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Cuba : l'essoufflement du secteur privé naissant

Mipymes, cuentapropistas, inflation galopante : le fragile secteur privé cubain s'érode sous la triple pression de la crise énergétique, du contrôle étatique et des sanctions américaines.

14 juin 2026Lecture 6 min
Devanture d'un petit restaurant privé dans une rue de La Havane, illustrant l'essor puis les difficultés du secteur privé cubain.
Devanture d'un petit restaurant privé dans une rue de La Havane, illustrant l'essor puis les difficultés du secteur privé cubain. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Depuis 2021, Cuba autorise les micro, petites et moyennes entreprises (mipymes) : on en dénombrait environ 9 500 fin mars 2025, employant près de 31 % de la population active.
  2. Ces entreprises privées se heurtent à des obstacles structurels majeurs : pénuries d'énergie, accès au crédit quasi inexistant, harcèlement fiscal et réglementaire.
  3. En décembre 2025, le gouvernement a fermé 65 mipymes dans le cadre d'un programme officiel de « correction des distorsions », illustrant l'ambivalence du régime envers le secteur privé.
  4. L'inflation — officiellement 25 % en 2024, probablement supérieure dans les faits — et l'exode de plus d'un million de Cubains depuis 2021 saignent le vivier d'entrepreneurs.
  5. Le durcissement des sanctions américaines en mai 2026 ferme de nouvelles portes à l'investissement étranger, coinçant le secteur privé entre l'État cubain et Washington.

En 2021, la légalisation des micro, petites et moyennes entreprises — les mipymes — a été présentée à Cuba comme une révolution silencieuse : pour la première fois depuis soixante ans, l’État socialiste reconnaissait officiellement le droit d’entreprendre. Quatre ans plus tard, environ 9 500 structures privées s’activent sur l’île1. Mais derrière ce chiffre flatteur, un tableau plus sombre se dessine : contraction du PIB, inflation persistante, coupures d’électricité journalières et fermetures gouvernementales de mipymes en décembre 2025. Le secteur privé cubain grandissant aspire à jouer un rôle central — et se heurte à un État qui n’a jamais voulu lui en laisser un vraiment décisif.

De la légalisation à l’essor : quatre ans d’une percée inédite

Avant 2021, le droit à l’entrepreneuriat à Cuba se résumait à une liste étroite d’activités autorisées pour les cuentapropistas — ces travailleurs à leur propre compte qui réparaient des chaussures, proposaient des repas en salle ou louaient des chambres à des touristes. La réforme d’août 2021 a changé la donne en créant un cadre légal pour les mipymes, pouvant employer jusqu’à cent salariés dans la plupart des secteurs2. L’engouement a été immédiat.

Fin mars 2025, on comptait quelque 9 500 mipymes privées enregistrées1. Le secteur non-étatique, mipymes et cuentapropistas réunis, assure désormais environ 55 % du commerce de détail et emploie 31 % de la population active3. Dans un pays où l’État contrôlait, il y a encore peu, la quasi-totalité de l’économie formelle, ces chiffres marquent une rupture réelle. Les entreprises privées ont même capté 70 % des importations de marchandises des acteurs non-étatiques au premier semestre 2025, pour un total d’environ 1,2 milliard de dollars3.

Ce dynamisme commercial tranche avec l’immobilisme du secteur d’État. Mais ce dynamisme s’est heurté d’emblée à des conditions économiques dégradées qui en limitent la portée.

Les trois étaux qui paralysent les entrepreneurs

La crise énergétique constitue le premier obstacle, et le plus immédiat. Depuis 2024, les Cubains vivent avec dix à dix-huit heures de coupures quotidiennes4. En janvier 2026, huit centrales électriques étaient hors service ; les installations restantes fonctionnaient en moyenne à 34 % de leur capacité nominale4. Pour un restaurant, une boulangerie ou un petit atelier, une telle instabilité électrique impose des générateurs, des panneaux solaires ou des batteries — des investissements que 48 % des mipymes avaient déjà consentis fin 2024, selon une enquête sectorielle5. Mais 96 % des entreprises privées déclaraient subir un impact allant de « sévère » à « catastrophique »5.

Deuxième étau : l’inflation. Le taux officiel a culminé à 31 % en 2023, avant de reculer à 25 % en 20246. Des économistes indépendants, comme Pedro Monreal, ont signalé début 2025 une remontée des pressions inflationnistes mois après mois, évoquant « une situation qui s’emballe »6. Dans ce contexte, fixer ses prix, honorer ses fournisseurs et fidéliser une clientèle dont le pouvoir d’achat s’effrite relève du numéro d’équilibriste.

Troisième étau : la réglementation, maniée comme une menace permanente. L’accès au marché de gros est resté longtemps verrouillé pour les mipymes, les contraignant à s’approvisionner au prix fort au détail ou sur un marché informel dollarisé. Le gouvernement a certes prolongé à plusieurs reprises les délais pour ouvrir ces accès — ultime aveu d’un blocage structurel7. La fiscalité, opaque et lourde, et l’obligation de tenir des comptabilités conformes à des normes rarement expliquées ajoutent une couche de précarité administrative.

