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Un siège permanent à l'ONU est-il encore tenable ? Multilatéralisme et réforme

La France, membre permanent du Conseil de sécurité depuis 1945, défend un élargissement à 25 membres et l'encadrement du véto, face à une contestation croissante du Sud global.

15 juin 2026Lecture 6 min
Salle du Conseil de sécurité des Nations Unies à New York avec drapeaux des États membres
Salle du Conseil de sécurité des Nations Unies à New York avec drapeaux des États membres (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. La France occupe un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU depuis la création de l'organisation en 1945.
  2. Paris soutient un élargissement à environ 25 membres, incluant deux sièges permanents africains et un pour chaque pays du G4 (Allemagne, Brésil, Inde, Japon).
  3. L'initiative franco-mexicaine d'encadrement du véto en cas d'atrocités de masse réunit désormais 107 États membres.
  4. La présidence française du Conseil de sécurité en avril 2025 a mis en avant la protection des humanitaires et les opérations de paix.
  5. Le Sud global conteste de plus en plus la légitimité d'un P5 figé dans la géopolitique de 1945.

Quatre-vingts ans après San Francisco, la question n’est plus seulement de savoir si le Conseil de sécurité fonctionne — il est établi qu’il dysfonctionne — mais de savoir si un de ses membres permanents peut continuer à défendre l’ordre multilatéral qu’il incarne tout en reconnaissant que cet ordre est à bout de souffle. C’est l’équation que Paris affronte à chaque séance du Conseil depuis que les paralysies se succèdent.

Un siège hérité de 1945, une légitimité à reconstruire

La France est membre permanent du Conseil de sécurité depuis le 24 octobre 1945, jour de l’entrée en vigueur de la Charte des Nations Unies1. Ce statut tient à son rôle de puissance alliée victorieuse et de signataire fondatrice de la Charte, signée à San Francisco le 26 juin 1945. Depuis lors, le P5 — États-Unis, Royaume-Uni, France, Russie (successeur de l’URSS) et Chine — n’a pas évolué. Seul ajustement notable : le nombre de membres non permanents est passé de 6 à 10 en 1965.

Ce gel contraste avec les transformations du monde. L’Afrique, absente en 1945, rassemble aujourd’hui 54 États membres, soit plus d’un quart du total de l’Assemblée générale2. Plus de 60 % des délibérations, décisions et missions de maintien de la paix du Conseil concernent pourtant ce continent, sans qu’il y dispose d’un siège permanent3. L’Amérique latine, l’Asie du Sud et le Pacifique sont dans une situation comparable. Ce décalage alimente une contestation croissante que le jargon diplomatique regroupe sous l’étiquette « Sud global » : un ensemble hétérogène de pays qui ne se reconnaissent plus dans un Conseil qu’ils perçoivent comme le miroir des vainqueurs d’une guerre terminée depuis huit décennies.

La paralysie du véto, révélateur d’une crise structurelle

L’année 2024 a enregistré huit vetos au Conseil de sécurité, un record depuis 19864. Sur Gaza, la Russie et la Chine ont bloqué le 22 mars 2024 un projet de résolution américain appelant à un cessez-le-feu immédiat5 ; les États-Unis ont à leur tour mis en échec plusieurs résolutions portées par d’autres membres. Sur l’Ukraine, Moscou a systématiquement neutralisé toute tentative de condamnation formelle. Le résultat est une institution qui peine à parler d’une seule voix sur les crises les plus meurtrières de la décennie.

Cette paralysie n’est pas nouvelle, mais elle se nourrit d’un contexte inédit. En mai 2026, lors d’un débat de haut niveau organisé à l’initiative de la Chine, les délégations ont estimé que le Conseil devait procéder à un « aggiornamento » à la hauteur des défis contemporains6. Le représentant français a plaidé pour une réforme dont la composition « doit correspondre aux réalités contemporaines » et pour un réinvestissement dans la diplomatie préventive. Le ton consensuel masque à peine une divergence de fond : Moscou et Pékin s’accommodent de l’immobilisme, puisqu’il préserve leur droit de veto ; Paris et Londres le dénoncent, tout en bénéficiant eux-mêmes de cette prérogative.

