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Le Syunik sous pression : l'Arménie face au projet TRIPP

Le projet TRIPP confie à un consortium américain une route à travers le Syunik arménien. Souveraineté, peur d'un corridor extraterritorial, colère de l'Iran et de la Russie.

9 juin 2026Lecture 6 min
Carte du sud de l'Arménie montrant la province du Syunik, le tracé reliant l'Azerbaïdjan au Nakhitchevan et la frontière avec l'Iran.
Carte du sud de l'Arménie montrant la province du Syunik, le tracé reliant l'Azerbaïdjan au Nakhitchevan et la frontière avec l'Iran. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le 8 août 2025, Pachinian, Aliev et Trump signent à Washington une déclaration commune qui rebaptise le corridor de Zanguezour « Trump Route for International Peace and Prosperity » (TRIPP).
  2. Un consortium américain obtient des droits exclusifs d'aménagement pour 99 ans sur une bande d'environ 43 km à travers le Syunik, reliant l'Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan.
  3. Erevan assure que la route reste sous sa souveraineté ; l'opposition y voit un corridor extraterritorial déguisé.
  4. L'Iran dénonce une menace existentielle sur sa seule frontière avec l'Arménie ; la Russie, évincée de son rôle de 2020, cherche à revenir dans le jeu.
  5. Réélu le 7 juin 2026, Pachinian n'a pas la majorité des deux tiers requise pour la révision constitutionnelle exigée par Bakou.

Une bande de terre d’à peine 43 kilomètres, au creux des montagnes du sud de l’Arménie, est devenue l’un des nœuds géopolitiques les plus disputés de l’ancien espace soviétique. Le 8 août 2025, dans la roseraie de la Maison-Blanche, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian et le président azerbaïdjanais Ilham Aliev ont signé, sous l’égide de Donald Trump, une déclaration commune qui rebaptise le vieux « corridor de Zanguezour » d’un acronyme aussi promotionnel qu’inattendu : TRIPP, pour Trump Route for International Peace and Prosperity1. Derrière l’emballage diplomatique, un pari à haut risque : faire d’une revendication territoriale explosive une artère commerciale gérée par des intérêts américains.

D’une revendication de guerre à une « route de la paix »

Le tracé relie le gros de l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan, séparée du territoire principal par le Syunik arménien et coincée entre l’Arménie, l’Iran et la Turquie. Bakou exige depuis des années un passage terrestre vers cette enclave et, longtemps, l’a voulu « extraterritorial », hors du contrôle d’Erevan. Pour l’Azerbaïdjan et la Turquie, ce passage s’appelle « corridor de Zanguezour » — un terme que l’Arménie rejette précisément parce qu’il sonne comme une atteinte à sa souveraineté1.

La trouvaille de Washington consiste à inverser la logique. Plutôt qu’un couloir arraché de force, l’accord crée une concession : un consortium américain obtient des droits exclusifs d’aménagement pour 99 ans sur le corridor, où il développera une voie ferrée — sur l’emprise d’une ligne soviétique à l’abandon — ainsi qu’un gazoduc qui prolongerait les débouchés énergétiques de Bakou, une ligne électrique et des câbles de fibre optique2. La déclaration commune s’accompagne d’un train de mesures favorables à Bakou : levée de la section 907 du Freedom Support Act, qui restreignait depuis 1992 l’aide américaine à l’Azerbaïdjan3, et dissolution du Groupe de Minsk de l’OSCE, fixée au 1er septembre 20254. Le tout vient couronner un processus déjà bien avancé : le texte de l’accord de paix avec l’Azerbaïdjan avait été finalisé dès le 13 mars 2025, quand Erevan accepta les propositions azerbaïdjanaises sur les deux derniers articles en suspens5.

La souveraineté, mot d’ordre et point de friction

Tout l’argumentaire de Pachinian tient en une phrase : la route reste sous juridiction arménienne. Le cadre d’application négocié début 2026 confirme que l’ensemble des infrastructures bâties sur le sol arménien demeure sous la souveraineté du pays6. Le mécanisme révélé lors de la visite à Erevan du secrétaire d’État Marco Rubio, le 26 mai 2026, en précise les contours : une coentreprise, la TRIPP Development Company, où le partenaire américain détiendrait 74 % et l’Arménie 26 % pour une durée initiale de 49 ans, prolongeable d’un demi-siècle, l’Arménie conservant la souveraineté tandis que l’opérateur américain reçoit les droits exclusifs d’exploitation7.

