Hydrogène vert et volatilité climatique : le pari namibien
Sécheresse du siècle, crues meurtrières : la Namibie maintient pourtant son pari à 10 milliards de dollars sur l'hydrogène vert. Décryptage d'un grand écart.

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Ces visuels constituent des créations imaginaires destinées à accompagner le contenu éditorial. Ils ne doivent pas être confondus avec des photographies, documents ou représentations authentiques de situations réelles.
À retenir
- Avec le projet Hyphen (10 milliards de dollars, soit l'équivalent de son PIB), la Namibie veut devenir un exportateur mondial d'ammoniac vert ; la décision finale d'investissement est attendue fin 2026.
- Entre 2024 et 2025, le pays a enchaîné la pire sécheresse régionale en un siècle — état d'urgence, abattage de 723 animaux sauvages — puis des crues qui ont fait au moins seize morts.
- Le retrait de l'allemand RWE en septembre 2025 et le refus de Berlin de porter le risque commercial fragilisent le débouché européen du projet.
- Le pétrole offshore du gisement Venus (TotalEnergies), dont la décision est aussi attendue fin 2026, concurrence l'hydrogène dans les arbitrages du nouveau pouvoir ; Windhoek affirme mener les deux paris de front.
À Lüderitz, vieux port colonial serré entre les dunes du Namib et l’Atlantique, se prépare l’un des plus gros chantiers jamais envisagés en Afrique australe : 10 milliards de dollars pour convertir le vent, le soleil et l’eau de mer en ammoniac « vert » destiné à l’Europe. Au même moment, à mille kilomètres au nord, le pays décrétait l’état d’urgence face à une sécheresse historique, abattait des éléphants pour nourrir sa population, puis comptait les morts de crues exceptionnelles. La Namibie vend au monde la stabilité énergétique alors que son propre climat enchaîne les extrêmes. Ce grand écart est la vraie mesure du pari namibien.
Un mégaprojet à l’échelle du PIB national
Le projet Hyphen Hydrogen Energy, implanté dans le parc national du Tsau //Khaeb, dans le sud-ouest du pays, écrase toutes les échelles locales : plus de 10 milliards de dollars d’investissement annoncé, à comparer aux quelque 13 milliards que pèse, en un an, l’économie namibienne tout entière1. La première phase prévoit 3,75 gigawatts d’éolien et de solaire pour alimenter des électrolyseurs, l’hydrogène étant ensuite converti en ammoniac — plus simple à liquéfier et à expédier —, avec l’ambition affichée dès 2023 d’approcher le million de tonnes par an avant la fin de la décennie1. Le chantier doit attirer jusqu’à 15 000 ouvriers, de quoi doubler la population de Lüderitz1.
L’État namibien, entré au capital à hauteur de 24 %, a réaffirmé début mai 2026 son engagement « total » envers ce qu’il désigne désormais comme un moteur stratégique de son industrialisation ; la décision finale d’investissement est attendue d’ici à la fin de l’année2. Windhoek ne vise d’ailleurs pas qu’une rente d’exportation : l’ammoniac est aussi la matière première des engrais azotés, dont la dépendance africaine aux importations a récemment montré la fragilité.
Sécheresse du siècle, crues meurtrières : l’épreuve grandeur nature
Le calendrier climatique a opposé un démenti immédiat à ce récit d’avenir. En 2023-2024, El Niño a plongé l’Afrique australe dans ce que le Programme alimentaire mondial décrit comme sa pire sécheresse en un siècle3. Le 22 mai 2024, Windhoek décrète l’état d’urgence national : les quatorze régions du pays basculent en phase de crise alimentaire, et 1,2 million de Namibiens — 40 % de la population — se retrouvent en insécurité alimentaire aiguë4. Fin août 2024, le gouvernement annonce l’abattage de 723 animaux sauvages, dont 83 éléphants, pour distribuer leur viande : selon l’ONU, 84 % des réserves alimentaires nationales sont alors épuisées5. Renversement complet l’année suivante : des pluies torrentielles noient le nord du pays en mars-avril 2025, faisant au moins seize morts et des milliers de sinistrés, selon le site de veille des catastrophes The Watchers6.
Pour les promoteurs de l’hydrogène, la leçon est inconfortable. Lüderitz elle-même manque d’eau : la ville connaît des pénuries récurrentes avant même l’arrivée des ouvriers, et le projet repose sur une usine de dessalement encore à construire, censée alimenter aussi les habitants, relève le premier quotidien indépendant du pays, The Namibian7. L’électrolyse consomme de grandes quantités d’eau ultrapure ; en Namibie, chaque litre devra venir de la mer. Le paradoxe est fondateur : l’hyper-aridité offre au pays ses ciels dégagés, ses vents constants et ses terres vides — l’argument vendu aux investisseurs —, mais elle rend chaque dérèglement supplémentaire socialement explosif, et chaque mètre cube d’eau politiquement sensible.
