6.
Marché étroit, droit suspendu : pourquoi les acheteurs se dérobent
Le problème n’est pas seulement routier : l’uranium ne se revend pas à la sauvette. Le marché du concentré est étroit, dominé par des contrats de long terme entre producteurs et électriciens, et la matière ne devient combustible qu’après conversion puis enrichissement dans une poignée d’installations — autant de points de passage soumis à licences d’exportation, assurances et contrôles. L’institut américain Foreign Policy Research Institute (FPRI) y voit une « gouvernance des flux » : « la mainmise sur un actif territorial et sa monétisation hors du pays sont deux manifestations de souveraineté fondamentalement différentes »9. Tout acquéreur achèterait un titre contesté devant le CIRDI, exposé à saisies et poursuites à chaque escale39.
Le partenaire russe lui-même reste prudent. Un ministre nigérien, cité par TASS — agence d’État russe alignée sur le Kremlin —, assure que le pays peut vendre son uranium à qui il l’entend et discute avec des entreprises de plusieurs pays, « dont la Russie »10. Les actes disent autre chose : le 9 décembre, la compagnie nationale Timersoi a signé avec Uranium One, filiale de Rosatom, un mémorandum de coopération visant l’exploration et l’ouverture de nouvelles mines11 — l’amont de demain plutôt que le stock litigieux. Une retenue qui dit les limites de l’expansion de l’influence russe en Afrique face au droit commercial international.
Le stock est même devenu un passif de sécurité : dans la nuit du 28 au 29 janvier 2026, l’État islamique a attaqué la base 101 et l’aéroport de Niamey — où dort le millier de tonnes de yellowcake — avant d’en diffuser les images12. L’instabilité croissante au Sahel n’épargne plus la capitale ni son trésor immobilisé.
Restitution partielle et dégel béninois : la sortie par la diplomatie
Faute d’acheteur, Niamey a changé de pied. Le 13 février 2026, le général Tiani s’est dit prêt à restituer à Orano sa part de la production antérieure à la prise de contrôle — 63,4 % de 156,231 tonnes —, transport offert, tout en martelant que toute la production postérieure appartient au Niger13. Derrière le geste de bonne volonté, une tentative de purger le vice juridique qui pèse sur le reste du stock, condition pour lui trouver preneur.
L’autre clé est béninoise. À peine investi, le président Romuald Wadagni, élu en avril, a fait du dégel régional une priorité : reçu par le général Tiani à Niamey le 2 juin, il en est reparti avec l’annonce d’un mécanisme conjoint chargé de proposer, sous quinze jours, les modalités de réouverture de la frontière14. L’enjeu dépasse le stock : la réouverture conditionne aussi, selon l’Agence Ecofin, l’avenir de Dasa, prochaine grande mine d’uranium du pays, développée par le canadien Global Atomic et privée elle aussi de l’accès à Cotonou15.
Reste la leçon, valable au-delà du Sahel : dans l’économie des matières premières, la souveraineté ne se découpe pas entre le sous-sol et la mer. Le Niger a su mettre la main sur une mine ; il découvre que la monétisation passe par des frontières, des assurances, des tribunaux et des ports qu’il ne contrôle pas — une dépendance de même nature que celle qui nourrit le débat sur le franc CFA et la souveraineté monétaire. Premier signal à surveiller : le passage de la frontière par un camion de yellowcake doté d’un titre que le marché accepte de reconnaître.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi le Niger ne parvient-il pas à vendre l'uranium arraché à Orano ?
Trois verrous se cumulent : l'enclavement du pays, dont le débouché historique vers Cotonou reste fermé ; les mesures conservatoires du CIRDI, qui interdisent la vente du stock contesté ; et la structure du marché de l'uranium, où de rares acheteurs liés par des contrats de long terme refusent un titre de propriété litigieux.
Quel rôle joue la frontière entre le Niger et le Bénin ?
Cotonou est le débouché maritime historique de l'uranium nigérien et la porte d'entrée de ses importations. Fermée depuis le putsch de 2023, la frontière a imposé des contournements plus longs et plus risqués via Lomé. Le 2 juin 2026, Tiani et Wadagni ont créé un comité conjoint chargé de préparer sa réouverture.
La Russie a-t-elle acheté le stock d'uranium nigérien ?
Non. Le vraquier russe venu à Lomé en décembre 2025 est reparti sans cargaison, le convoi n'ayant jamais pu quitter Niamey. Moscou privilégie l'amont : le mémorandum signé entre la compagnie nigérienne Timersoi et Uranium One, filiale de Rosatom, porte sur l'exploration et de futures mines, pas sur le stock litigieux.