L’opposition n’y voit qu’un habillage. Pour ses critiques, le TRIPP est le « corridor de Zanguezour extraterritorial » sous un autre nom — celui-là même que Bakou réclame de longue date8. L’ancien président Robert Kotcharian, chef de file pro-russe, juge que la bascule vers l’Occident a isolé l’Arménie et que le processus relève de la capitulation plutôt que de la réconciliation8. Le Carnegie Endowment résume le malaise : si la souveraineté est formellement préservée, l’ampleur et la durée d’une présence étrangère peuvent nourrir une perception de limitation, même en l’absence d’extraterritorialité juridique9. La portée de l’accord dépend donc autant de son interprétation politique que de ses dispositions juridiques.

Téhéran : « ligne rouge » et menace existentielle

Aucune capitale n’a réagi avec autant de virulence que l’Iran. La frontière entre l’Arménie et le Syunik est le seul point de contact terrestre de l’Iran avec le Caucase ; Téhéran y voit un accès vital qu’un corridor sous influence américaine menacerait de verrouiller. Ali Akbar Velayati, conseiller du Guide suprême Ali Khamenei, a qualifié le projet de « complot américano-israélien » destiné à saper la sécurité iranienne, promettant que l’Iran l’empêcherait « même sans l’aide de Moscou »10. Un quotidien proche du bureau de Khamenei a parlé d’une « grande trahison » qui « ne doit pas rester sans réponse »11.

Erevan a cherché à désamorcer. Le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi a déclaré, à la mi-août 2025, que l’Arménie respecterait toutes les « lignes rouges » de l’Iran et qu’aucune troupe américaine ne serait déployée le long de la frontière commune12. La promesse n’a pas dissipé la méfiance : pour Téhéran, le risque n’est pas seulement militaire mais stratégique — un axe est-ouest patronné par le tandem turco-azerbaïdjanais réduirait son poids dans les routes régionales, lui qui sait manier ses leviers énergétiques à des fins politiques, et créerait, selon ses diplomates, les « conditions d’une présence de l’OTAN » à sa porte nord10.

Moscou, l’évincé qui veut rentrer dans le jeu

Le grand perdant immédiat s’appelle la Russie. La déclaration de Washington a purement et simplement effacé les dispositions de connectivité de l’accord trilatéral de novembre 2020, signé par Aliev, Pachinian et Vladimir Poutine, qui confiait aux gardes-frontières du FSB russe la « surveillance » de la liaison vers le Nakhitchevan13. Or, dès le début de 2025, ces gardes-frontières avaient déjà été retirés du poste de contrôle de la frontière arméno-iranienne13. Le projet transforme ainsi une question de sécurité héritée de Moscou en artère commerciale qui contourne à la fois la Russie et l’Iran — un revers de plus pour une puissance dont l’influence régionale repose encore sur d’anciens liens militaires et culturels.

La réaction russe relève moins de l’opposition frontale que de la manœuvre. Le Kremlin a d’abord affiché un scepticisme prudent ; mais le 16 décembre 2025, un responsable du ministère russe des Affaires étrangères s’est dit prêt à consulter Erevan sur une éventuelle participation au TRIPP13. En parallèle, Moscou a investi dans l’influence : des médias russes ont fait état, fin 2025, d’une enveloppe d’environ 13 milliards de roubles débloquée pour renforcer le poids russe à l’étranger, l’Arménie étant désignée cible prioritaire avant les élections de 202613.

Un projet suspendu à la politique intérieure arménienne

Le sort du TRIPP s’est en partie joué dans les urnes. Le 7 juin 2026, le parti Contrat civil de Pachinian est arrivé en tête des législatives avec environ 49,8 % des voix, devant l’opposition Arménie forte (23,3 %) et l’alliance de Kotcharian (9,9 %), dans un scrutin où les observateurs internationaux ont dénoncé des pressions et une ingérence russes14. Le Premier ministre tient là un mandat pour poursuivre son virage occidental — mais pas les coudées franches : il n’a pas réuni la majorité des deux tiers nécessaire pour convoquer la révision constitutionnelle que Bakou pose en condition à la signature définitive du traité14.

Le calendrier reste donc fragile. Le cabinet d’ingénierie américain AECOM a entamé les études de site, et Pachinian annonce un début de construction « fin 2026 », une fois les paramètres arrêtés au premier semestre15. Mais rien n’est encore irréversible : la coentreprise n’est pas constituée, le financement et le régime de sécurité ne sont pas bouclés, et la révision constitutionnelle demeure hors de portée immédiate. Entre la promesse d’une « route de la paix » et la crainte d’une enclave étrangère sur son flanc sud, l’Arménie progresse dans une situation d’équilibre précaire — sous la surveillance étroite de l’Iran et de la Russie, dont les objections restent entières.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le projet TRIPP ?

TRIPP (« Trump Route for International Peace and Prosperity ») est le nouveau nom du corridor de Zanguezour. Une route d'environ 43 km traversant le sud de l'Arménie, dont un consortium américain a obtenu les droits exclusifs d'aménagement pour 99 ans, afin de relier l'Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan.

Pourquoi l'Arménie redoute-t-elle pour sa souveraineté ?