Berlin et Bruxelles, des parrains devenus prudents
L’impulsion initiale est venue d’Allemagne. Dès août 2021, Berlin signait avec Windhoek un partenariat sur l’hydrogène doté de 40 millions d’euros de financements de recherche — un engagement que le portail officiel du gouvernement fédéral allemand présente sans détour comme un jalon de la future sécurité d’approvisionnement de l’Allemagne8. L’énergéticien allemand Enertrag est au cœur de la coentreprise Hyphen, dont le montage financier mise largement sur des fonds publics européens ; or, relève l’unité d’investigation de The Namibian, Berlin refuse explicitement de porter le risque commercial du projet9. Le signal le plus rude est venu du marché : fin septembre 2025, l’électricien allemand RWE a renoncé à son protocole d’achat, non contraignant, de 300 000 tonnes d’ammoniac par an, invoquant une demande européenne plus lente que prévu10.
Bruxelles, elle, continue de célébrer une Namibie « pionnière de la transition verte de l’Afrique » — une formule à lire pour ce qu’elle est, la communication institutionnelle du programme européen Global Gateway, dont le pays est devenu la vitrine africaine11. La presse sud-africaine se montre plus abrasive : le média d’investigation Daily Maverick voit dans l’usine du Tsau //Khaeb une menace pour l’un des sanctuaires de biodiversité les mieux préservés du continent12. L’histoire ajoute sa charge : Lüderitz porte le nom du négociant brêmois qui acheta la baie en 1883, et la négociation des réparations du génocide des Herero et des Nama rappelle que la relation germano-namibienne ne s’est jamais réduite à une affaire de capitaux.
Le pétrole de l’Orange, rival intime de l’hydrogène
Pendant que l’hydrogène cherche ses clients, le pétrole a déjà trouvé les siens. Dans le bassin offshore de l’Orange, TotalEnergies mûrit le développement du gisement géant Venus, la plus importante découverte du pays, et le commissariat namibien au pétrole attend une décision finale d’investissement d’ici à la fin 202613 — le même horizon, à quelques mois près, que pour Hyphen. Le nouveau pouvoir n’a pas caché ses hésitations : selon The Namibian, la présidente Netumbo Nandi-Ndaitwah, élue fin 2024, s’est montrée réservée sur la filière, et le départ en novembre 2025 de l’architecte du programme hydrogène, James Mnyupe, recruté par l’industriel allemand Thyssenkrupp Uhde, a été lu — une interprétation que l’intéressé récuse — comme le signe d’un soutien politique refroidi14.
Le tableau n’est pourtant pas celui d’un abandon. En avril 2025, l’usine HyIron d’Oshivela, inaugurée près d’Arandis, a livré ce que la Commission européenne salue comme la première production industrielle au monde de fer réduit à l’hydrogène vert11. La leçon vaut stratégie industrielle : les projets modestes, adossés à un débouché concret — le fer aujourd’hui, les engrais demain —, livrent ; le mégaprojet, suspendu à une demande européenne incertaine, attend. Et Windhoek, en réaffirmant en mai 2026 son engagement, fait le choix de mener les deux paris de front2.
Ce que la fin 2026 tranchera
La Namibie joue en réalité trois cartes d’un même jeu : les molécules — hydrogène, ammoniac, brut —, les minerais et la logistique. Le port de Walvis Bay, doté d’un terminal à conteneurs agrandi avec l’appui de la Banque africaine de développement, qui l’érige déjà en plateforme logistique régionale, ambitionne de faire du pays la porte atlantique de l’Afrique australe, reliée par corridors routiers au Botswana, à la Zambie et au cuivre congolais15 — sur un terrain où la Chine a massivement investi. Si Hyphen et Venus décrochent leurs décisions d’investissement, un pays d’à peine trois millions d’habitants absorbera en quelques années des capitaux supérieurs à son produit intérieur brut ; s’ils échouent, il rejoindra la liste des promesses différées d’une Afrique subsaharienne en recomposition.
L’arbitrage final ne portera ni sur le vent ni sur le soleil, qui ne manqueront pas, mais sur la crédibilité : celle d’un État capable d’enchaîner état d’urgence climatique et chantiers géants, et celle d’un partenariat euro-africain sommé de prouver qu’il peut acheter des molécules sans réinventer la dépendance. La volatilité du climat namibien, elle, est désormais documentée ; celle des investisseurs reste la grande inconnue de la fin 2026.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi la Namibie est-elle considérée comme idéale pour l'hydrogène vert ?
Le désert du Namib combine une irradiation solaire exceptionnelle, des vents côtiers constants, de vastes terres quasi inhabitées et un accès direct à l'Atlantique, donc à l'Europe. Cette géographie permet en théorie de produire un hydrogène très compétitif — à condition de dessaler l'eau de mer et de trouver des acheteurs fermes.
Qu'est-ce que le projet Hyphen exactement ?
Hyphen Hydrogen Energy, coentreprise adossée à l'énergéticien allemand Enertrag, prévoit dans le parc du Tsau //Khaeb une première phase de 3,75 gigawatts d'éolien et de solaire, des électrolyseurs et une usine d'ammoniac, pour plus de 10 milliards de dollars au total. L'État namibien détient 24 % du capital ; la décision finale d'investissement est attendue fin 2026.