La position française : réformer sans se désarmer

Paris défend depuis plus de vingt ans un élargissement dans les deux catégories de membres. La formule retenue : environ 25 membres au total, avec deux nouveaux sièges permanents pour l’Afrique, et un siège permanent chacun pour l’Allemagne, le Brésil, l’Inde et le Japon — le « G4 »7. La France soutient en outre que ces nouveaux membres permanents bénéficient du droit de véto, par souci d’équité, tout en appelant à un usage plus responsable de cette prérogative.

Sur ce dernier point, Paris a lancé avec Mexico une initiative distincte : un accord politique volontaire entre les P5 pour suspendre l’exercice du véto lorsque des atrocités de masse sont en jeu8. Cette démarche ne touche pas à la Charte et ne cherche pas à abolir le véto — elle vise un engagement moral collectif. Avec l’adhésion de l’Arménie en mars 2025, l’initiative rassemble désormais 107 États membres9. C’est un soutien significatif en termes de nombre, mais les deux membres permanents les plus susceptibles d’exercer le véto dans de tels contextes — la Russie et la Chine — n’en font pas partie.

La présidence française du Conseil de sécurité en avril 2025 a illustré cette posture : Paris a mis en avant la protection des travailleurs humanitaires — 2024 ayant été l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour ces personnels — et les droits des femmes dans les zones de conflit, tout en coordonnant avec le Danemark et la Grèce un travail de trois mois sur l’efficacité des opérations de paix10.

Un Pacte pour l’avenir, des négociations en suspens

Le Sommet de l’avenir, tenu à New York les 22 et 23 septembre 2024, a adopté un Pacte pour l’avenir qui reconnaît explicitement la nécessité de réformer le Conseil de sécurité11. Les termes employés — le rendre « plus représentatif, inclusif, transparent, efficient et démocratique » — reprennent les positions des États réformateurs. Mais le Pacte ne fixe ni calendrier ni mécanisme contraignant. Les négociations intergouvernementales reprennent à chaque session de l’Assemblée générale depuis 2008 sans aboutir : toute modification de la Charte exige la ratification unanime des cinq membres permanents, qui disposent chacun d’un droit de véto sur cette procédure même.

L’IRIS résume ainsi l’impasse : sans réforme majeure, l’ONU politique poursuivra sa lente disparition12. La formule est sévère mais elle pointe un vrai risque d’évitement — les États qui ne se sentent pas représentés au Conseil cherchent d’autres forums (G20, coalitions ad hoc, organisations régionales) pour traiter les crises que New York ne parvient plus à résoudre.

L’Inde illustre ce mouvement : troisième économie mondiale en parité de pouvoir d’achat, puissance nucléaire et candidate historique à un siège permanent, New Delhi s’impatiente. Le Brésil et le partenariat Brésil-Inde portent conjointement des propositions de gouvernance mondiale qui redoublent la pression sur le P5. Même le continent africain, dont les crises comme le Kordofan sont traitées depuis des capitales sans ancrage africain, exige désormais ce qu’il nomme la réparation d’une « injustice historique ».

Vers une légitimité renégociée ou une irrélevance progressive ?

La position française est cohérente : soutenir l’élargissement, proposer d’encadrer le véto, assumer pleinement ses responsabilités de présidence. Mais elle repose sur une ambivalence structurelle. Paris demande une réforme qui redistribuerait une partie de son propre pouvoir, tout en sachant que cette réforme ne peut aboutir que si Moscou et Pékin y consentent — ce qu’ils n’ont aucune raison stratégique de faire à court terme.

Le vrai test pour les prochaines années n’est pas de savoir si la composition du Conseil changera — les obstacles juridiques sont considérables — mais si les cinq membres permanents accepteront de facto des contraintes politiques sur l’usage du véto. L’initiative franco-mexicaine est la piste la plus réaliste sur ce plan : elle ne nécessite pas d’amendement à la Charte et dispose déjà d’une majorité d’États soutiens. Son adoption effective par tous les P5 serait moins spectaculaire qu’un élargissement, mais plus immédiatement opératoire pour redonner au Conseil une crédibilité minimale dans les crises à venir.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi la France est-elle membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU ?

La France a obtenu ce statut en 1945, en tant que puissance alliée victorieuse de la Seconde Guerre mondiale et signataire fondatrice de la Charte des Nations Unies à San Francisco. Ce siège est inscrit dans la Charte elle-même, ce qui en rend la révocation juridiquement très complexe.