Le tracé longe la seule frontière entre l'Arménie et l'Iran, dans la province du Syunik. Bakou a longtemps réclamé un passage « extraterritorial ». L'accord affirme que la route reste sous souveraineté arménienne, mais l'octroi de droits exclusifs pour 99 ans à un acteur étranger nourrit la crainte d'une perte de contrôle.

Pourquoi l'Iran s'oppose-t-il au corridor ?

Téhéran considère sa frontière avec l'Arménie comme un accès vital au Caucase et redoute d'en être coupé. Des responsables iraniens dénoncent un « complot américano-israélien » et une présence occidentale à leur porte nord. L'Arménie a promis de ne déployer aucune force étrangère le long de la frontière iranienne.

Quel rôle reste-t-il à la Russie ?

La déclaration de Washington a effacé le rôle confié à Moscou par l'accord trilatéral de novembre 2020, qui prévoyait une surveillance par les gardes-frontières du FSB. La Russie, en net recul dans le Caucase, dit vouloir « étudier les détails » du projet et s'est dite prête à consulter Erevan sur une éventuelle participation.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Amy Mackinnon, « Trump Rebrands Zangezur Corridor to Help Settle Nagorno-Karabakh Conflict », Foreign Policy, 8 août 2025. https://foreignpolicy.com/2025/08/08/armenia-azerbaijan-war-peace-deal-trump-white-house-tripp-zangezur-corridor/ 2

  2. « U.S.-Brokered TRIPP in the Armenia-Azerbaijan Deal: Opportunities and Risks », EVN Report, août 2025. https://evnreport.com/politics/u-s-brokered-tripp-in-the-armenia-azerbaijan-deal-opportunities-and-risks/

  3. « Extension of Waiver of Section 907 of the FREEDOM Support Act with Respect to Assistance to the Government of Azerbaijan », Federal Register, 15 août 2025. https://www.federalregister.gov/documents/2025/08/15/2025-15682/extension-of-waiver-of-section-907-of-the-freedom-support-act-with-respect-to-assistance-to-the

  4. « Azerbaijan, Armenia sign US-brokered peace accord at the White House », Al Jazeera, 8 août 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/8/8/azerbaijan-and-armenia-sign-accord-overseen-by-trump-at-the-white-house

  5. « Armenia and Azerbaijan agree to peace treaty after nearly four decades of war », CNN, 13 mars 2025. https://www.cnn.com/2025/03/13/europe/armenia-and-azerbaijan-peace-agreement-conditions-intl-latam/index.html

  6. « The Armenia-Azerbaijan Peace Process Enters 2026 », Central Asia-Caucasus Analyst, 2026. https://www.cacianalyst.org/publications/analytical-articles/item/13917-the-armenia-azerbaijan-peace-process-enters-2026.html

  7. « US and Armenia pledge to move forward on economic corridor during Rubio visit », Euronews, 26 mai 2026. https://www.euronews.com/2026/05/26/us-and-armenia-pledge-to-move-forward-on-economic-corridor-during-rubio-visit

  8. « During the campaign, the opposition called Armenia’s foreign policy course erroneous », Caucasian Knot, 2026. https://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/75665 2

  9. Paul Stronski, « Rewiring the South Caucasus: TRIPP and the New Geopolitics of Connectivity », Carnegie Endowment for International Peace, mars 2026. https://carnegieendowment.org/research/2026/03/rewiring-the-south-caucasus-tripp-and-the-new-geopolitics-of-connectivity

  10. « Zangezur Corridor “a US-Israeli plot” to undermine Iran security: Leader’s advisor », Press TV (média d’État iranien), 27 juillet 2025. https://www.presstv.ir/Detail/2025/07/27/751962/Iran-Ali-Akbar-Velayati-describes-Zangezur-Corridor-geopolitical-scheme-undermine-security-cover-project-US-Israel 2

  11. « Iran angered by US-backed plan to develop Armenian transit route », Iran International, 10 août 2025. https://www.iranintl.com/en/202508107676

  12. « Iran says Armenia has pledged to respect its red lines, no US forces at border », Iran International, 15 août 2025. https://www.iranintl.com/en/202508159050

  13. « Russia’s Influence Continues to Decline in Azerbaijan and Armenia », Jamestown Foundation, 2026. https://jamestown.org/russias-influence-continues-to-decline-in-azerbaijan-and-armenia/ 2 3 4

  14. « Pro-Western PM Pashinyan sees off Russian pressure to win Armenia election », Al Jazeera, 8 juin 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/6/8/pm-pashinyans-party-wins-armenia-election-preliminary-results-show 2

  15. « Armenian PM says TRIPP construction to start in 2026 », Eurasianet, 2026. https://eurasianet.org/armenian-pm-says-tripp-construction-to-start-in-2026

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