Que propose Niamey à Orano depuis février 2026 ?
Le général Tiani s'est dit prêt, le 13 février 2026, à restituer la part d'Orano dans la production antérieure à la prise de contrôle — 63,4 % d'environ 156 tonnes —, transport offert. Toute la production postérieure resterait nigérienne. Le geste vise aussi à assainir juridiquement le reste du stock pour le rendre vendable.
Sources
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Statista, « Niger Is a Major Uranium Supplier to the EU », Statista, 2023. https://www.statista.com/chart/30538/share-of-uranium-delivered-to-eu-utilities/ ↩
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World Nuclear News, « Orano suspends operations at Arlit », World Nuclear News, octobre 2024. https://www.world-nuclear-news.org/articles/orano-suspends-operations-at-arlit ↩
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Orano, « The ICSID Arbitral Tribunal Opposes the Sale by the State of Niger of Uranium Produced by SOMAIR », communiqué, Orano, 26 septembre 2025. https://www.orano.group/en/news/news-group/2025/september/the-icsid-arbitral-tribunal-opposes-the-sale-by-the-state-of-niger-of-uranium-produced-by-somair ↩ ↩2
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Investing News Network, « Niger Moves to Sell Uranium from Orano’s Seized SOMAÏR Mine », Investing News Network, décembre 2025. https://investingnews.com/niger-to-sell-somair-uranium/ ↩
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AFP, « What’s behind the dispute between Benin and Niger? », France 24, 2 juillet 2024. https://www.france24.com/en/live-news/20240702-what-s-behind-the-dispute-between-benin-and-niger ↩ ↩2
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Foreign Policy, « Sahel “Mad Max” Uranium Convoy Says It All About the New International Order », Foreign Policy, 30 janvier 2026. https://foreignpolicy.com/2026/01/30/mad-max-uranium-convoy-sahel/ ↩ ↩2
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African Security Analysis, « Niger–Uranium: Russian Vessel off Lomé, Stalled Yellowcake Convoy, and the Emerging Risk of an Airlift Scenario », African Security Analysis, 2026. https://www.africansecurityanalysis.org/updates/niger-uranium-russian-vessel-off-lome-stalled-yellowcake-convoy-and-the-emerging-risk-of-an-airlift-scenario ↩
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Al Jazeera, « Benin settles after failed coup attempt, but regional concerns remain », Al Jazeera, 12 décembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/12/12/benin-settles-after-failed-coup-attempt-regional-concerns-remain ↩
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Foreign Policy Research Institute, « Why Niger Can Seize Uranium but Cannot Sell It », FPRI, avril 2026. https://www.fpri.org/article/2026/04/why-niger-can-seize-uranium-but-cannot-sell-it/ ↩ ↩2
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TASS, « Niger seeks buyers for its uranium, including in Russia, minister says », TASS. https://tass.com/economy/2087291 ↩
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World Nuclear News, « Niger builds relationships with overseas uranium partners », World Nuclear News, décembre 2025. https://www.world-nuclear-news.org/articles/niger-builds-relationships-with-overseas-uranium-partners ↩
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AFP, « L’État islamique publie une vidéo de son attaque sur l’aéroport de Niamey », La Presse, 2 février 2026. https://www.lapresse.ca/international/afrique/2026-02-02/niger/l-etat-islamique-publie-une-video-de-son-attaque-sur-l-aeroport-de-niamey.php ↩
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Agence Ecofin, « Uranium : dans son différend avec le français Orano, le Niger fixe les règles du partage de la production », Agence Ecofin, 16 février 2026. https://www.agenceecofin.com/actualites/1602-135858-uranium-dans-son-differend-avec-le-francais-orano-le-niger-fixe-les-regles-du-partage-de-la-production ↩
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Modern Ghana, « Niger, Benin Step Back from the Brink: Expert Committee to Chart Path to Border Reopening », Modern Ghana, juin 2026. https://www.modernghana.com/news/1498845/niger-benin-step-back-from-the-brink-expert-comm.html ↩
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Agence Ecofin, « Uranium: What a Benin-Niger Border Reopening Would Mean for the Dasa Project », Ecofin Agency, 3 juin 2026. https://www.ecofinagency.com/news-industry/0306-56121-uranium-what-a-benin-niger-border-reopening-would-mean-for-the-dasa-project ↩
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