Décembre 2025 : le gouvernement ferme 65 mipymes

La scène aurait pu sembler anodine si elle n’avait été symptomatique. En décembre 2025, le Premier ministre Manuel Marrero Cruz a annoncé devant l’Assemblée nationale la fermeture de 65 mipymes, sur les 869 évaluées dans le cadre d’un « Programme gouvernemental de correction des distorsions et de dynamisation de l’économie »8. Bilan affiché : 87 % des entreprises examinées présentaient des pertes, imputées à des déficiences comptables, des omissions dans l’enregistrement des recettes et des lacunes de gestion8.

Le discours officiel — celui de Granma, organe du Parti communiste cubain — a présenté ces fermetures comme une mesure d’assainissement au service de l’économie nationale. Les observateurs indépendants et la presse critique, comme Cubanet et CiberCuba, y ont lu autre chose : la confirmation que le régime traite le secteur privé davantage comme une soupape de sécurité sociale que comme un vrai moteur économique, prêt à le comprimer dès qu’il dépasse les contours tolérés9.

Le paradoxe est criant. L’économie cubaine s’est contractée deux années consécutives en 2023 et 2024, et la CEPALC projette une nouvelle récession de 1,5 % pour 20256. Les mipymes, qui ne représentent encore que 3,2 % des exportations cubaines, ne peuvent en aucun cas être tenues responsables du marasme général. Pourtant, ce sont elles qui subissent l’austérité réglementaire et les fermetures administratives.

L’exode comme saignée silencieuse

Derrière les statistiques d’entreprises se cache une hémorragie humaine. Depuis 2021, plus d’un million de Cubains ont quitté l’île — chiffre considérable pour un pays de onze millions d’habitants, soit une perte démographique d’environ 9 %10. Ces candidats à l’exil sont souvent jeunes, qualifiés — médecins, ingénieurs, informaticiens —, exactement le profil qui pourrait alimenter une classe entrepreneuriale. Des enquêtes soulignent que des mipymes déjà constituées perdent des employés clés partis tenter leur chance à l’étranger, attirés par des salaires hors de portée à Cuba même pour les meilleurs employeurs privés10.

Ce qui s’est joué à Cuba depuis les protestations de 2021 illustre une équation impossible : le régime a besoin du secteur privé pour absorber les chômeurs que l’État ne peut plus employer, mais il redoute une classe d’entrepreneurs indépendants qui développerait des intérêts distincts des siens. Cette tension traverse toutes les décisions économiques depuis la réforme de 2021, alimentant une incertitude légale permanente qui décourage l’investissement et précipite l’émigration des plus ambitieux.

Sanctions américaines de 2026 : une porte supplémentaire qui se ferme

La question de la succession politique à La Havane se double d’une contrainte externe croissante. Le 1er mai 2026, Washington a promulgué un décret présidentiel étendant les pouvoirs de sanction aux entités étrangères — banques, fonds d’investissement, opérateurs — actives dans les secteurs cubains de l’énergie, des finances et des métaux11. Ce régime de pression maximale, théoriquement ciblé sur GAESA, le conglomérat militaire qui contrôle une large part de l’économie cubaine, frappe en pratique l’ensemble des acteurs : les entrepreneurs privés dépendant de partenaires latino-américains ou de la diaspora pour se financer se retrouvent sous la menace du droit américain.

En janvier 2025, l’administration Biden avait brièvement envisagé un assouplissement partiel des sanctions, dans le sillage d’un accord de libération de prisonniers politiques négocié par l’Église catholique — une décision rapidement annulée par l’administration Trump à son entrée en fonctions12. Pour les mipymes, cette séquence illustre une vulnérabilité supplémentaire : leur sort dépend non seulement de La Havane, mais aussi des alternances politiques à Washington, sans qu’elles aient voix au chapitre dans ni l’une ni l’autre capitale.

Entre réformes cosmétiques et transformation refusée

En mars 2026, le gouvernement cubain a autorisé la création d’entreprises mixtes entre capital d’État et capital privé — y compris pour des membres de la diaspora résidant aux États-Unis13. La mesure a été présentée comme une ouverture supplémentaire. Elle révèle surtout la limite des réformes : dans un contexte régional tendu, Cuba cherche des liquidités sans renoncer au contrôle politique. Des investissements minoritaires de la diaspora, encadrés par l’État, ne constituent pas une libéralisation — ils constituent un financement de substitution à des partenaires traditionnels devenus défaillants.

La vérité des mipymes cubaines est là : elles ont prouvé leur capacité à créer de l’emploi, à dynamiser le commerce de détail et à générer des recettes fiscales. Elles n’ont jamais reçu les conditions — accès au crédit, marchés de gros, sécurité juridique — nécessaires pour prétendre transformer structurellement l’économie. Tant que le secteur privé sera perçu à La Havane comme un instrument de gestion sociale plutôt qu’un moteur de croissance, l’essoufflement documenté depuis 2024 restera la trajectoire par défaut.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une mipyme à Cuba ?