Que propose concrètement la France pour réformer le Conseil de sécurité ?

Paris soutient un élargissement à environ 25 membres, avec deux nouveaux sièges permanents pour l'Afrique et un siège pour chacun des pays du G4 (Allemagne, Brésil, Inde, Japon), tous dotés du droit de véto, et plaide pour un usage plus responsable de cette prérogative.

En quoi consiste l'initiative franco-mexicaine sur le véto ?

Lancée conjointement par la France et le Mexique, cette initiative propose un accord politique volontaire entre les membres permanents pour suspendre l'usage du véto lorsque des atrocités de masse sont en jeu. Elle ne modifie pas la Charte et rassemble 107 États à ce jour.

Le Conseil de sécurité a-t-il été réformé depuis 1945 ?

Marginalement : le nombre de membres non permanents est passé de 6 à 10 en 1965. La composition permanente du P5 reste, en revanche, identique depuis l'origine. Toute modification de la Charte exige la ratification des cinq membres permanents, qui disposent chacun d'un droit de véto sur cette procédure.

Pourquoi le Sud global conteste-t-il la légitimité du P5 ?

L'Afrique représente plus d'un quart des États membres et concentre plus de 60 % des dossiers du Conseil, sans aucun siège permanent. L'Amérique latine et l'Asie du Sud sont également sous-représentées. Cette architecture reflète les rapports de force de 1945, jugés anachroniques par une majorité croissante d'États.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. La France est membre fondateur des Nations Unies, dont la Charte est entrée en vigueur le 24 octobre 1945. https://www.un.org/fr/about-us/history-of-the-un

  2. L’Afrique représente 54 États membres sur les 193 que compte l’ONU. Source : débat de l’Assemblée générale sur la réforme du Conseil de sécurité. https://press.un.org/fr/2024/ag12654.doc.htm

  3. Données citées lors du débat du Conseil de sécurité sur la représentation africaine, 2024. https://press.un.org/fr/2024/cs15788.doc.htm

  4. En 2024, les membres permanents ont opposé huit vetos, un record depuis 1986. https://unric.org/fr/conseil-de-securite-limpossible-reforme/

  5. Le 22 mars 2024, la Russie et la Chine ont mis leur véto à un projet de résolution américain sur un cessez-le-feu à Gaza. https://press.un.org/fr/2024/cs15637.doc.htm

  6. Débat de haut niveau du Conseil de sécurité, mai 2026, à l’initiative de la Chine. https://press.un.org/fr/2026/cs16369.doc.htm

  7. Position officielle de la France sur la réforme du Conseil de sécurité : élargissement à environ 25 membres avec deux sièges africains et un pour chaque pays du G4. https://onu.delegfrance.org/la-france-soutient-la-reforme-du-conseil-de-securite

  8. L’initiative franco-mexicaine vise un accord politique volontaire pour suspendre le véto en cas d’atrocités de masse, sans modifier la Charte. https://mx.ambafrance.org/La-France-et-le-Mexique-propose-de-restreindre-l-usage-du-droit-de-veto

  9. Avec l’adhésion de l’Arménie en mars 2025, l’initiative franco-mexicaine est soutenue par 107 États. https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/la-france-et-les-nations-unies/evenements-et-actualites-lies-aux-nations-unies/actualites/article/nations-unies-l-armenie-rejoint-l-initiative-franco-mexicaine-en-faveur-de-l?xtor=RSS-1

  10. Bilan de la présidence française du Conseil de sécurité en avril 2025. https://www.afnu.fr/wp-content/uploads/2025/05/AFNU-Petit-Manuel-Presidence-Francaise-du-Conseil-de-Securite-de-lONU-Mai-2025.pdf

  11. Le Pacte pour l’avenir a été adopté lors du Sommet de l’avenir à New York, le 22 septembre 2024. https://press.un.org/fr/2024/ag12627.doc.htm

  12. Analyse de l’IRIS sur la réforme du Conseil de sécurité et le risque de perte de pertinence de l’ONU politique. https://www.iris-france.org/presse/sauf-reforme-majeure-du-conseil-de-securite-lonu-politique-poursuivra-sa-lente-disparition/

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