La sécheresse menace-t-elle directement la production d'hydrogène ?
Indirectement. L'eau du projet viendra du dessalement, pas des nappes. Mais la sécheresse épuise les finances publiques, nourrit l'insécurité alimentaire et avive la concurrence pour l'eau autour de Lüderitz, déjà en pénurie récurrente : autant de risques politiques et sociaux pour un chantier de quinze mille ouvriers.
Pourquoi le retrait de RWE est-il si commenté ?
RWE était l'acheteur de référence pressenti, avec un protocole portant sur 300 000 tonnes d'ammoniac par an. Son retrait, fin septembre 2025, faute de demande européenne suffisante, prive Hyphen d'un débouché emblématique et illustre le vrai risque du projet : non pas produire, mais vendre.
Le pétrole peut-il remplacer l'hydrogène dans la stratégie namibienne ?
Les deux avancent en parallèle. TotalEnergies vise une décision finale sur le gisement Venus d'ici fin 2026, promesse de recettes rapides. Mais Windhoek a réaffirmé en mai 2026 son engagement envers Hyphen : le pays espère cumuler rente pétrolière, industrie verte et rôle logistique régional.
Sources
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Climate Home News & The Namibian, « Shades of green hydrogen: EU demand set to transform Namibia », Climate Home News, 15 novembre 2023. https://www.climatechangenews.com/2023/11/15/green-hydrogen-namibia-europe-japan-tax-biodiversity-impacts/ ↩ ↩2 ↩3
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Fuel Cells Works, « Government signals total commitment to Hyphen green hydrogen project », Fuel Cells Works, 8 mai 2026. https://fuelcellsworks.com/2026/05/08/energy-policy/government-signals-total-commitment-to-hyphen-green-hydrogen-project ↩ ↩2
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Programme alimentaire mondial, « Urgent call to action to address historic El Niño drought in Southern Africa », WFP, 2024. https://www.wfp.org/news/urgent-call-action-address-historic-el-nino-drought-southern-africa ↩
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OCHA / ReliefWeb, « Namibia: Drought – May 2024 », ReliefWeb, 2024. https://reliefweb.int/disaster/dr-2024-000094-nam ↩
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NBC News, « Namibia to cull 83 elephants and distribute meat to people affected by drought », NBC News, août 2024. https://www.nbcnews.com/news/world/namibia-cull-elephants-distribute-meat-drought-rcna168740 ↩
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The Watchers, « Floods claim 16 lives in Namibia and displace thousands », The Watchers, 10 avril 2025. https://watchers.news/2025/04/10/floods-claim-16-lives-in-namibia-and-displace-thousands/ ↩
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The Namibian, « Lüderitz faces water shortage ahead of green hydrogen hype », The Namibian. https://www.namibian.com.na/luderitz-faces-water-shortage-ahead-of-green-hydrogen-hype/ ↩
-
Deutschland.de, « Green hydrogen for Namibia », portail officiel du gouvernement fédéral allemand. https://www.deutschland.de/en/topic/environment/urban-planning-and-energy-i-germany-supports-namibia ↩
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The Namibian (Investigation Unit), « Hyphen Pins Hopes on EU Funding, but Germany Says It Won’t Shoulder Business Risk », The Namibian. https://investigations.namibian.com.na/hyphen-pins-hopes-on-eu-funding-but-germany-says-it-wont-shoulder-business-risk/ ↩
-
Hydrogen Insight, « RWE pulls out of deal to import green ammonia from giant Namibian project », Hydrogen Insight, septembre 2025. https://www.hydrogeninsight.com/production/rwe-pulls-out-of-deal-to-import-green-ammonia-from-giant-namibian-project/2-1-1878176 ↩
-
Commission européenne, « Global Gateway: Namibia becomes a pioneer for Africa’s green transition », International Partnerships, 11 avril 2025. https://international-partnerships.ec.europa.eu/news-and-events/news/global-gateway-namibia-becomes-pioneer-africas-green-transition-2025-04-11_en ↩ ↩2
-
Daily Maverick, « Namibia hydrogen plant a threat to pristine national park », Daily Maverick, 6 juin 2024. https://www.dailymaverick.co.za/article/2024-06-06-namibia-hydrogen-plant-a-threat-to-pristine-national-park/ ↩
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bne IntelliNews, « Namibia expects FID by TotalEnergies on Venus discovery by late 2026, says petroleum commissioner », bne IntelliNews, 2025. https://www.intellinews.com/namibia-expects-fid-by-totalenergies-on-venus-discovery-by-late-2026-says-petroleum-commissioner-381459/ ↩
-
The Namibian, « Namibia’s green hydrogen dream falters after Mnyupe quits », The Namibian, 2025. https://www.namibian.com.na/namibias-green-hydrogen-dream-falters-after-mnyupe-quits/ ↩
-
Banque africaine de développement, « Namibia: Walvis Bay Port now a regional logistic hub as new container terminal fully operational », AfDB. https://www.afdb.org/en/success-stories/namibia-walvis-bay-port-now-regional-logistic-hub-new-container-terminal-fully-operational-37779 ↩
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