Une mipyme (micro, petite ou moyenne entreprise) est une structure privée légalisée à Cuba depuis août 2021. Elles peuvent compter jusqu'à 100 salariés et opérer dans la majorité des secteurs économiques, à l'exception des médias et de quelques domaines stratégiques. Leur création a constitué un tournant historique dans un pays au socialisme d'État constitutionnel.

Pourquoi le secteur privé cubain est-il en difficulté malgré sa croissance en nombre ?

La multiplication des mipymes masque des fragilités structurelles : accès au crédit quasi inexistant, marchés de gros défaillants, coupures d'électricité jusqu'à dix-huit heures par jour, inflation à deux chiffres et harcèlement administratif. La croissance du nombre d'entreprises n'a pas empêché la contraction globale du PIB cubain.

Quel est l'impact de l'émigration sur le secteur privé cubain ?

Depuis 2021, plus d'un million de Cubains ont quitté l'île. Ce sont souvent des actifs qualifiés — médecins, ingénieurs, techniciens — qui alimentaient ou auraient pu alimenter la base entrepreneuriale. La fuite des cerveaux prive le secteur privé naissant de son capital humain le plus précieux et fragilise les entreprises existantes.

Que font les sanctions américaines de 2026 au secteur privé cubain ?

Le décret présidentiel du 1er mai 2026 autorise des sanctions contre des entités étrangères opérant dans des secteurs cubains stratégiques — énergie, finance, métaux. Il complique davantage l'accès à des investissements étrangers pour les entrepreneurs privés cubains, qui dépendent souvent de la diaspora et de partenaires latino-américains pour se financer.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. CiberCuba, « Private sector in Cuba: Shocking data amid the crisis », CiberCuba, 3 octobre 2025. https://en.cibercuba.com/noticias/2025-10-03-u1-e199370-s27061-nid312253-sector-privado-cuba-datos-impactantes-medio-crisis 2

  2. Cuba Study Group, « Special Report on Cuba’s Private Sector », Cuba Study Group, 2025. https://cubastudygroup.org/white_papers/special-report-on-cubas-private-sector/

  3. OnCubaNews, « Four years with MSMEs in Cuba: where are we? », OnCubaNews, 2025. https://oncubanews.com/en/cuba/economy/four-years-with-msmes-in-cuba-where-are-we/ 2

  4. Electric Choice, « Cuba Electricity: 2026 Crisis, Grid Overview & History », Electric Choice, 2026. https://www.electricchoice.com/blog/cuba-electricity-crisis/ 2

  5. Auge Consultoría, « Mipymes en Cuba: 9 236 razones para preocuparse por la crisis energética », Auge Consultoría, 2024. https://augeconsultoria.com/mipymes-en-cuba-9236-razones-para-preocuparse-por-la-crisis-energetica/ 2

  6. Michigan Journal of Economics / Horizontal Cuba, « The Cuban Economic Crisis: Impact of Government Mismanagement and International Sanctions », University of Michigan, 9 janvier 2026. https://sites.lsa.umich.edu/mje/2026/01/09/the-cuban-economic-crisis-impact-of-government-mismanagement-and-international-sanctions-on-a-developing-country/ 2 3

  7. CiberCuba, « Cuban regime extends deadlines for wholesale trade for small and medium-sized enterprises », CiberCuba, 7 mai 2025. https://en.cibercuba.com/noticias/2025-05-07-u1-e135253-s27061-nid302315-regimen-cubano-extiende-plazos-comercio-mayorista

  8. CiberCuba, « Blow to entrepreneurship: The Cuban government shuts down dozens of small and medium-sized enterprises (mipymes) », CiberCuba, 18 décembre 2025. https://en.cibercuba.com/noticias/2025-12-18-u1-e43231-s27061-nid317016-golpe-al-emprendimiento-gobierno-cubano-clausura 2

  9. Cubanet, « The Suffocation of MIPYMES: More Hunger for Cubans », Cubanet, 2025. https://www.cubanet.org/the-suffocation-of-mipymes-more-hunger-for-cubans/

  10. CiberCuba, « Cuban emigration in 2025: global redistribution of the exodus and demographic collapse », CiberCuba, 30 décembre 2025. https://en.cibercuba.com/noticias/2025-12-30-u2-e2-s27061-nid317552-emigracion-cubana-2025-redistribucion-global-exodo 2

  11. Squire Patton Boggs, « The 1 May 2026 Executive Order on Cuba: A New Era for US Sanctions on Cuba », Squire Patton Boggs, mai 2026. https://www.squirepattonboggs.com/insights/publications/the-1-may-2026-executive-order-on-cuba-a-new-era-for-us-sanctions-on-cuba/

  12. Holland & Knight, « U.S. Announces Steps to Ease Cuba Sanctions », Holland & Knight, janvier 2025. https://www.hklaw.com/en/insights/publications/2025/01/us-announces-steps-to-ease-cuba-sanctions/

  13. CiberCuba, « Optimizing the state sector in Cuba? The impossible mission has new decrees », CiberCuba, 9 avril 2026. https://en.cibercuba.com/noticias/2026-04-09-u1-e208574-s27061-nid325371-optimizar-sector-estatal-cuba-mision-imposible-tiene

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